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Comment Allen v. Farrow permet de repenser la médiatisation de l’inceste

Comment Allen v. Farrow permet de repenser la médiatisation de l’inceste

Réalisée par Amy Ziering et Kirby Dick, la série documentaire nous replonge dans l’un des scandales hollywoodiens les plus médiatisés : Allen v. Farrow est un objet essentiel et inconfortable, parce qu’il dévoile ce qui a toujours été là, lorsque l’opinion publique a préféré la célébrité en mégaphone du patriarche à la parole d’une fille de 7 ans. 

Dans la lignée des derniers films documentaires post #MeToo tels que Surviving R.Kelly, Jeffrey Epstein: Filthy Rich, ou – pour toucher de plus près les accusations d’inceste – Leaving Neverland, Allen v. Farrow prend le parti de re-raconter un scandale en y posant un regard bien différent de celui du public il y a bientôt trente ans. La nouvelle production documentaire HBO centre sa narration sur la parole de la victime et la réexamination de l’affaire opposant le réalisateur Woody Allen à l’actrice Mia Farrow en 1992. 

Pensée comme une contre-enquête à charge contre Allen, la série se concentre sur la parole de celleux que l’on a peu entendu·es jusqu’alors : Dylan et Mia Farrow, les membres de la famille, et différents expert·es aident le public à recontextualiser un drame familial déchiré par les tabloïds américains. Plus largement, ces récits apportent l’énième preuve de la relation toxique qui a longtemps existé entre le public et la sacralité du « génie » artistique. Cette série nous rappelle que malgré les récentes victoires pour la reconnaissance des violences sexuelles, nous faisons tous·tes, d’une manière ou d’une autre, partie du problème.

Une instrumentalisation de l’opinion publique

Mia Farrow et Woody Allen commencent à se fréquenter dans les années 80 et deviennent rapidement un couple iconique : le génie névrosé de Woody Allen – figure adorée du public américain et plus largement auteur de classiques du cinéma tels que Manhattan ou Annie Hall – et l’actrice culte de Rosemary’s Baby excitent les tabloïds. Lorsque Mia rencontre Woody, elle est déjà mère de six enfants et il n’est pas question pour le réalisateur de partager la charge parentale. Ils vivront toujours séparés. Ce n’est qu’au fil de la relation qu’il commence à lentement devenir une figure plus ou moins paternelle pour la famille Farrow. Mia ressent le besoin de concevoir ou d’adopter à nouveau, et Woody ne s’y oppose pas. Elle lui promet qu’elle portera la charge financière et émotionnelle de ces enfants et qu’il pourra s’engager avec elleux comme il le souhaite. Jusqu’ici, tout va bien.

Mais Allen développe progressivement une obsession pour la petite Dylan : Mia Farrow, les frères et sœurs de Dylan, et les nourrices et amie·s de la famille utilisent tous·tes la même terminologie pour décrire le comportement du réalisateur. Une voisine de la famille, pédopsychiatre, tire la sonnette d’alarme en alertant Mia sur le comportement de son partenaire, qui lui semblait très « inapproprié ».

Des comportements inappropriés, il y en a eu, et les membres de la famille en ont souvent été témoins. Lorsque Mia demande à Woody Allen de s’expliquer, il la traite sans surprise de folle – l’instrumentalisation de la démence et de l’hystérie pour marginaliser la parole féminine est maintenant largement reconnue. Une bonne partie du documentaire, en permettant à Mia Farrow de raconter son expérience de mère et de petite amie, consent à nous rapprocher de cette position délicate. Qui croire, ce qu’elle a vu, ou ce qu’elle a cru voir ? L’homme dont elle est amoureuse qui lui assure qu’elle imagine l’inexistant ? Le sentiment de culpabilité de Mia Farrow est palpable tout au long de la série : une scène poignante du film montre Mia demandant pardon à sa fille pour ne pas avoir réagi plus tôt. Allen ne s’arrête pas là puisque Farrow décrit les pressions et humiliations dont elle a été victime par la suite – Woody Allen lui rappelant constamment qu’une actrice de son âge ne pouvait plus facilement trouver de travail si elle décidait de ne plus collaborer avec lui.

En janvier 1992, Mia retrouve des photos érotiques de sa fille aînée Soon-Yi dans l’appartement de Woody Allen. Soon-Yi est alors mineure. En août de la même année, Dylan explique que Woody Allen disparaît avec elle dans le grenier de la maison familiale et l’agresse sexuellement. « Ne bouge pas, lui a-t-il dit. Je dois le faire. Si tu restes immobile, nous pourrons aller à Paris. » Dylan raconte, avec ses mots d’enfant de 7 ans, ce qui lui est arrivé et Mia décide de la filmer avant de contacter les autorités. L’utilisation des archives familiales pour illustrer les propos des différent·es interviewé·es est un choix narratif classique du médium documentaire : l’archive prend ici un rôle nouveau et devient pièce à conviction.

Lorsque les allégations de Dylan sont sur le point d’être divulguées, Woody Allen décide de rendre publique sa relation avec Soon-Yi. C’est cette chronologie des déclarations qui transformera délibérément l’histoire aux yeux des tabloïds américains, qui se sont emparés du côté le plus vendeur de l’affaire en choisissant de titrer « WOODY ALLEN EST AMOUREUX DE LA FILLE DE MIA » et de ne pas s’occuper du reste. À partir de ce moment-là, le récit est contrôlé par Allen et ses publicistes. En réexaminant le procès qui suivra (et qui opposera Allen et Farrow sur la garde de trois enfants, Dylan comprise) la série veut donner une chance à un récit qui n’a pas pu survivre à la machine infernale des relations publiques (RP). Plusieurs moments sont justement choisis pour expliquer l’amour et le respect que les films de Woody Allen – et par extension lui-même – recevaient à l’époque. Allen est alors bien plus qu’un réalisateur : c’est l’essence de NYC, l’abonné des festivals, un homme sarcastique et sensible qui avait réalisé plusieurs films prodigieux. Il est difficile, explique une psychologue interviewée dans l’épisode 4, d’imaginer que quelqu’un que l’on respecte pour son art et qui nous « ressemble » puisse être capable de tels actes. La comparaison avec Michael Jackson est plus que permise, elle est nécessaire, et le film ne l’occulte pas.

Syndrome d’aliénation parentale: pouvoir et patriarcat

La stratégie de défense de Woody Allen est non seulement de réclamer la garde exclusive de Dylan, Ronan et Moses (qu’il avait auparavant adopté) mais d’assurer à la presse que Dylan a été victime d’un « lavage de cerveau » de la part de sa mère. Cette stratégie de défense a été largement diffusée grâce aux écrits et interviews mensongers du psychologue Richard Gardner, référence bien connue de l’idéologie masculiniste, s’appuyant sur un rejet total de la parole maternelle en cas d’accusation d’inceste. Un maître de conférences que l’on retrouve dans l’épisode 3 explique qu’il « est plus facile de croire que les femmes qui portaient de telles accusations étaient malades et hystériques qu’il n’est de croire que de tels actes étaient possibles au sein de la sphère familiale ». L’histoire judiciaire ayant déjà marginalisé la parole maternelle, il était facile pour la défense d’Allen de s’appuyer sur les écrits de Gardner qui a théorisé le « syndrome d’aliénation parentale ». Sa doctrine repose sur l’idée qu’un parent, souvent en conflit pour conserver la garde de ses enfants, les « programme » contre le second parent en allant jusqu’à l’accuser d’actes incestueux. Richard Gardner déclarait dans plusieurs interviews télévisées des années 90 que, dans 90% des cas d’accusation d’inceste dans le cadre d’un litige concernant la garde, l’enfant n’avait jamais subi d’agression sexuelle.

Plusieurs professionnel·les de la protection de l’enfance interviewé·es par les réalisateur·ices font état du manque de fondement de telles déclarations, qui ne sont appuyées par aucune étude. Au contraire, les rares études américaines sur le sujet indiquent que les enfants n’accusent que très rarement leur parent d’actes incestueux si l’inceste n’a pas véritablement eu lieu. Pourtant, cette théorie favorisant l’image du père-victime a connu un succès sans précédent dans les années qui ont suivi le procès opposant Allen à Farrow, notamment grâce à l’idéologie masculiniste.

Considérant le scandale de la relation avec Soon-Yi, l’opinion publique préfère croire que Farrow essaierait de se venger en accusant Allen d’avoir agressé sa fille plutôt que de devoir faire une croix sur le génie qui avait rendu sa gloire au cinéma indépendant new-yorkais.

Dylan Farrow – 1992

La stratégie de défense s’en est aussi trouvée changée : un outil pour l’avocat·e est de souvent conseiller une contre-attaque sur l’accusation d’inceste en exigeant la garde exclusive des enfants afin de faire baisser la culpabilité présumée du client·e. Une semaine après le début de l’investigation dont il était la cible, Allen accuse Farrow d’être « inapte » à s’occuper pleinement de ses neuf enfants et demande la garde exclusive de Ronan, Dylan et Moses. Les conversations téléphoniques enregistrées entre Allen et Farrow sont déchirantes : Mia le supplie de ne pas s’attaquer à son droit parental, Allen répond calmement et d’un ton détaché. Il ne paraît jamais inquiet, assurant plusieurs fois à Farrow que « ce n’est pas la vérité qui compte, c’est ce qui est cru ». Pour le public, cette affaire devient rapidement un cirque qui sent le soap-opera. Considérant le scandale de la relation avec Soon-Yi, l’opinion publique préfère croire que Farrow essaierait de se venger en accusant Allen d’avoir agressé sa fille plutôt que de devoir faire une croix sur le génie qui avait rendu sa gloire au cinéma indépendant new-yorkais.

Dénoncer l’inceste, c’est toucher à la figure du père tout-puissant, mais c’est aussi reconnaître la parole et le libre arbitre de l’enfant. C’est donc finalement le concept de la famille qui est remis en cause.

Cette technique est toujours largement utilisée. Pire, elle est même pratique : dans l’épisode 5 de Ou peut-être une nuit, podcast de Louie Media créé par la brillante Charlotte Pudlowski, la journaliste explique que « le concept d’aliénation parentale arrange la justice. D’un côté, les appareils judiciaires français ont peu de moyens. Préférer l’absence d’inceste permet de ne pas s’en occuper. De l’autre, cela résonne avec une culture dominante misogyne, qui banalise la parole de la mère ». La femme, parce qu’accusée de menteuse ou d’hystérique, ne peut plus entraver la toute-puissance du père. La figure du patriarche étant la clef de voûte de l’organisation sociétale, l’inceste pose un problème que personne ne veut vraiment regarder. Le silence autour de l’inceste, la domination et la violence qu’il réunit, sont les conséquences directes du patriarcat.

L’enfant est aussi souvent perçu·e comme soumis·e à l’autorité parentale – légalement, mais aussi physiquement. Les violences ordinaires prenant place au sein de la famille – mal simplifiées par le concept de la « fessée » –, et avec elles les associations de protection de l’enfance, ont été largement tournées en ridicule. Pareillement à notre « on ne peut plus rien dire » contemporain, il était facile d’entendre « qu’une fessée n’a jamais tué personne ». 96% des incesteurs sont des hommes. Dénoncer l’inceste, c’est toucher à la figure du père tout-puissant, mais c’est aussi reconnaître la parole et le libre arbitre de l’enfant. C’est donc finalement le concept de la famille qui est remis en cause.

Si la parole des enfants est parfois complètement écartée de l’appareil judiciaire, celle de Dylan a bien été entendue par le procureur de l’État du Connecticut et par plusieurs assistant·es de service social. Le procureur écarte une possible poursuite judiciaire en 1992, après que la garde exclusive des enfants ait été accordée à Mia, pour « éviter de re-traumatiser une enfant mentalement épuisée ». Un assistant de service social, qui avait interrogé Dylan et déclaré qu’il la croyait, est licencié. Le documentaire évoque les pressions du maire de New York de l’époque, David Dinkins, sur les services de protection de l’enfance afin de clore l’affaire. Aucune poursuite n’est donc engagée : la parole de Dylan, et par extension celle de sa mère, sont marginalisées et oubliées. La garde est accordée à Mia, qui décide de se retirer de la vie publique pour protéger ses enfants. Soon-Yi et Woody Allen se marient quelques années plus tard : elle est âgée de 27 ans, lui de 62. L’admiration pour Woody Allen ne désemplit pas.

Défendre le « génie »

Dans la famille Farrow, le nom de Woody Allen disparaît des conversations. Dylan n’en parle pas à ses frères et sœurs. « Personne ne m’a posé la question, explique Dylan. Je pensais que quelque chose chez moi n’était pas normal. Je n’ai eu qu’un seul petit ami au lycée, et ça n’a duré que trois semaines. J’étais terrorisée en imaginant qu’il voudrait le faire. Alors j’ai rompu avec lui.» Pendant ce temps, Woody Allen continue d’écrire et de réaliser des films. Il est invité sur les plateaux télévisés, applaudi, et les journalistes lui posent parfois des questions sur les accusations et sa relation avec Soon-Yi. Une archive est particulièrement frappante : Woody Allen est interrogé par un journaliste qui lui demande si cette affaire l’aurait rendu « moins populaire » auprès du public américain. Woody Allen écoute, et répond simplement en faisant de l’humour : « À vrai dire non, c’est intéressant. J’ai toujours été impopulaire. (…) Celles et ceux qui m’aiment ont continué à m’aimer. Il n’y a pas vraiment eu de conséquences. » En effet, pas de conséquences. La réponse glace le sang : l’agresseur lui-même reconnaît, indirectement, les failles du système.

Mia Farrow et quatre de ses enfants: Daisy, Fletcher, Soon-Yi et Lark

Le milieu du cinéma (de Penelope Cruz à Scarlett Johansson) le soutient, exprime son admiration. Quotidiennement, ce sont ses pairs qui établissent son génie et son pouvoir. Le public est non seulement attaché à Woody Allen, mais aussi à tous·tes celleux qui collaborent et travaillent avec lui. Le cas de Roman Polanski en France est un exemple effarant de cette carte du génie qui passe tout simplement au-dessus des lois grâce à une opinion publique qui refuse de retirer son admiration pour l’artiste.

En 2014, lors de la 71e cérémonie des Golden Globes, Diane Keaton et plusieurs acteur·rices présentent le travail de Woody Allen pour un hommage spécial. Dylan, elle, est devant son poste de télévision : « J’ai fait une crise d’angoisse. Je me sentais si petite » raconte-t-elle dans le documentaire. Ronan Farrow, fils adopté d’Allen et frère cadet de Dylan, décide de tweeter : « J’ai manqué l’hommage rendu à Woody Allen – ont-ils mis le moment où une jeune fille de 7 ans l’accuse publiquement d’agression sexuelle avant ou après Annie Hall ? »

Peu de temps après, Dylan décide d’écrire sur son père adoptif et les agressions. Son essai est rejeté par le New York Times mais un ami de la famille, journaliste, décide de le publier. Woody Allen nie toujours les allégations. Moses, frère adopté de Dylan, revient sur ses précédentes déclarations et accuse Dylan et Mia d’avoir inventé de toutes pièces l’acte incestueux. S’ensuit une bataille médiatique où les personnalités proches de Woody Allen (acteurs, actrices, professionnel·les de l’industrie) défendent largement le réalisateur. Certain·es expliquent que ce n’est pas à elleux d’émettre une opinion à ce sujet. Cate Blanchett déclare notamment en 2014 au festival de Santa Barbara : « C’est une affaire de famille. J’espère qu’iels vont pouvoir régler ça. » Une affaire de famille ? Dans un monde où la justice n’aurait pas continuellement failli aux victimes de violences sexuelles en marginalisant la parole des enfants et des femmes, peut-être.

Je n’ai pas voulu croire ma sœur pendant longtemps. Le travail de recherche que j’ai effectué sur Harvey Weinstein, je l’ai fait en me rappelant ce que Dylan avait subi, et le silence dans lequel elle a été obligée de se réfugier.

Ronan Farrow
Après #MeToo, donner une place aux victimes

L’affaire qui resurgit en 2014 pousse Woody Allen à utiliser à nouveau la violence des relations presse. Selon Ronan Farrow, la spécialiste des relations publiques Leslee Dart s’acharnait à clamer l’innocence d’Allen aux grand·es rédacteur·rices et journalistes américain·es. Lorsqu’un article de Ronan sur son père est publié dans le Hollywood Reporter, le journal se retrouve banni des conférences de presse du dernier film du réalisateur. Ronan explique ainsi qu’il « existe une culture de la transaction journalistique, où les agents des relations publiques échangent et fabriquent des récits. Tout ce que leur client veut raconter sera doucement et sûrement implanté dans la conscience publique »

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Il faut attendre #MeToo pour que la parole de Dylan soit à nouveau entendue. La figure de Woody Allen est présente dès la naissance du mouvement, qui naît peu après les allégations d’abus sexuels commis par Harvey Weinstein en octobre 2017. Ronan Farrow est à l’origine de l’enquête journalistique qui permet de réunir les témoignages de victimes du producteur américain. Face caméra, il affirme : « Je n’ai pas voulu croire ma sœur pendant longtemps. Le travail de recherche que j’ai effectué sur Harvey Weinstein, je l’ai fait en me rappelant ce que Dylan avait subi, et le silence dans lequel elle a été obligée de se réfugier. »

Malgré les nombreuses victoires des mouvements #MeToo et #TimesUp, la question « Faut-il séparer l’homme de l’œuvre ? » est – malheureusement – toujours autant discutée. Si l’opinion publique, et avec elle les décideur·ses du monde de la culture, séparait clairement l’homme ou la femme de l’artiste, les agresseurs n’auraient pas besoin d’utiliser la machine infernale des relations presse pour se soustraire à une justice déjà défaillante. C’est bien parce que l’opinion publique ne peut pas séparer les films de l’homme qu’il a été si facile de détourner le regard : entre le cinéma de Woody Allen et le bien-être de Dylan, il fallait choisir.

Cette fausse question trouve sa résolution dans les tactiques de défense des accusés. L’œuvre n’existe que par l’homme : c’est pour cette raison que la figure de Polanski est défendue avec tant d’acharnement en France. Sans Polanski, où sont les « chefs-d’œuvre du 7e art » ? L’hypocrisie se terre dans le statut social et financier de ces hommes, qui peuvent se soustraire à la justice grâce à leur capital économique et symbolique. Personne ne demande de séparer les travaux de maçonnerie d’un homme qui viole ses enfants : l’absurdité se trouve dans l’amour inconditionnel d’un art qui ne peut, et ne doit, exister que lorsque son créateur ou sa créatrice lui est contemporain·e. Amy Ziering et Kirby Dick, en décidant de donner une nouvelle chance aux récits des victimes, mettent à exécution le rôle de l’artiste qui « ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent » (Albert Camus, 1957). 

J’ai parlé à d’autres survivant·es et iels m’ont dit que la différence pour elles et eux, c’est que leur mère ne les a pas cru·es, ne les a pas protégé·es. Alors quelles que soient les autres erreurs que tu as commises, je pense que tu as été là quand il fallait l’être.

Dylan Farrow

La dernière partie du documentaire est intentionnellement tournée vers ces questions de « séparation » : que faire des films de Woody Allen ? Est-il possible de prétendre que la biographie d’un·e auteur·rice ne touche en rien son œuvre ? Dans son livre Le regard féminin – Une révolution à l’écran (De l’Olivier Eds), Iris Brey explique que l’utilisation du female gaze ne veut pas enterrer l’histoire d’un cinéma majoritairement pensé par et pour les hommes mais doit le contextualiser. La réponse se situe sûrement dans une reconnaissance de cette biographie, et des actions que celle-ci peut engager de la part du public. Ce que les défenseur·ses d’une telle séparation veulent préserver, c’est la consommation culturelle passive, qui ne demanderait à personne de s’interroger sur le corps et l’esprit derrière l’œuvre. Il est surtout fondamental de comprendre que le système capitaliste que nous subissons tous·tes a permis à Woody Allen d’utiliser la défense expliquée plus haut : c’est sa position d’homme, certes, mais c’est surtout le pouvoir émanant d’un capital économique et qui lui est favorable ici. Il semble donc judicieux, si le public veut renverser ce privilège du capital économique découlant du capital symbolique, de ne plus « consommer » l’œuvre (ou de la consommer autrement, dépendamment des écoles).

Dylan Farrow – 2020 / HBO

À partir de 2018, plusieurs critiques, acteur·rices, réalisateur·rices commencent à exprimer des regrets : celui d’avoir participé à un tournage (Griffin Newman, Timothée Chalamet, Selena Gomez, Colin Firth et Kate Winslet parmi d’autres), celui d’avoir collaboré avec le réalisateur (Greta Gerwig). Dylan confie : « Toutes ces prises de position, même si tardives, m’ont beaucoup aidée. » Ronan Farrow ajoute : « Je pense que le courage féroce de ma sœur, qui a décidé de s’exprimer à nouveau à l’âge adulte, fait partie d’un ensemble de circonstances qui ont permis à davantage de femmes de parler. Vous pouvez voir à quel point les réactions ont été différentes lorsque ma sœur a pris la parole en 2014 et lorsqu’elle a repris la parole en 2018. La culture a changé pendant cette période, de manière significative, et nous entendons pour la première fois des témoignages comme le sien, sans qu’il n’y ait de contre-récit ou d’abus de pouvoir. » 

Woody Allen, que l’on peut entendre tout au long de la série documentaire grâce à une récente autobiographie audio (Apropos of Nothing), fait penser à cet oncle ivre mort qui répète, face contre terre, qu’il n’a rien bu du tout. À quoi bon continuer à mentir, si ce n’est pour tenir à la cohérence du récit ? On sent bien que c’est de ça qu’il s’agit, puisque n’ayant jamais été reconnu coupable par la justice, il est facile de crier au scandale. « Mon dernier film A Rainy Day in New York n’a pas été distribué en Amérique mais, heureusement, le reste du monde n’était pas aussi cinglé » peut-on l’entendre se lamenter. Le problème ici, et on le sait en France puisque le cas de Roman Polanski fait école, se trouve justement dans le reste du monde.

Le livre de Camille Kouchner La Familia Grande (Grasset) est un exemple frappant d’un objet de culture qui libère soudainement une parole injustement tue par la honte. Moins de dix jours après sa sortie, des centaines de témoignages sont compilés sur Twitter grâce au hashtag #MeTooInceste. Il a fallu, comme pour le mouvement #MeToo, une manifestation massive des victimes pour que l’opinion publique se positionne face à l’ampleur des « dégâts ». L’inceste est partout : il embarrasse les chroniqueurs et fait travailler les journalistes qui doivent s’informer pour écrire. Le politologue Olivier Duhamel, mis en cause pour inceste dans le récit de Camille Kouchner, démissionne de tous ses postes. Ses proches – la femme politique Élisabeth Guigou et le préfet Marc Guillaume – le suivent. L’appareil législatif se pose enfin des questions et s’engage à « adapter le droit ». L’état se serait-il enfin rendu compte que l’inceste n’était pas un  problème de classe, mais une conséquence directe du patriarcat ? 

Mia Farrow, Satchel aka Ronan Farrow, Dylan Farrow et Woody Allen © David McGough/The Life Picture Collection

Allen v. Farrow ne se limite pas à l’étude de témoignages et de pièces à conviction, et permet à la violence de l’inceste d’être entendue. Des images de Dylan expliquant avec ses mots d’enfant ce qui lui est arrivé quelques heures après l’agression, à ses crises de tremblements des années plus tard, la parole de la victime est le centre du documentaire. Ce parti pris s’oppose à celui des crime series voyeuristes où l’image de l’enfant émerge rarement, souvent limitée à quelques photos qui voudraient nous tirer les larmes, et où l’agresseur est le personnage central du récit.

Ici, les victimes ont la place et le temps qu’elles méritent. Dylan, et par extension Mia, trouvent l’espace indispensable à la reconstruction de soi. Les séquences de dialogues (entre Dylan et son partenaire, entre Dylan et Mia) rendent compte du silence qui dévore les victimes d’inceste. C’est en effet bien trop souvent l’enfant qui se retrouve effacé·e, mis·e à l’écart par la honte. Dylan explique à sa mère, qui lui demande pardon pour avoir intégré Woody Allen dans la sphère familiale : « Tu sais, tu aurais très facilement pu choisir de ne pas me croire, de croire sa parole plutôt que la mienne… J’ai parlé à d’autres survivant·es et iels m’ont dit que la différence pour elles et eux, c’est que leur mère ne les a pas cru·es, ne les a pas protégé·es. Alors quelles que soient les autres erreurs que tu as commises, je pense que tu as été là quand il fallait l’être. »

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