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Dviance : Des fables sonores pour apprivoiser les monstres

Dviance : Des fables sonores pour apprivoiser les monstres

Portrait Dviance
À travers son premier album, Dviance nous entraîne dans une aventure instrumentale onirique et haletante. Le musicien fait cavalier seul avec Fables : une pérégrination enchantée entre l’enfance et le monde adulte.

Présent depuis 2013 sur SoundCloud, Sylvain Gerboud est un producteur et compositeur lyonnais de 25 ans plus connu sous le nom de Dviance. La musique est pour lui un lieu de partage et de célébration. Il  s’agit d’un moyen d’expression, voire une manière de tisser des amitiés lorsque les mots peuvent manquer, ses collaborations avec Lauren Auder ou salome en sont la preuve. Dans son premier album, l’artiste nous partage son évolution sur ces cinq dernières années où il tâche de faire cohabiter rêve, violence et réalité.

Manifesto XXI – Que représente cet album pour toi ?

Dviance : Cet album c’est ma quête de maturité, le point de départ, c’est un voyage initiatique. Comme si j’étais un petit enfant dans un monde d’adultes. L’idée c’était d’exposer l’opposition de mon univers innocent et naïf originel avec ce monde brutal et la réalité, plutôt austère, à l’extérieur. C’est à ce moment-là que je me suis intéressé aux contes. J’en ai identifié deux types : d’un côté, les contes super sucrés et édulcorés, des histoires modernes qui ne font pas tellement peur. Ce qui rend le monde réel d’autant plus violent ! Et de l’autre côté, il y a les contes anciens, ceux de Grimm, Perrault, Dickens. Ces histoires donnent à  penser des imageries innocentes et à la fois très violentes. C’est cette opposition que j’ai voulu explorer avec Fables.

Portait Dviance
© Albane Barrau

Tout comme dans les contes, tu nous racontes donc une histoire ?

On peut dire ça ! Je voulais suivre un schéma narratif et parler de l’épreuve ultime, en passant par une étape initiale et un bouleversement. De façon chronologique, Ouverture c’est l’entrée dans le monde. J’imaginais un personnage très innocent qui se balade dans la forêt. La flûte est un leitmotiv qui symbolise cette innocence d’ailleurs, comme dans Pierre et le Loup. Au début elle est claire puis un rire éclate et ça pète ! C’est l’entrée dans ce monde un peu troublant, qui peut faire peur. La flûte est un peu distordue d’ailleurs… Gasp c’est l’excitation du possible, de vouloir vivre intensément. J’ai conçu le son dans une période de ma vie où je ne vivais pas grand chose… Ça symbolise vraiment la volonté d’expérimenter la vie dans son entièreté, toujours par curiosité, par excitation et par extase. C’est pour ça qu’il y a des feux d’artifices dans le clip, comme quand t’es enfant et que tu veux jouer avec le feu, avec le risque de se brûler. Je me suis brûlé sur le tournage d’ailleurs ! J’avais oublié le danger…

Ensuite, Frère c’est l’amitié pure. Je voulais retranscrire l’élan que l’amitié donne quand on se lance ensemble dans une aventure. Interlude c’est la célébration de l’enfance, je trouve le son de la clarinette si pur, avec un côté perçant, innocent et honnête. Puis intervient la seconde partie, on passe de l’évasion à la fuite avec Malice, c’est le classique cauchemar que l’on cherche à fuir. Il y a quelque chose d’assez aspect espiègle dans ce son, c’est avec ce trait que j’aime faire de la musique, en cherchant à créer le renversement. On sent que les sons ne sont pas lissés. Pour l’avant-dernier son, Monstre, il s’agit de l’épreuve ultime. Je me suis imaginé combattre un cauchemar. Cette sonorité qui arrive à mi-parcours c’est vraiment le cri du monstre, puis finalement on arrive à s’en faire un ami. Il faut apprivoiser les monstres. Pour finir Return Of The Gut Punch Part IV c’est la quatrième reprise d’un son de Lauren d’il y a six ans maintenant.

En effet, on ressent une sensation de fuite…

De fuite mais également de poursuite, les deux. Il y a la fuite de soi et la fuite du monde d’adulte. Désormais, je veux être plus dans le monde tel qu’il est, c’est vraiment ma volonté pour mes futurs projets : ne pas trop utiliser la fantaisie et garder ce côté surréel mais dans la réalité.

Il me semble qu’il y a une volonté de merveilleux dans l’esthétique que tu cultives.

Tu veux dire à travers les contes, les petits bonhommes… Oui c’est parti de ça, et pour mon album, que j’ai commencé il y a cinq ans, c’était au moment de notre rencontre avec Loïc. Ses dessins m’ont vraiment marqué et je pense qu’on a évolué ensemble même à distance. Il me semble qu’on a un point commun dans le côté petit prince. Après c’est quelque chose que j’ai bien exploré. Comme je te le disais, j’ai envie d’être ancré dans la réalité mais tout en gardant ce regard merveilleux dans le monde qui m’entoure plutôt que de développer un univers transcendantal. Mon album c’était un peu une échappatoire.

Tu parlais du personnage de Pierrot dans Interlude, ce personnage rêveur et poétique t’as un peu collé à la peau, non ?

Oui. À un moment donné j’avais besoin d’un archétype, j’étais fasciné par ce personnage un peu décalé par rapport aux autres. Le narrateur de l’histoire dans l’album c’est un peu moi en tant que Pierrot d’ailleurs. Puis quand ce n’était pas Pierrot, je me retrouvais pas mal dans la figure du bouffon également. Ce personnage soulève la part de déviance chez tout le monde, il suscite le rire et crée le renversement. J’aime bien ! 

Tu dis avoir commencé cet album il y a cinq ans… Ça fait un moment maintenant !

Oui, j’ai commencé il y a quatre ou cinq ans à peu près. C’était compliqué pour moi de jongler entre études, projets collaboratifs, tournées. Et surtout je trouve la démarche de travailler uniquement pour moi plus difficile, surtout en l’absence de deadlines. J’ai souffert d’une exigence obsédante et maladive car je donnais trop d’importance au projet.

© Albane Barrau
© Albane Barrau

C’est dans la continuité dans ton évolution en tant qu’adulte ?

Oui, je m’accroche avec mon univers enfantin. Au début de l’album j’étais encore chez mes parents à Lyon. Le seul truc qui me faisait sortir de ma bulle, c’était les concerts avec Lauren. Je me prenais des claques d’humain et ça me faisait même un certain choc, ça m’a chamboulé quoi. C’est pourquoi l’album est si intense, je recherchais la transcendance et comment m’extirper de mon environnement. C’est pourquoi il y a tant cette sensation de fuite. Si je veux rester dans le réel maintenant c’est aussi car je me suis trouvé dans mon environnement. C’est plus vivant.

Je digère mes différentes inspirations et j’en fais une synthèse.

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Léonie Pernet

Dviance
© Albane Barrau
© Albane Barrau
© Albane Barrau

Quelle période de ta vie était la plus intense ? 

Mes cauchemars d’enfance et ma vie onirique je dirais, en plus de ma nouvelle vie à Bruxelles où j’ai fait beaucoup de rencontres. J’ai été confronté à un nouveau panel d’émotions.

Tu parles beaucoup de chaos, mais comment fais-tu pour insuffler cette légèreté dans tes sons, je pense notamment à l’usage des instruments à vent dont  tu parlais au départ ?  D’où sort cette part de douceur dans ta musique ?

J’aime les choses qui ne sont pas lisses et évidentes, je préfère l’érosion et l’ambivalence. Ce qui est un comble car la raison pour laquelle j’ai passé autant de temps sur ce projet c’était ma recherche d’une perfection impossible. J’ai beaucoup appris grâce à ça. En ce qui concerne la musique classique c’est issu d’une partie de ma formation conservatoire quand j’étais petit. Je prenais des cours de guitare et j’aimais vraiment ça ! On ne peut pas dire que je sois amoureux de la musique classique, néanmoins, je suis touché et inspiré par quelques artistes comme Steve Reich, qui est plutôt minimaliste 20e siècle. Dans le baroque j’aime beaucoup Marin Marais. Tu vois, c’est toujours rattaché à des souvenirs de quand j’étais petit. Tous les matins du monde c’est un film qui m’a vraiment marqué. On suit Gérard Depardieu et son fils qui retrace donc la vie de Marin Marais. Toute la bande son est composée de reprises de sa musique interprétée par Jordi Savall, c’est un souvenir que j’ai grâce à mes parents. Iels avaient une culture bizarre, je ne sais pas d’où ça sort, on écoutait des chants corses, Cat Stevens, Calogero et Steve Reich. C’est très éclectique, et ça se retrouve dans mes sons finalement. (rire)

© Albane Barrau
© Albane Barrau

Qu’est-ce que représente SoundCloud pour toi ?

Il y a cinq six ans j’étais à fond sur SoundCloud, j’ai rencontré Lauren comme ça d’ailleurs. On s’envoyait des morceaux, on s’écoutait, puis on est devenu·e ami·es sur Facebook, il y avait des petites connexions. Avec Lauren on a évolué et créer notre propre vision de la musique et de ce que l’on veut faire ensemble, mais en dehors de SoundCloud finalement. Après concernant SoundCloud, il y a un moment où j’en avais un peu marre, on a commencé à parler de la « musique SoundCloud » et je ne voulais pas faire de la « musique SoundCloud », il faut que ça reste un support. J’apprécie toujours autant d’héberger mes sons dessus d’ailleurs !

© Albane Barrau
© Albane Barrau

Quels sont tes projets pour la suite ?

En ce moment je travaille sur différents projets ! Un court-métrage d’animation qui s’appellera Among the limestones avec deux amis, Loïc Lehecho et Tristan Bründler. Avec salome nous avons commencé l’EP All Time High lors d’une résidence à Athènes. Puis je continu de travailler avec Lauren, ça change pas ! On a des dates de prévues en Angleterre pour la première partie de Deafheaven en automne, ce sera l’occasion de faire des sons de son nouvel album à venir !

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