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Aliette de Laleu : « Il est urgent de replacer les femmes dans le discours historique de la musique »

Aliette de Laleu : « Il est urgent de replacer les femmes dans le discours historique de la musique »

Depuis ses chroniques sur France Musique jusqu’à la sortie de son premier livre, Mozart était une femme, Aliette de Laleu s’attache à replacer les femmes dans l’histoire de la musique classique. Rencontre avec une figure engagée dans un milieu figé et loin d’être paritaire.

Mozart était une femme, vraiment ? Un titre un peu provoc pour bousculer un milieu qui a du mal à l’être : la musique classique. Car l’écriture de l’histoire est un topos des luttes féministes. Souvent remaniée à l’avantage de ceux qui l’écrivent, elle peut facilement devenir un instrument de dominations et d’invisibilisations, dans tous les pans de nos vies. Les récits autour de la musique classique n’échappent pas à ces dynamiques et s’asphyxient dans ses narratifs souvent masculins, blancs et européens. Nous en avons parlé avec Aliette de Laleu, journaliste féministe et engagée à l’occasion de la sortie de son livre Mozart était une femme (Stock). 

Couverture de Mozart était une femme de Aliette de Laleu

Manifesto XXI – Mozart était une femme propose un panorama inédit de l’histoire de la musique classique. Quel est le fait le plus insolite que tu as découvert durant tes recherches ?

Aliette de Laleu : Ce n’est pas un fait précis, mais une impression générale. J’avais en tête que l’histoire des femmes dans la musique était progressive et uniquement dans le sens de l’amélioration. Je pensais qu’il n’y avait pas eu d’âge d’or ou de moment plus propice pour que les femmes créent, chantent et jouent d’instruments. Or, quand j’ai regardé cette vue d’ensemble, j’ai constaté qu’il y avait des périodes où cela se passait beaucoup mieux pour les femmes en musique. C’était aussi des périodes où la condition des femmes s’améliorait dans la société en général et qu’il y avait des voix féministes sur la scène publique. Je pense à la courte période avant la Révolution française et à Olympe de Gouges ou Constance de Salm qui étaient des voix féministes publiques hyper engagées. Constance de Salm poussait les artistes à créer et Olympe de Gouges agissait plus dans le milieu intellectuel ; mais elles se connaissaient.

Il est très intéressant de découvrir que l’histoire n’est pas que progressive, qu’il y a des hauts et des reculs. En même temps, cela apporte une forme de vigilance et j’espère que cette idée-là est bien amenée dans la conclusion; rien n’est gagné et il faut faire attention à ce que tous les mouvements très positifs qui se déroulent en ce moment – de valorisation des femmes et du matrimoine – soient pérennes.  

Je ne peux pas dire qu’en publiant ce livre tout est réglé, au contraire. C’est vraiment une petite étape, une nouvelle pierre à l’édifice, mais j’avais envie qu’elle crée de nouveaux récits.

Aliette De Laleu

Est-ce qu’il y a assez de femmes qui s’attachent à écrire l’histoire de la musique selon toi ?

Au début, je me suis sentie assez isolée, ce n’était pas facile de porter ce sujet-là. C’est un phénomène récurrent, les femmes sont seules, car elles n’ont pas les réseaux masculins d’entraide et de cooptation. Nous sommes en réalité nombreuses à porter ces interrogations dans la musique classique, milieu qui est par ailleurs très conservateur. Quand j’ai découvert que je n’étais pas seule, j’ai continué la rédaction. Il y a un moment où j’avais presque envie d’abandonner, c’était très lourd psychologiquement. Aujourd’hui, je suis convaincue qu’on peut y arriver, même s’il va falloir que les hommes, et les femmes, s’y mettent assez sérieusement. Il faut passer de la théorie et de la parole, à la pratique. En musique classique j’ai l’impression que nous sommes passé·es du discours « ​​il n’y a pas de compositrices, tout va bien dans le milieu et si on n’a pas de femmes dans les programmes c’est normal, elles n’existent pas » à « les femmes sont là, on ne les connaît peut-être pas assez, mais elles existent, nous avons des partitions et il est possible de concevoir des programmations beaucoup plus paritaires ». On avance tout doucement, petit à petit, mais la musique classique à beaucoup de retard sur le sujet. 

Chronique d’Aliette de Laleu sur France Musique « Meredith Monk, compositrice hors norme »

Penses-tu qu’écrire ce livre permettra de mettre en lumière des travaux féminins et aidera à rattraper le retard de diffusion ? 

Une des idées de départ dans la rédaction de mon livre était de rattraper le retard et d’aider à réhabiliter les compositrices. C’est une étape, une manière de faire et je pense qu’il y en a besoin. Je voulais aussi mettre en valeur des travaux universitaires qui existent depuis 40-50 ans et qui ont déjà été publiés. Je n’ai rien inventé avec ce livre, j’ai repris ce qui a été étudié et théorisé sur tout ce qui était barrières et freins dans le monde de la musique classique pour les femmes. J’avais envie que les gens s’emparent de toutes ces histoires, ces œuvres, ces récits de compositrices. Je ne peux pas dire qu’en publiant ce livre tout est réglé, au contraire. C’est vraiment une petite étape, une nouvelle pierre à l’édifice, mais j’avais envie qu’elle crée de nouveaux récits. Ce n’est pas une histoire exhaustive, il y a beaucoup de femmes compositrices dont j’aurais pu parler et il va falloir que ces récits-là existent d’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas la fin de quelque chose, mais le début. 

Il va falloir qu’il y ait beaucoup de changements sur la manière dont on compose la musique classique aujourd’hui, et sur les mentalités du milieu, pour qu’elle ne meure pas. 

Aliette de Laleu

Le chercheur Stéphane Dorin a mené l’étude « L’amour de la musique contemporaine au XXIème siècle », qui porte sur les publics de l’ensemble intercontemporain. Il arrive à la conclusion que 25% du public a un doctorat, contre 3% de la population française, et ce dernier est aussi vieillissant. À qui voudrais-tu adresser ce livre ?

À tout le monde. J’ai tout fait avec mon éditrice pour que n’importe qui puisse le lire et surtout le comprendre. Pour revenir sur les études de Stéphane Dorin, je suis persuadée qu’aujourd’hui le monde de la musique classique est encore très figé, réticent au changement, et persuadé qu’il ne faut rien changer, car la musique se suffit à elle-même, que les grands chefs d’œuvres le resteront et que le public viendra toujours. C’est terrible, car si l’on continue dans cette vision-là de la musique classique, le public va vieillir et ne sera plus là dans quelques dizaines d’années pour aller aux concerts. Il va falloir qu’il y ait un sursaut et cela passe évidemment par de nouveaux récits et de nouvelles œuvres.

Il faut montrer que la musique classique est mouvante et regorge de créatrices, qui sont un super levier pour ça. Elles n’attireront sûrement pas les mêmes publics et tant mieux ! Mais peut-être que les institutions ne veulent pas attirer de nouveaux publics, j’en soupçonne certaines d’être très bien avec le public d’habitué·es CSP+… Il va falloir qu’il y ait beaucoup de changements sur la manière dont on compose la musique classique aujourd’hui, et sur les mentalités du milieu, pour qu’elle ne meure pas. 

Ton livre est-il aussi dédié aux musiciennes ? 

Je l’espère. Dans les remerciements, je remercie les musiciennes en leur écrivant qu’elles ne sont pas seules, qu’elles ne l’ont jamais été. J’espère que mon ouvrage peut aider à leur faire prendre conscience d’où elles viennent et d’où elles partent quand aujourd’hui elles sont confrontées à des situations de discrimination et à un monde qui est encore dominé par le masculin. J’espère que cela peut faire provoquer chez les un·e·s une prise de conscience. Chez les autres, qui sont déjà au fait de ces systèmes d’oppressions et de discriminations, j’espère que mon livre peut leur donner du courage pour exister dans ce milieu qui n’est pas évident. Il peut aussi aider à donner des modèles aux nouvelles générations en présentant de nouvelles œuvres, en provoquant peut-être une envie de les partager, de les jouer. Dans ma formation, j’ai toujours lu des livres d’histoire de la musique classique qui ne parlaient que des hommes, ce qui veut dire que toutes les autres personnes qui bossent dans ce milieu aussi. Il est urgent d’inverser la tendance et de replacer les femmes dans le discours historique de la musique.

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Les 29èmes Victoires de la musique classique ont lieu le 9 mars prochain. En attends-tu quelque chose ?

Il est intéressant d’analyser la progression qu’il y a eu ces dernières années dans cette cérémonie, il y a eu une prise de conscience. Quand j’ai commencé à faire mes chroniques sur les femmes dans la musique classique à France Musique, je parlais des Victoires de la musique classique, car cette cérémonie était largement dominée par des hommes. Il n’y avait que des compositeurs nommés, n’ouvrant même pas la possibilité qu’une compositrice puisse obtenir une Victoire et cela pendant de nombreuses années. Pareil pour la catégorie « soliste instrumental », les femmes étaient représentées presque uniquement dans la catégorie « chant ». Quand ça a commencé à changer, il y a eu une année où elles avaient été un peu présentes et un journaliste a dit qu’il y avait trop de femmes dans les nominé·es. Enfin, depuis deux ans, ça a l’air d’aller mieux. La Victoire de Camille Pépin en 2021 dans la catégorie compositrice est un symbole fort; il y a donc des jeunes compositrices aujourd’hui qui font de la musique classique et qui travaillent avec des orchestres. Rien que cette image-là, c’est très fort ! 

Et toi, tu as un coup de cœur à nous partager ? 

Je pense aux super playlists curatées par le collectif Compose’Her sur Spotify, composées uniquement de compositrices. Hier, j’ai écouté une composition de l’américaine Laurie Anderson interprétée par le Kronos Quartet, Down of the World. Voici mon coup de cœur du moment !

Commander Mozart était une femme de Aliette de Laleu

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