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Comment devenir des Computer Grrrls ?
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Histoire.s genre.s et technologie.s : jusqu’au 14 juillet, la Gaîté Lyrique accueille une exposition radicalement critique représentée par un vaste corpus d’œuvres, de l’installation à la vidéo. Une initiation critique multi-facette.

À travers des œuvres très contemporaines, Computer Grrrls s’attache à relire de manière critique et ludique l’histoire de la technologie et de l’informatique dans toute sa complexité. Riche et dense, l’exposition rassemble vingt-trois artistes et collectifs internationaux. Si le point de départ est bien de revaloriser la place des femmes dans les “nouvelles” technologies, l’exposition déconstruit rapidement bon nombre d’idées reçues et met en lumière un réseau de problématiques, et de défauts oppressants des dispositifs informatiques. Sous une apparente neutralité, il apparaît clairement que l’espace numérique met en jeu les mêmes rapports de force que ceux à l’œuvre dans le monde matériel.

Imaginée en co-production avec le Hartware MedienKunstVerein de Dortmund, l’exposition invite chacun.e à s’emparer de la technologie pour en faire un moyen d’empouvoirement et surtout, à terme, un espace plus safe et secure. Les commissaires Inke Arns et Marie Lechner ont d’ailleurs dédié l’installation à Nathalie Magnan, pionnière de la pensée cyberféministe en France. Devenir une Computer Grrrl c’est entrer joyeusement en rébellion contre les préjugés sexistes, racistes, homophobes de l’informatique. Démonstration en quelques œuvres marquantes dont retenir des leçons.

1 – Apprendre sa techno histoire

Se réapproprier, c’est ré-apprendre et revaloriser celles qui étaient là dès le début : la frise chronologique que l’on découvre à l’entrée de la salle offre un nécessaire panorama de la contribution des femmes dans les domaines scientifiques. Cette installation permet de faire apparaître clairement le processus d’invisibilisation des femmes dans le secteur des technologies. Alors qu’elles sont nombreuses à travailler dans les centres de calcul et connexion qui préfigurent les algorithmes, les femmes sont peu à peu évincées des forces vives de l’industrie technologique. Le film le Fantôme de l’Opératrice de Caroline Martel raconte cette histoire : l’artiste a ainsi choisi de rassembler des images d’archives de cet “avant” où les femmes étaient majoritaires dans les postes informatiques.

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Jenny Odell, Neo-Surreal © ABSOLT

Le basculement genré de l’industrie s’effectue définitivement au début des années 80, la proportion d’hommes travaillant dans l’informatique surpasse celle des femmes et l’écart ne fera que se creuser avec l’avènement du stéréotype du geek. D’une représentation massive des opératrices dans les années 50, on passe, en même temps que le développement de la publicité moderne, à une représentation de la figure féminine comme passive, une “femme présentoir” à partir de la fin des années 60.

Ainsi Jenny Odell s’est-elle emparée de publicités informatiques des années 80 pour les déterritorialiser en utilisant la technique de l’appropriationnisme. Elle opère un retournement des visées de ces images: alors qu’elles ont été conçues positivement, l’action de l’artiste qui les décontextualise en inverse le sens: elles deviennent révélatrices des aspects négatifs du progrès technique (la surveillance par exemple). Dans une seconde oeuvre, Polly Returns, Jenny Odell donne une suite à l’animation de synthèse Polly Gone de Shelley Lake (1988). Cette-dernière présentait un robot féminin en train de réaliser différentes tâches domestiques dans une maison futuriste. “Fascinée par la façon dont l’animation semblait rétrospectivement dystopique et surréaliste”, Jenny Odell en fait une version contemporaine, avec l’ambition d’ “aborder l’horreur du ‘digital sublime’ ”. Cette réinterprétation de l’œuvre de Shelley Lake trente ans plus tard dénonce la robotisation, la course à la productivité, et montre la persistance des stéréotypes de genre liés aux tâches domestiques.

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Tabita Rezaire, Premium Connect © ABSOLT

2 – Ctrl + ALt + dare

De même que les femmes n’étaient pas absentes des origines de la technologie, elles ont aussi de nombreuses critiques à émettre sur les biais actuels de nos outils : c’est la deuxième partie de l’exposition, intitulée “Do it yourself et tactiques de résistance”. Cette partie met en valeur des œuvres d’artistes qui se sont réapproprié des outils technologiques, comme une manière de reprendre le pouvoir sur le discours porté par l’informatique et la culture Internet. Dans sa vidéo Premium Connect, l’artiste et chercheuse Tabita Rezaire questionne la nature colonisatrice des flux d’informations d’Internet. La forme trippante sert d’écrin à une critique acerbe de l’impérialisme culturel que représente Internet versus d’autres moyens de communication, plus traditionnels, comme ceux hérités des traditions tribales africaines.

Se réapproprier les outils et le discours autour du progrès technologique c’est dans cette optique incarner une position féministe pour le progrès social. En soumettant des images de différentes parties de son propre corps à des moteurs de recherche, Erica Scourti montre comment les algorithmes et l’Intelligence Artificielle ont été formaté.e.s à l’objectivation du corps féminin. Body Scan illustre parfaitement la manière dont l’informatique reflète les binarismes et injustices présent.e.s dans notre société.

La densité de l’exposition et la grande diversité et richesse des approches pourraient rendre le propos et les enjeux difficilement compréhensibles, mais la scénographie et l’organisation du discours permettent d’opérer une remise au point efficace, lisible, et plus que nécessaire de la place des femmes dans cette évolution. L’œuvre Cyber/technofeminist cross-readings de Manetta Berends – que l’on découvre en toute fin de parcours comme un pendant parfait de la frise du début – fait à ce titre une synthèse remarquable de tous les textes militants critiques produits depuis les débuts d’Internet.

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Suzanne Treister, SURVIVOR (F) et ASICENE © ABSOLT

3 – X-Plore

Une fois que l’on a pris conscience du rôle des femmes dans l’histoire des technologies et découvert quelles critiques elles pouvaient émettre sur les cultures numériques du temps présent, quel regard poser sur notre techno future ? Là encore, les Computer Grrrls ont bien des choses à dénoncer. L’Intelligence Artificielle (conçue par des hommes blancs cis) devrait prendre une place croissante dans nos vies, l’hégémonie des GAFA, le trafic de données se fait de plus en plus sauvage… Bref tous les scénarios dystopiques de Black Mirror semblent possibles ! Sur un mur entier, l’artiste Suzanne Treister présente SURVIVOR (F) et ASCIENE : une fresque cyberpunk  romantique, une immense et captivante version alternative du futur, illustrée par des compositions mystérieuses.

A contrario, Howto3 invite presque à relativiser l’intelligence des machines : cette oeuvre inspirée des pratiques didactiques en ligne (tutos youtube) nous offre une véritable expérience physique et intellectuelle. Dans une pièce plongée dans l’obscurité, un tutoriel se déploie sur 4 écrans et est commenté par l’artiste qui le dirige. Rapidement, Elisabeth Caravella perd le contrôle et un bug apparaît sous forme d’un fantôme déambulant à sa guise entre les écrans. Drôle et fine, cette œuvre pointe “le côté spectral des tutoriels en ligne”, qui consistent finalement en deux personnes seules face à des écrans, uniquement liées par un intermédiaire virtuel.

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Hyphen-Labs, NeuroSpeculative AfroFeminism © ABSOLT

Le collectif international de femmes racisées Hypen Labs a lui choisi d’utiliser nos technologies présentes pour développer notre empathie. Dans NeuroSpeculative AfroFeminism, les visiteurs entrent dans un laboratoire de neurocosmétologie qui développe des accessoires permettant aux femmes noires de lutter contre les agressions. Grâce à un casque de VR les visiteurs peuvent se projeter dans la réalité alternative que le collectif imagine. Conçu comme un genre de salon, cet espace est un genre de techno safe space.

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4- Connect & support

Exposition résolument actuelle, Computer Grrrls s’inscrit dans une double tendance, à la fois la réflexion sur la manière dont les technologies et les médias sont pensé.e.s et nous affectent, et la remise à l’honneur des femmes, grandes oubliées de l’histoire. Elle nous permet un questionnement fécond sur Internet et le  “progrès technologique”, afin de dépasser leurs aspects néocolonialistes et sexistes. En continu, les visiteurs sont amenés à contribuer à la production de savoir autour de l’exposition : Roberte Larousse offre à chacun.e la possibilité de compléter Wikifemina, une encyclopédie où rassembler des infos sur les femmes de l’informatique mais surtout, avec sa cartographie en réseau, montrer les connexions et interactions entre ces femmes qui ont contribué à fabriquer les technologies

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Roberte La Rousse, Wikifemia © ABSOLT

“Quand on relit les manifestes techno féministes des années 90, on s’aperçoit que rien n’a changé” observait la commissaire Marie Lechner lors de l’inauguration de l’exposition. Déjà forte de son succès en Allemagne (exposition la plus populaire de l’année !), Computer Grrrls restera une expo importante. Pensée comme partie intégrante d’un cycle multiforme d’échanges et de réflexions, l’exposition est accompagnée d’une très riche programmation qui permet d’entrer en profondeur dans la réflexion des Grrrls : rencontres, visites ciblées, concerts, soirées dj sets, ou encore performances. Quatre grands weekends de réflexion, avec des conférences et des ateliers, structurent cette programmation autour de différents thèmes. A chaque fois la Gaîté donne carte blanche le temps d’une soirée à un collectif féministe. Après Barbi(e)turix et Comme nous brûlons, ce sera Dame Electric le 15 juin. Objectif : Sortir de l’espace hyper dense du lieu d’exposition pour débattre et construire des solidarités IRL.

Toute la programmation de Computer Grrrls.

Par Anne-Charlotte Michaut & Apolline Bazin

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