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Contemplations documentaires : sélection mensuelle de 5 films à voir

Contemplations documentaires : sélection mensuelle de 5 films à voir

Fragments du quotidien, regards subjectifs sur les corps, intimité partagée… Le documentaire bouillonne, bouscule, réinvente les formes du cinéma. C’est pour le célébrer que nous vous proposerons désormais chaque mois une sélection de 5 films qui nous touchent, à visionner en ligne.

Sans cinéma depuis des mois, et malgré un oasis de salles obscures l’été dernier, la cinéphilie a dû trouver d’autres lieux où s’émouvoir. Sans jamais représenter une alternative au grand écran, certains sites de streaming, gratuits ou payants, offrent la possibilité d’explorer des territoires audiovisuels singuliers et rendent visibles des œuvres qui ne dépassent que rarement le stade du festival ou du petit cinéma parisien. D’autant plus que nous ne parlerons ici que de documentaires. Pour leur rapport au corps et aux regards entre autres, pour les regards qu’ils proposent sur les corps au-delà de toutes ambitions vaines de capter le réel. Le cinéma documentaire déborde de regards subjectifs sur des corps et leurs conséquences, leurs créations, leur insertion dans un monde, leur disparition. Les documentaires dont nous parlerons ici se refusent à l’efficacité informative, au misérabilisme, à la paresse de la stricte représentation et au voyeurisme crade, pour ne prétendre à rien d’autre qu’à une torsion de fragments du quotidien, une célébration de la parole pour la parole, un emmêlement de l’intimité partagée et de destinée collective.

Our City

Maria Tarantino (2015)

Our City parcourt Bruxelles à la rencontre d’ouvriers portugais, d’un poète iranien devenu chauffeur de taxi, d’un journaliste anglais, d’employé·e·s administratif·ve·s, de fils, petit-fils de Marocain·e·s, Congolais·e·s, en questionnement sur leur identité. Maria Tarantino donne à voir un Bruxelles carrefour, où les chemins se croisent dans une triste imperméabilité. Le regard de la réalisatrice semble humblement dépossédé de son sujet par ses sujets, ses personnages. Malgré un désir palpable de parcourir la ville dans toute sa complexité culturelle, les regards comme les propos des hommes et des femmes à l’écran ne cessent de contempler l’ailleurs. Bruxelles apparaît comme un endroit passager, transitoire, où les rues sont labyrinthiques et révélatrices d’isolement. Our City, en se déployant dans de multiples cadres sociaux, explore les contradictions d’une métropole où se concentre une certaine histoire du monde sans jamais que celle-ci se conjugue à la pluralité des cultures qui la composent.

À visionner sur Tënk

Our City, Maria Tarantino, 2015
Le Silence de la carpe

Vincent Pouplard (2009)

Vincent Pouplard, réalisateur du très remarqué Pas comme des loups, a suivi entre 2009 et 2010 un club d’apnéistes à Genève lors d’entraînements. Tourné en 16 mm, le court-métrage ne pénètre jamais l’intimité sous-marine des plongeur·se·s et préfère effleurer la surface de l’eau, et séduire par la sensibilité picturale de chaque plan. L’immersion vient du ballet de corps en flottement, de la contemplation de masses inertes, immobilisées par la quête interne d’une limite physique. Aucun mot n’est prononcé, l’atmosphère est apaisante, la musique enrobe quasiment sans se faire entendre. Le Silence de la carpe crée un monde proche de l’abstraction, où l’esprit expérimente le corps jusqu’à son point de rupture.

La Commune (Paris, 1871)

Peter Watkins (2000)

L’anniversaire des 150 ans de la Commune a encore prouvé, non que ce soit nécessaire, l’indécence des médias de masse à célébrer une lutte qui les aurait en son temps allègrement réduits au silence. La Commune (Paris, 1871), même sauvagement amputé de nombreuses séquences pour une exploitation en salles qui resta marginale, est un objet résolument anti- « monoforme », qui donne vie et visages à l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire des luttes sociales françaises. Peter Watkins, avec sa chaîne de télévision communale en plein XIXème siècle, lie deux époques. Toute prise de distance du/de la spectateur·rice est ainsi annihilée, le/la positionnant au centre du dispositif. Dès l’introduction du film, les méthodes de production – la durée du tournage, le lieu du studio – sont évoquées de façon transparente, les artifices du cinéma n’opèrent plus en trompe-l’œil mais en exhausteurs de regard critique. La Commune n’est plus simplement un événement historique figé mais une possibilité sociale dans laquelle le cinéaste fait évoluer notre époque et ses enjeux.

À visionner sur Tënk

La Commune (Paris, 1871), Peter Watkins, 2000
B comme Jazz

Mauricio Hernández (2009)

Mauricio Hernández, partant du désir d’explorer les origines du jazz, délivre un film en train de se faire, donnant l’impression au/à la spectateur·rice de s’immiscer dans le processus créatif. L’utilisation de pellicules périmées depuis plusieurs décennies – les variations de l’image comme des improvisations –, le trio voix / musique / image, la rupture avec la lisibilité des éléments et avec l’harmonie entre les composants, font du jazz l’essence plus que le sujet de B comme Jazz. Il n’est ici jamais question de la technicité de la musique mais de sa puissance politique lorsqu’elle devient la langue maternelle de toute une diaspora. Malgré son érudition évidente, le film propose une expérience sensorielle déhiérarchisée de solos d’images et de sons, de mots de François Tusques et d’Archie Shepp, de flux de festivalier·re·s montréalais·es et de percussions de Noel McGhie. Le jazz dans toute sa dimension révolutionnaire.

À visionner sur Dérives

Voir Aussi
The Weather Station, une mise en scène lumineuse de la séparation

B comme Jazz, Mauricio Hernández, 2009
The Ballad of Genesis and Lady Jaye

Marie Losier (2011)

On y suit la passion amoureuse et la métamorphose de Genesis P-Orridge – artiste, performeuse et musicienne fondatrice de COUM Transmissions, Throbbing Gristle et Psychic TV – et Lady Jaye, sa femme et membre avec elle de Thee Majesty. The Ballad of Genesis and Lady Jaye est un film souvenir, cotonneux, aux contours imprécis, comme un rêve ou l’on se sent bien, rassuré·e par les personnages qui le peuplent, tout en ressentant une tristesse indicible de sentir la fin se rapprocher. Lady Jaye, peu avant de mourir, dit à Genesis qu’elle souhaitait qu’on se souvienne d’elles comme « the greatest love affair of all time ». Le film de Marie Losier sculpte avec nos larmes la plus belle des épitaphes.

À visionner sur Ubu

The Ballad of Genesis and Lady Jaye, Marie Losier, 2011

Image à la une : The Ballad of Genesis and Lady Jaye

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