Gomme. « Juste le fait d’être un groupe de filles, c’est déjà marquant. »

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Crédits : Madz

À l’occasion du festival punk exclusivement féminin God Save The Chicks qui s’est déroulé le samedi 5 mai dernier à la Mains d’Œuvres de Saint-Ouen, nous avons interviewé Betsy, Gaïlla et Hannah du groupe Gomme (Black Totem Records). Ce trio féminin post-punk affiche un univers froid, des instrumentales puissantes et un flow mécanique. C’est avec le morceau « Rape and Run », message féministe percutant traduit par un clip sombre et survolté, que le groupe confirme son identité. Leur album, Hiss, est toujours disponible sur la plateforme Bandcamp, un EP et un nouveau single sont également à venir.

C’est Betsy (guitare/chant), originaire de San Francisco, qui est à l’origine de ce trio. Nommé à l’origine Le Skeleton, le groupe sera rebaptisé Gomme à l’arrivée de Hannah (batterie/synthé) et de Gaïlla (basse-guitare).

Manifesto XXI – Pourquoi Gomme ?

Hannah : Quand j’ai rencontré Betsy il y a deux ans et demi, on a commencé avec le nom « Le Skeleton ». Mais ça faisait longtemps qu’elle relisait le mot « gomme ». Elle aimait bien l’esthétique du mot, comment c’était écrit.

Betsy : Ce n’était pas la signification du mot qui me plaisait mais comment ça sonnait ! C’est difficile pour moi d’apprendre et de comprendre totalement le français. Mais j’ai réussi à sentir le sens du mot, et que c’était un mot que pouvait avoir un groupe dans les années 1990.

Hannah : Ce qui est bien quand ce n’est pas ta langue, c’est que tu perçois un autre sens aux mots !

Betsy : Les gens m’ont dit que c’était cool pour un nom de groupe. Maintenant on est juste Gomme, « Gomme is us ».

Comment le groupe s’est-il formé ?

Gaïlla : C’est le projet de Betsy, à la base. C’est elle qui écrivait les chansons.

Betsy : Dans les débuts, mon objectif c’était d’écrire un album. Et quand j’ai déménagé à Paris, je n’avais jamais écrit une chanson seule. Ensuite, quand j’ai plus pris confiance, j’étais prête pour jouer sur scène avec mon amie américaine Lauren, qui habitait à Paris pour jouer de la guitare. La première année, on a fait quelques scènes et on a enregistré notre LP ; puis Lauren a déménagé en Australie et on a fait notre premier concert avec Gaïlla et son ancien groupe, LOS VVS, qui maintenant n’existe plus. C’était un très bon groupe !

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Crédits : Harald Hutter

Qu’est-ce que vous écoutez en ce moment ?

Hannah : Moi, en ce moment, j’écoute des mixtapes de punk/post-punk des années 1980/1990 sur Bandcamp. Il y en a une où c’est que des filles qui chantent. C’est dur pour moi de dire que j’écoute un seul groupe.

Gaïlla : J’ai regardé ce que j’écoutais en arrivant, et les deux derniers trucs c’est un groupe punk, et l’autre ça n’a rien à voir ; c’est une nana qui s’appelle Noname, et qui rap. Pas du rap hardcore : c’est très posé, c’est vraiment super cool et elle parle des problèmes que peuvent rencontrer les femmes en ce moment. Et depuis toujours. Dans le message, c’est un peu similaire. Pour parler pour tout le monde, je pense qu’on écoute vraiment plein de choses.

Hannah : Black Sabbath !

Betsy : Honnêtement, en ce moment je n’écoute pas beaucoup de musique. C’est étrange mais avant d’avoir un groupe, j’écoutais de la musique tout le temps ! Maintenant, mise à part quand je suis dans une phase d’écriture, j’écoute du folk et les musiques faciles qui se font par chez moi. J’aimerais bien pouvoir dire : « Ouais, j’écoute un groupe punk super cool en c’moment ! » Mais, de plus en plus ,j’écoute les mêmes choses. Les seules musiques que j’écoute en ce moment, c’est quand je fais mon jogging : j’ai une playlist avec un groupe punk de Memphis qui s’appelle Ex-Cult. Un autre d’Oakland qui s’appelle Marbled Eye, c’est incroyable ! Si j’ai un groupe à écouter en ce moment, c’est ça. Sinon, chez moi, je peux écouter des cassettes d’amis, du Cat Stevens…

Gaïlla : Quand tu fais du punk ou du grunge sur scène ou en répète, des trucs qui envoient pas mal, c’est vrai qu’à la maison tu écoutes des trucs beaucoup plus posés. Limite du R’n’B ou du folk, des trucs pour t’aérer la tête.

J’ai vu que vous avez joué aux côtés de Frutration le 25 mai au Rex de Toulouse. Est-ce que ce genre de groupe fait partie de vos influences ?

Gaïlla : Je ne dirais pas qu’ils font partie de mes influences. Mais j’adore Frustration, c’est un groupe que j’ai vu plein de fois, les gars sont trop sympas ! Le groupe du bassiste aussi, qui s’appelle Last Night, est trop bien. Mais non : ils ne font pas partie de nos influences.

Hannah : Nous, c’est un peu plus expérimental. Le premier album, Hiss, c’était très punchy, des chorus très catchy. Maintenant, les nouveaux morceaux sont un plus expérimentaux.

Betsy : S’il y avait un groupe à Paris avec qui j’aimerais jouer, ce serait eux.

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Dans votre album, Hiss, sorti en 2017, on retrouve des sons qui semblent provocateurs, parmi lesquels Rape and Run. Quel est le message véhiculé ?

Betsy : Pour moi, c’est différent tout le temps. La manière dont on écrit les chansons change tout le temps. Parfois on a juste la musique et on ajoute les paroles après ; dans ce cas, les paroles sont un peu aléatoires et n’ont pas beaucoup de puissance. On a deux chansons politiques : la première, c’est Rape and Run ; et l’autre s’appelle Smelly Star. Rape and Run est en rapport avec l’événement de Stanford, en Californie. Une fille s’était fait violer sur le campus de Stanford, et le mec qui a fait ça a été protégé par les médias. Par exemple, les titres principaux des journaux ne l’appelaient pas un « violeur », ils disaient « un nageur américain accusé de viol », tu vois. Ils rendaient la chose pas grave. C’est un poème que j’ai écrit et j’ai matché avec la chanson, j’étais très énervée.

Je ne veux pas faire ça souvent, mais j’étais tellement obsédée par le fait d’écrire un poème que c’est comme ça que ça s’est fait ! (rire général) Je me suis dit que ça pouvait être une inspiration pour un son et ça l’était. Il y a aussi Smelly Stars ; moi je travaille dans la mode, et il y a beaucoup de sexisme, tellement de problèmes… Il fallait que je travaille dans cette industrie et c’était difficile pour moi, parce que je parle pas parfaitement français. Et, quand je suis au travail, j’ai juste le droit d’obéir ; je ne questionne pas ce qu’il y a autour de moi. Smelly Stars traduit comment je me sens réellement par rapport à mon job. C’est un milieu qui paraît très glamour, les stars sont des étoiles, etc. Mais, en réalité, ce n’est pas toujours comme ça ; la vie, c’est pas toujours comme ça. Certaines personnes sont des porcs et font comprendre aux femmes qu’elles doivent se mettre à genoux. Cette chanson était par rapport à tout ça.

J’ai choisi Rape and Run pour faire le single avec le clip parce qu’on n’a pas beaucoup de chansons qui parlent de féminisme. J’ai donc pensé que c’était important d’élever cette chanson au top, qu’elle allait avoir de l’impact.  Les autres sons sont plus par rapport à des choses personnelles. Dans le futur, j’aimerais écrire plus de choses sur le féminisme. Mais je ne veux pas forcer le truc : juste le fait d’être un groupe de fille c’est déjà marquant.

Ça s’est fait comment avec le festival ? C’était important pour vous de participer à un festival exclusivement féminin ?

(Approbation générale)

Betsy : Chaque fois que l’on nous demande, je suis trop flattée ! C’est très cool pour nous que les gens dans l’organisation féminine nous donnent l’opportunité d’être les représentantes de ce que l’ont fait. C’est vraiment fou !

Hannah : Parfois, ça m’énerve de faire un opening de concert pour quelqu’un si on est le seul groupe de filles et qu’après y’a que des mecs ; ça m’arrive de penser : « here we go again… » ! Encore une fois que des mecs ! Du coup, c’était cool pour moi.

Gaïlla : Là, c’était vraiment chouette comme genre de festival : l’ambiance est bien, ça paraît safe, les gens sont cool… C’est vraiment un plaisir !

C’était un choix pour vous d’être un groupe composé seulement de femmes ?  

Betsy : C’est étrange mais, au début, mon objectif c’était d’avoir un groupe où je suis la seule femme et le reste juste des hommes.

Gaïlla et Hannah : Ah ouais, c’est marrant, on ne savait pas !

Betsy : Je sais. Je n’en ai jamais parlé à beaucoup de personnes, parce que c’était juste une idée dans ma tête. Vous en voyez souvent, vous, des groupes avec seulement des hommes et juste une seule femme qui écrit tous les sons ? Avec des hommes qui sont justes en train de lui obéir ? (rires) Et après, j’ai réalisé que mon ami Lauren serait parfaite pour la guitare. Je me suis donc dit que je pourrais trouver une autre fille pour la batterie – ce que l’on a fait -, puis, finalement, c’est devenu juste naturel. Par la suite, c’est vraiment devenu LE truc du groupe : ça se voit, et l’image de notre groupe est très féminine. Je ne peux plus imaginer un homme dans ce groupe.

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En quoi le fait de n’être que des femmes influence-t-il le groupe ?

Gaïlla : Bah peut-être au niveau des messages et au niveau de l’écriture. Le fait d’être un groupe, que de femmes, justement, on a peut-être plus envie de parler de sujet de la vie quotidienne, de ce que peuvent ressentir les femmes, les problèmes que l’on peut rencontrer, ce genre de choses.

Betsy : Je ne sais pas par rapport à quoi les hommes écrivent de nos jours. Je m’en fiche un peu. Je pense qu’on écrit comme tout le monde, parfois c’est autour du féminisme, parfois c’est autour de la vie, parfois autour des ruptures entre les gens…

Gaïlla : Quand t’écris des chansons, tu ne te dis pas juste que tu vas écrire que des trucs féministes ou que des trucs sur les femmes. (approbation générale)

Betsy : On est amies avec un groupe qui s’appelle Mane avec qui on a fait une tournée. Eux, spécifiquement, je pense que tous leurs sons sont féministes : chaque morceau. Je souhaiterais qu’on puisse aussi avoir fortement cette direction mais je sens juste que je ne peux pas, car je suis trop influencée par pleins de trucs différents. On est toutes féministes, je pense.

Hannah : Moi, j’espère juste qu’un jour tout cela soit complètement normal. (approbation générale)

Betsy : On est juste comme on est, et on a quelques sons autour du féminisme. Et puis on est un groupe de femmes, ce qui est déjà féministe en soi.

Gaïlla : Je pense qu’on ne se dit pas juste : « tiens, il faut faire ça juste pour que ce soit dans la direction féministe », et qu’on nous voit uniquement comme des féministes ; c’est plus naturel que ça, je pense.

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Crédits : @miracleandsuccess

Vous pensez qu’il y a des thématiques qui ne doivent être abordées qu’entres femmes ?

Hannah : Je pense que ça peut motiver les femmes et les filles aussi en soit, de faire ce que l’on fait. Par exemple, on a joué à la Rochelle et au premier rang, il y avait une fille de 10 ans. Elle nous regardait avec attention, et je me suis dit que c’était bon pour elle !

Gaïlla : Elle est venue nous voir après, et elle m’a dit que c’était trop bien. Je lui ai demandé si ça lui avait donné envie de faire de la musique, et elle m’a dit : « Oui, je veux faire de la guitare ! » En fait, le truc qui est cool, c’est que ça peut permettre à des nanas qui ne savent pas forcément jouer de tel ou tel instrument de se dire qu’elles aussi ont des trucs à dire, qu’elles peuvent essayer n’importe quel instrument et que si nous on peut le faire, elles aussi. Si tu as des trucs à dire, il faut s’en foutre et il faut le faire !

Betsy : Si c’est un truc que tu penses être cool, mais que tu vois juste des hommes le faire, tu peux penser que tu ne pourras jamais le faire. Tu dois voir ce qui est possible pour savoir ce qui est possible. C’est pour ça que c’est super important que les gens à la télé ne soient pas que des blancs, c’est trop important de voir des gens qui nous ressemblent faire des choses !

Hannah : Je peux faire une citation très marrante d’une présentatrice autrichienne qui n’a pas très bien tourné (rire) : « Quelque chose doit être vu pour être fait ».

Betsy : Exactement ! Même « No Doubt », moi j’avais plus ou moins 7 ans quand c’est sorti. Gwen Stefani n’avait pas l’attitude féminine typique. C’est juste trop important de voir des femmes faire ce dont elles ont envie, et pas juste des stéréotypes familiers. C’est pour la jeunesse que c’est important !  Et c’est pareil pour toutes créations : à la télévision, il y a de toutes les origines, des shows de femmes, d’handicapés, de queer… c’est la construction des prochaines générations, parce que tout le monde grandit en regardant ça.

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