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Ha Kyoon. « Échapper à la forme tout le temps et à tous les niveaux »

Ha Kyoon. « Échapper à la forme tout le temps et à tous les niveaux »

Manifesto XXI Ha Kyoon Erwan Larcher
Comédien, acrobate, danseur, musicien, ou encore chanteur, Erwan Ha Kyoon Larcher fait partie de ces artistes polymorphes qui n’ont de cesse d’intriguer à chacune de leurs créations. Avec un second EP en cours qui sortira sur Chronicles Records et des performances qui s’enchaînent chaque mois, il était temps de partir à sa rencontre.

Il y a Ha Kyoon et Erwan Ha Kyoon Larcher. « Ha Kyoon » pour son nom de producteur (et prénom dans la vie, Eau Tranquille en sino/coréen) anciennement connu sous les lettres de Tout Est Beau et « Erwan Ha Kyoon Larcher » que l’on peut retrouver sur les affiches de spectacles de danse et de théâtre. Si celui-ci vient à l’origine du monde du cirque, son cœur a balancé ensuite vers le théâtre et la danse, pour finalement s’initier à la musique en 2015. Quand on lui demande s’il a une vision de là où il veut aller, il nous répond : « Je me vois bien céramiste à la campagne, dans un atelier. » Il précise finalement que c’est son plan de retraite et il admet que la musique aujourd’hui prend de plus en plus d’importance dans sa vie. En effet, depuis plus d’un an, il fait partie de la maison WARRIORECORDS, label créé par Rebeka Warrior, s’occupant principalement d’inviter des artistes pour des podcasts publiés une fois par mois et il a également sorti dessus son tout premier EP Additional Bodies

Dans la continuité de sa recherche musicale, il vient d’ailleurs de commencer une nouvelle série de sélection-mixes ANTECHAMBER dont le premier épisode est paru le 31 janvier.

Un soir de novembre, nous sommes parties à sa rencontre au Centquatre, pendant qu’il y était en résidence. 

©Tourgeniev

Manifesto XXI – Le point commun de toutes tes créations, c’est le « corps ». Qu’est-ce qui t’inspire dans cette notion et comme c’est arrivé dans tes créations ?

Ha Kyoon : Je suis passé par une école de cirque et de danse, j’avais dès le départ un rapport physique qui était très intuitif. J’ai une éducation du corps qui est très importante pour moi, je ne peux pas faire autrement. Il faut vraiment que ma manière d’aborder la scène ou la musique soit physique. Ça a toujours été des sensations physiques, tout part du corps.

Comment tu matérialises ça en musique ?

Au départ avec Tout Est Beau, c’était vraiment un projet d’ « homme-orchestre ». Je faisais de la batterie, du synthé et j’avais un masque avec un micro intégré. J’aimais bien l’idée, mais ça faisait trop de choses et dans la réalisation ce n’était pas génial. Donc j’ai enlevé des éléments de batterie pour garder seulement une caisse claire que je triggue avec un capteur, des synthés et j’ai retiré le masque-micro après le covid parce que ça m’angoissait de continuer d’en porter un (rires). Et en plus, ça renvoyait une image qui ne correspondait pas non plus à la musique. J’ai donc essayé d’épurer au fur et à mesure et ce qu’il en reste, c’est une liberté. Le fait de taper sur des cymbales ou sur la caisse claire, c’est un peu de façon anarchique. Je ne suis pas du tout batteur, c’est juste que je privilégie le geste physique plutôt que d’être tout le temps derrière une machine. Ça se matérialise surtout comme ça : taper sur une cymbale et une caisse claire en gueulant (rires).

Je pense qu’il y a une énergie un peu punk, pas dans la forme musicale, mais plus dans la brutalité du geste.

Ha Kyoon

Tu extériorises quelque chose par cette performance ?

Oui, mais ce n’est pas vraiment de la rage au premier degré. C’est plus un truc d’énergie. Parce que ma musique n’est pas hyper sombre et ce n’est pas non plus de la noise en vrai. C’est un peu pour dire qu’on est là, et qu’on est ensemble. Je pense qu’il y a une énergie un peu punk, pas dans la forme musicale, mais plus dans la brutalité du geste.

Tu entretiens quelle relation avec ton corps aujourd’hui ?

C’est marrant comme question… Quand on analyse un peu mes pièces, ça peut être assez violent, parce que je le mets souvent à l’épreuve. Mais de façon complémentaire, il y a des moments où j’ai vraiment besoin d’en prendre soin, si je ne m’entraîne pas presque tous les jours, l’âge avançant, je me lève le matin avec des douleurs, et c’est un peu bizarre voire flippant. Il y a quelque chose à chérir d’une certaine façon. Par contre, je sais que j’ai aussi besoin d’avoir des périodes plus intenses : faire des nuits blanches, faire la fête. Et ensuite avoir une semaine où c’est vraiment du yoga tous les jours, bien manger, boire de l’eau etc… C’est vrai que ces dynamiques sont de plus en plus creusées, mais j’ai besoin d’avoir ces pics hauts et ces pics bas pour trouver mon équilibre. Un peu tout ou tout, mais pas dans la même direction.

Dans une de tes pièces (RUINE) d’ailleurs, tu te mets en feu.

Oui, c’est violent quand tu regardes ça, mais de l’intérieur il y a des choses qui le sont plus. Par exemple, quand je scie une branche à 2 mètres de hauteur, et je ne sais pas à quel moment ça va céder. Mais j’aime le fait de mettre en alerte mon corps, dans des actions qui peuvent être très littérales et symboliques, mais qui nécessitent d’être aux aguets. Comment être à l’écoute du moment présent pour trouver la justesse. J’aime bien cet état.

Pour revenir à ta musique, tu as dévoilé ton premier EP Additional Bodies en mai 2021. Est-ce que tu peux me parler de ces trois titres ?

C’est Rebeka Warrior qui m’a fait confiance et qui m’a beaucoup aidé pour mettre en œuvre cette « chose » et merci du coup (rires) ! Pour moi, c’est comme une première musique et comme plein de choses jeunes, on a envie de tout mettre. Mais j’assume à fond. Donc c’est intense et il y a beaucoup de choses, mais je pense que ça correspondait aussi à ma complexité, c’est-à-dire mon rapport à la musique à ce moment-là et à mon propre corps. Il y a des choses qui sont très personnelles, c’était une façon de mettre au clair tout un bordel, et je pense qu’on peut l’entendre. C’est dense. Mais il y est question de se mettre en marche, de batailles intérieures, et d’honorer les morts, surtout sans oublier les vivants.

Tu as également une performance musicale, Inverted Méditation – Die Sicht der Wirbel, où tu joues une heure sur la tête. Ce n’est pas un peu compliqué ?

Compliqué non. Enfin, l’idée est simple… Pendant le premier confinement, des amis qui ont un groupe qui s’appelle Les Trucs et le label MMODEMM curataient un programme pour le théâtre Mousonturm de Francfort. Ils m’ont proposé de faire quelque chose en streaming. Je ne voulais pas vraiment faire un livestream de plus, avec juste des machines et vu que c’était pour un théâtre, je me disais qu’il fallait que ce soit plus performatif. J’ai donc de façon très empirique scotché les machines sur le mur pour les mettre à la verticale et je me suis mis sur la tête, en me demandant si c’était possible. Au bout de 5 minutes, j’ai commencé à avoir la nausée, j’avais mal au cou… Je me suis entraîné sur plusieurs jours en restant chaque fois un peu plus et en me disant que, oui c’était possible de rester 45 minutes sur la tête. L’idée était simple, mais ça prend du temps de pratiquer. Mais j’aimerais bien développer cette chose, je ne sais pas encore comment.

Inverted Meditation – Die Sicht der Wirbel

Tu as créé ton spectacle solo RUINE et tu avais dit : « Le cirque nous apprend que tout est possible. »

Ah oui oui. Qu’est-ce qui te fait croire que tu peux tenir sur la tête sur un fil en te balançant à deux mètres de haut avant de l’avoir fait ? Et qu’est-ce qui fait que tu n’y arrives pas au début ? C’est impossible d’y arriver au départ. Et au bout d’un an ou deux ans, ou dix ans, tu arrives finalement à le faire. Schématiquement c’est ça que je trouve beau, de s’accrocher à des trucs, d’essayer, et de persévérer. Même si ça ‘rate’ au final. Je ne crois pas au raté.

Et cette pratique du cirque ça représente quoi pour toi aujourd’hui ?

Du cirque, j’en fais assez peu. Les seules choses que je continue à faire, c’est des équilibres sur les mains. Mais je trouve qu’au-delà du savoir-faire, ça m’a apporté un autre rapport à la matière, aux objets, aux gens… Même la manière dont je travaille avec les autres artistes. Je viens du cirque et cette chose-là est physique. Les danseurs peuvent avoir une autre approche par exemple. Il y a quelque chose de très « en 3D », par rapport à la hauteur ou par rapport au vertige. Sur la pièce de Phia Menard, La Trilogie des Contes Immoraux qui est en train de tourner, on ne fait ‘rien’ à part construire une tour de 7 mètres. On doit faire corps avec les matériaux. Et quand tu n’es pas accroché, alors que tu es à 6 ou 7 mètres de haut, je pense que le cirque t’apprend ça : un rapport de ton corps aux espaces et aux objets.

J’aimerais pouvoir échapper à la forme, tout le temps, et à tous les niveaux, que ce soit artistiquement ou dans la vie -ce qui est un peu la même chose- même si échapper à la forme est impossible.

Ha Kyoon

Comment tu en es arrivé à faire du cirque ?

J’étais en option théâtre et on allait voir des spectacles de théâtre, de danse et de cirque. J’avais trouvé ça incroyable, donc je suis rentré dans une école de cirque après le lycée. Puis ça a commencé à me fatiguer, donc je suis allé un peu plus vers la danse et le théâtre, avec un petit détour au conservatoire. Puis au bout d’un an, je me rends compte que ce n’est pas non plus ça. J’ai toujours cherché quelque chose et je pense que ça se situe entre plusieurs disciplines. Ce n’est pas que je ne veux pas qu’on me mette des étiquettes, mais je sens que ce n’est jamais exactement ça. J’aimerais pouvoir échapper à la forme, tout le temps, et à tous les niveaux, que ce soit artistiquement ou dans la vie – ce qui est un peu la même chose – même si échapper à la forme est impossible. Mais c’est peut-être ma manière aussi d’essayer d’être vivant, de pouvoir naviguer à vue entre plein de choses.

J’ai vu que tu avais joué à La Toilette cet été… Quelques semaines plus tard, il y a eu la petite polémique. Je voulais savoir comment tu avais réagi à ça ?

La grosse polémique oui… Quand j’y ai joué, c’était une chose, mais qu’est-ce que je pourrais dire pour que ce soit clair… À ce moment-là, quand j’y ai joué, c’était des personnes que je connaissais déjà, j’y avais déjà joué des années avant, j’aimais bien leurs fêtes, même si c’était pas des pros de l’orga. Là, c’était la deuxième fois que j’y jouais, c’était en connaissance de cause, mais en tout cas, j’étais content d’aller y jouer. Après la polémique de cet été, je n’ai juste pas compris. Ça m’a foutu la rage, et même si en vrai, je n’ai pas creusé, je ne suis pas allé parler ni à l’orga, ni à l’asso. Je me demandais à quel moment ils ont pu penser que c’était une bonne idée de faire ça ? Il y a beaucoup de maladresses. Ou d’inconscience ou d’irresponsabilité. C’était indécent et violent. Déjà que ce n’est pas facile pour certaines personnes qui organisent à Paris ou ailleurs d’avoir une place très affirmée de façon safe et simple, là, je trouvais que ça venait dégueulasser un truc qui était déjà compliqué. Ce n’était même pas limite, ce n’était juste pas possible. Il n’y a pas de tolérance.

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Soit tu continues dans le même prisme qu’avant et rien ne bouge, et ça reste un truc de position ; soit il y a tout un travail à refaire, mais t’es obligé d’aller creuser dans les fondements pour essayer de construire quelque chose de neuf, dans l’espoir que ce soit mieux. Ce qui me paraît plus intéressant.

Ha Kyoon

Il y a beaucoup de remises en question ces dernières années sur les teufs, que ce soit les orgas, les lieux, mais aussi le public. Je pense à Simon.e Thiebaut qui a organisé une Parkingstone au Sucre à Lyon en octobre et qui n’a pas eu un public facile apparemment.

Les gens ont un problème (rires). En vrai il y a ça mais est-ce que ça ne vient pas aussi des lieux ? Comment tu fais, soit pour faire la com, soit dans tes équipes de sécurité comment tu drives les gens ? Parce qu’en effet, il y a le public, mais les lieux font leur public aussi. Chacun a son rôle. Des fois, ça demande plus d’efforts, de pédagogie, même s’il y’en a marre de la pédagogie parfois. Mais c’est comme tout. Soit tu continues dans le même prisme qu’avant et rien ne bouge, et ça reste un truc de position ; soit il y a tout un travail à refaire, mais t’es obligé d’aller creuser dans les fondements pour essayer de construire quelque chose de neuf, dans l’espoir que ce soit mieux. Ce qui me paraît plus intéressant.

Un dernier mot ?

Merci !
Et ce que je disais en premier, l’importance du corps, de la sensation et de l’intuition tout ça, ça m’a permis de rencontrer beaucoup de personnes géniales et inspirantes – elles se reconnaîtront – . Et merci aux personnes pas géniales surtout, ça aide à savoir ce qu’on veut.

Pour écouter HA KYOON:

EP Additional Bodies : https://hakyoon.bandcamp.com/album/additional-bodies
ANTECHAMBER : https://soundcloud.com/hakyoon/sets/antechamber

Pour voir Ha Kyoon : 

Froid.e #3 / Ha Kyoon & Myako : 23 avril, Le Sample

Trilogie des Contes Immoraux (pour Europe) de Phia Ménard: 
* 4/5 février: De Singel, Antwerp (BE)
* 4/5 mars: Bayonne, Scène Nationale du Sud Aquitain 
* 18/19 mars: Malraux, Scène Nationale de Chambéry Savoie

RUINE, pièce solo de et par Erwan Ha Kyoon Larcher
* 2/3 mars: Voorhuit, Gent (BE)
*22/23 mars: Théâtre de la Croix Rousse, Lyon
*14/15/16 avril: La Station

Les Merveilles, de Clédat & Petitpierre:
* 7/8/9 avril: Les Subs, Lyon

Image à la une : Ha Kyoon par Jacob Khrist

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