Haute. Le coup de fraîcheur dont le RnB avait besoin

© Louise Carrasco

Alléluia, le RnB vit des jours heureux. Passée la vague de celui que l’on a connu au début des années 2000, le genre se faisait très discret, en retrait, presque pas assumé. Dix ans plus tard, le revoilà plein de force et de confiance. En France, il n’a jamais été aussi présent et varié qu’aujourd’hui, resserrant un peu l’écart creusé toutes ses années par les Etats-Unis (Terre Mère du genre, et toujours au-dessus en la matière), et révélant de sacrés talents. On pourrait citer pèle-mêle Sabrina Bellaouel, Hamza, Bonnie Banane, Praa, ou encore Myth Syzer… Et parmi eux, Haute a tout à fait sa place. Avec leur RnB futuriste aux influences pop et électroniques, c’est un grand coup de fraîcheur que le duo apporte à cette scène en plein renouvellement.

Manifesto XXI – Votre musique est très imprégnée d’influences US, et rien ne laisse penser que vous êtes tous les deux français. Vous sentez-vous français dans votre musique, et intégré dans le paysage musical français ?

Romain : J’ai vraiment autant d’influences françaises qu’américaines. J’ai eu beaucoup de phases où j’écoutais beaucoup de musique électronique française et ça m’a beaucoup influencé. La France a autant sa part que les USA dans notre musique. Et puis Anna, malgré le fait qu’elle chante en anglais et que ses influences sont américaines, on entend aussi dans son écriture des influences de chanson française. C’est un mix.

Anna : Pour ce qui est de notre intégration dans le paysage français, je pense que c’est surtout les gens qui ont envie de nous revendiquer comme français. On a reçu pas mal de messages qui disaient “C’est cool vous êtes français, c’est bien ce que vous faites, on est contents que vous soyez français”, quelque chose d’un peu patriote, c’est drôle.

Romain : Perso oui, je me sens intégré dans le paysage musical français. J’avoue que j’écoute pas forcément d’artistes français actuels mais j’en ai écouté et j’aimerais bien être identifié à la scène musicale française parce que je pense en faire partie.

Quel regard portez-vous sur le décalage qu’il y a entre le RnB français, assez récent chez nous, et le RnB anglais et américain, totalement intégré dans leur héritage musical respectif ?

Anna : C’est compliqué parce que le RnB n’est pas propre à la France comme ça l’est pour l’Angleterre ou les USA. Il y a du Raï’N’B en France que je trouve unique et cool, mais il n’y a pas de RnB parce que ça vient d’une culture noire. Et la culture noire en France va plus tendre vers le zouk ou l’afrotrap nigérian. C’est sans doute pour ça qu’on a du retard.

Romain : Ouais y a même de plus en plus d’artistes rap qui font du RnB. Je trouve que le RnB est plus du côté trap maintenant en France, mais il est très présent.

Anna : Je pense à Manast LL’ qui est quand même vachement RnB. Ce serait quoi pour toi au final le trap’n’b ?

Romain : Je sais pas, genre Hamza. Pour moi au final c’est du RnB.

Anna : Mais en général je trouve que la France a beaucoup de retard dans la musique. La trap est arrivée avec PNL alors que ça faisait des années que ça existait aux USA.

C’est quoi le souci alors avec la France ?

Anna : Déjà y a une barrière de langue, parce qu’on met plus en avant la musique et la culture françaises que la culture américaine en général. Bon, de moins en moins parce que la mondialisation fait son effet, mais le décalage est assez grand. Mais c’est une bonne question, je vais y réfléchir.

Vous vous sentez proche de cette nouvelle vibe RnB ?

Romain : Oui car on les écoute beaucoup. Donc c’est cool si on nous rapproche à ça. 

Anna : C’est cette vibe-là qui nous permet de faire cette musique-là. Sinon ce serait trop trop différent de tout ce qui est d’actualité. On a eu de la chance d’être influencé par le nouveau mouvement qui est maintenant d’actualité.

Romain : Ça dépend de ce que tu veux dire par “d’actualité”. Le but après c’est de faire que ce mouvement soit d’actualité quoi qu’il arrive.

Anna : Il est timeless. Il est plus d’actualité dans le sens où il est plus accepté sur le marché qu’il ne le serait si ce n’était pas une tendance en ce moment. Si SZA avait pas sorti son album, ou Jorja Smith elle serait pas en train de monter, ce serait pas pareil.

Romain : Eux ils créent des tendances.

Anna : Pour créer une tendance il faut qu’il y ait d’autres tendances autour de toi qui mènent la danse. C’est tout un système qui s’influence et évolue.

Toute votre histoire a commencée à Montréal mais le projet s’est concrètement monté ici, à Paris. Est-ce que vous pensez que votre musique aurait été différente si vous étiez restés là-bas ?

Romain : Je pense ouais. Au niveau des gens avec qui on collabore déjà. On aurait travaillé avec plus de beatmakers de là-bas ou de rappeurs américains, on aurait sans doute tendu vers ce genre de musique.

Anna : Le dernier EP qu’on a sorti était plus trap, plus hip-hop, ça reflétait vachement ce qu’on écoutait là bas. Mais maintenant qu’on est ici on s’échange pas mal sur Sébastien Tellier ou des Ed Banger, des trucs qui sont très français. Même L’Impératrice, j’ai grave kiffé leur dernier album. C’est sûr que ça nous influence vachement. Même les gens avec qui on bosse ici, ils vont être plus affectés par une sonorité french touch parce que c’est ce qui marche ici. Donc ça nous influence, mais même inconsciemment.

Dans une précédente interview, Anna tu disais rêver d’une collaboration avec Sabrina Bellaouel. Ça s’est concrétisé depuis ?

Anna : Carrément, un mois après l’interview elle est venue chez moi et on a pu collaborer et maintenant on est proches. Ça m’a vraiment fait plaisir.

Et toi Romain, dans ta production on ressent beaucoup d’influences de Cashmere Cat, Mura Masa, Kaytranada… Avec qui tu aimerais collaborer ?

Romain : Y a plein de gens avec qui j’aimerais collaborer. Je collabore déjà avec les gens que je connais, donc je pense que j’aimerais collaborer avec des gens que j’écoute beaucoup, qui sont plutôt des fantasmes. Mais en fait, malgré le fait que j’adore beaucoup de producteurs, j’ai réalisé que j’ai beaucoup de mal à collaborer avec d’autres… Mais je pense quand même à Mr Oizo. C’est un artiste qui m’a énormément fait kiffer donc j’aimerais bien bosser avec lui.  

Il y a un truc qui m’a interpellée, vous n’avez jamais sorti de clip. C’est assez rare aujourd’hui, car souvent le modèle c’est un single – un clip. C’est un choix de ne pas mettre en images votre musique ?

Anna : On est super investis sur nos visuels. Donc quand on aura nos clips, il faut qu’ils soient super forts visuellement. Et c’est pas si accessible que ça au fond, même financièrement. Donc au lieu de faire un truc qui soit qu’à 50% de ce que l’on veut vraiment faire, on préfère attendre. Et puis on est tellement dans une société de consommation rapide, on préfère aller à l’encontre de ça et attendre qu’on soit vraiment prêts.

Votre duo a vraiment l’air de reposer sur un équilibre. Souvent le producteur est toujours un peu caché, alors que dans votre groupe Romain est autant mis en avant qu’Anna.

Anna : Je pense que c’est la volonté du beatmaker. Le cliché c’est quand même que le beatmaker préfère rester dans l’ombre à faire ses prods, mais c’était vraiment une volonté de Romain dès le début qu’on soit sur pied égal, et moi aussi. Ça reflète plus le groupe, c’est plus authentique comme ça parce que Romain il a quand même une direction de songwriting. Le fait qu’on soit tous les deux mis en avant était un peu évident parce qu’il est vraiment intégré dans le processus créatif. On partage la pression. Même stratégiquement, dans la dynamique d’un duo y a un truc qui est vachement attirant sur scène.

Romain : On fait tout à deux.

Anna : Même notre DA, vu qu’on fait tout ensemble ce ne serait pas logique s’il n’y avait que moi de mise en avant. Parce que Haute ce n’est pas moi, c’est nous. Mais c’est vrai que dernièrement je me suis fait la même réflexion aussi. 

Romain : C’est peut être aussi parce qu’on se considère comme deux artistes distincts. Haute c’est plus une association en fait. On n’est pas un groupe, mais deux artistes qui travaillent ensemble. 

Du coup, comment se partage la création entre vous ?

Anna : Ça dépend vraiment du morceau. L’origine du morceau va venir d’une personne à la base. Soit Romain va commencer une prod, ou moi, et après on va écrire dessus, ou l’inverse. Et on a quand même nos spécialités respectives, je suis quand même plus au chant et à la topline et Romain à la prod mais ça se mélange de plus en plus.

Est-ce qu’à votre avis, cette inspiration mutuelle se sent dans vos nouvelles productions ?

Anna : Ouais, de ouf. Romain chante beaucoup plus et je pense que sur scène je vais plus prendre mon pied en tant que musicienne, à la guitare, au piano, pour aussi montrer que je peux faire de la prod. J’ai une formation de guitariste à la base, mais c’est jamais un atout que j’ai mis en avant. Et c’est cool qu’on puisse échanger comme ça.

Les vidéos où vous apparaissez sont souvent des live sessions, et vous racontiez aussi avoir fait la Maroquinerie pour remplacer la première partie d’un concert à la dernière minute. Comment abordez-vous la scène ?

Romain : Pour le moment on n’est que deux sur scène et la majorité du temps on a nos rôles attribués. C’est un peu un enjeu de rendre notre musique assez vivante sur scène en étant que deux. Surtout que moi à la base je suis pas un musicien de scène, je suis sur mon ordi dans ma chambre. Mes sons sont créés à la souris, il ne sont pas joués. Après je dois les apprendre pour pouvoir les jouer sur scène. Mais on est de plus en plus à l’aise avec ça et on est en train de réfléchir à inclure des musiciens pour que ça rajoute de la vie au live. Notamment de la guitare, de la batterie, de la basse. Là on a un live solide de 45 minutes à deux, le but c’est d’avoir un live solide avec deux ou trois musiciens en plus.

Anna : C’est vrai que c’est un challenge parce que les gens en général ne connaissent qu’un ou deux de nos morceaux. Donc c’est beaucoup plus difficile de vendre un live quand les gens ne connaissent pas la musique et tu leur fais découvrir au fur et à mesure. Et c’est chiant en fait quand tu connais pas. La plupart du temps t’aimes bien un truc familier que t’as écouté un minimum, mais voilà. Donc en tant que frontwoman c’est assez dur comme position. C’est aussi un plaisir aussi, mais j’ai hâte que les gens connaissent le truc. Et au final le live c’est quand même le reflet de ce que tu fais, c’est l’authentique, tu fais vivre ton projet.

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