Lecture en cours
Aho Ssan : comment Baudrillard a inspiré Simulacrum

Aho Ssan : comment Baudrillard a inspiré Simulacrum

Cet été, Trésor Berlin dévoile 150 artistes pour un festival qui se prolonge sur la saison estivale. Exposition hommage à l’importance de l’espace dans la fête, noms fondateurs et précurseurs de la scène électronique : l’institution berlinoise n’a pas fait dans la demi-mesure. Parmi ce palmarès de talents, nous avons décidé de discuter avec Aho Ssan de son rapport à l’espace et la dystopie. 

Aho Ssan vient à la musique à travers les chiffres et le numérique, mais son parcours dans le cinéma lui permet d’allier rationalité et narration émotionnelle. Loin des instruments électro-acoustiques, il s’oriente plutôt vers des objets sonores construits par ses propres soins, à travers ses pensées codées. Ainsi, il analyse le monde physique à travers un médium numérique et pousse à remettre le réel en question. D’ailleurs, son album Simulacrum (2020) puise dans les notions de simulacre avancées par Baudrillard dans Simulacres et Simulation (1981). Une interprétation qu’il retranscrit sur son propre historique et qu’il nous décortique dans cette interview.

Manifesto XXI – Tu as fait des études de film à Paris. Comment ce domaine a-t-il influencé la façon dont tu produis aujourd’hui ?

Aho Ssan : J’ai fait des études d’infographie, puis des études de ciné. Je pense que ma musique est assez cinématographique dans sa composition. Par exemple, Simulacrum a une intro et une outro, il y a un thème qui est joué et qui revient tout au long de l’album. L’intro est jouée avec des instruments acoustiques et dans « Outro », je rejoue le même thème, mais avec quelques différences. Cette manière de penser la narration est quelque chose de très présent dans le cinéma. Je pense notamment au Mépris, un de mes films préférés, dans lequel les thèmes des personnages de Camille et de Paul reviennent de manières différentes. 

Ton album Simulacrum (2020) combine des bruits texturés et des ambiances futuristes. La dystopie motive-t-elle tes travaux ?

Il y a tellement de définitions de la dystopie. Personnellement, je n’en ai jamais fait une analyse approfondie, mais plus je lis des bouquins, plus j’ai l’impression que les thèmes que j’aborde ne sont plus dystopiques. Fut un temps, on était très attirés par ça, mais le présent nous a vraiment rattrapé avec les catastrophes naturelles, l’écologie, avec l’injustice qu’on voit partout dans le monde. En vrai, c’est très compliqué de faire de la dystopie aujourd’hui car ça n’a plus réellement de sens dans le monde dans lequel on vit. Mais oui, je suis attiré par le Monde, la politique, l’actualité, et je pense que le lien se fait indirectement. 

Justement dans ton travail, j’ai l’impression que tu as envie de proposer des solutions au présent. Il y a quelque chose qui relève de l’espoir, on sent l’envie de changer le monde qui existe. Cette initiative te vient-elle d’un sentiment d’insatisfaction quant au monde actuel ?

Oui, totalement. Simulacrum combine beaucoup d’univers différents, car je m’inspire de beaucoup de sujets et genres variés. Il y a des forces opposées qui s’assemblent dans cet album. On aura des moments avec beaucoup de distorsion, très durs, où tu sens que tout est très chaotique, suivi d’un long silence. C’est l’espoir pour moi : dans ce chaos-là, toujours revenir à quelque chose de beau et d’émotionnel, quelque chose qui te permet de t’évader. 

Par contre, proposer des solutions concrètes à travers la musique, c’est toujours plus compliqué. Il s’agit de savoir communiquer des sujets. C’était le cas pour cet album, avec lequel j’essaie d’évoquer le racisme et pousser les gens à s’intéresser à ce sujet à travers leur réponse émotionnelle. J’aime bien l’idée que la musique reste de la musique, mais si tu arrives à toucher une personne, il ou elle peut très bien aller s’informer après. J’ai du mal à faire de la musique si je ne fais pas un peu de politique, donc il y aura toujours un peu de ça. J’essaie surtout de créer de futures discussions à travers mon travail.

Cet album reprend d’ailleurs l’idée de simulacre, traité par Jean Baudrillard dans la Société de Consommation. Comment ce texte t’inspire-t-il ?

Au lycée, un de mes amis m’a prêté le bouquin de Baudrillard. Un texte très intéressant à parcourir, riche et dense, pas forcément facile à digérer. D’ailleurs, je ne l’ai jamais fini. Je voulais en parler, mais avec mon point de vue, sans faire une restitution. À ce moment-là, il y a eu tous ces soucis dans le monde, notamment le décès de George Floyd. On ne comprenait toujours pas pourquoi on était encore dans le passé ; pourquoi ces sujets-là étaient encore sur la table alors qu’on était en 2021. Simultanément, autour de moi, j’avais des conversations avec des artistes incroyables qui sentaient que dans les programmations, très peu de femmes ou d’artistes noirs jouaient. Du coup, je voulais mettre en avant les multiples injustices présentes en France. Ce texte était utile dans cette production, car il met en avant la subjectivité : selon une personne, tout va bien, selon l’autre, tout va mal.

Aussi, sur un plan plus personnel, je rends beaucoup hommage à mon grand-père dans cet album. Les patchs que j’ai essayé de faire étaient aussi une simulation de l’ensemble d’orchestre que mon grand-père jouait il y a 70 ans. C’est littéralement l’idée que je me fais de sa musique.

photo : Marvin Jouglineu.

Comment contextualiser ces messages politiques en l’absence de mots ?

J’en parle beaucoup avec les gens autour de moi et je crois que c’est très complexe. Je parle donc pour moi, mais dans Simulacrum, j’ai fait des choix pour exprimer les tensions. J’aurais pu moins produire, ajouter moins d’éléments, mais tout était voulu. Vu qu’il est encore complexe d’évoquer les sujets mentionnés plus tôt, je voulais que le son reflète ça. J’ai volontairement fait un mélange de drone, d’idm, de hip-hop : lorsqu’on écoute le projet, on peut se questionner directement sur les choix de ce mashup, sa potentielle nouveauté et pourquoi ces choix musicaux ont été faits. Je ne dis pas que tout le monde fait ce lien, mais les gens viennent souvent poser des questions après coup. Sans paroles, la musique est une porte d’entrée à la conversation entre deux personnes. 

Minutieux, tu fabriques tes propres instruments apparemment. Pourrais-tu nous en citer un et son fonctionnement ?

Il y a un outil qui est très simple qui me permettait de simuler des brasses et d’utiliser des contenus midi (notes informatisées) d’autres musiques pour en créer des variations et simuler quelque chose de réel. Toutes les trompettes dans Simulacrum sont simulées et liées avec des banques de sons. Le deuxième instrument permet de faire de la synthèse granulaire : il coupe ton son en plein de petits grains, ce qui donne beaucoup de texture au travail. Ce qui est chouette lorsqu’on confectionne des instruments digitaux, c’est qu’il y a une notion d’échange qui rentre en jeu : il faut aller s’informer en ligne ou poser des questions aux autres artistes.

C’est l’espoir pour moi : dans ce chaos-là, toujours revenir à quelque chose de beau et d’émotionnel, quelque chose qui te permet de t’évader. 

Aho Ssan.

Ce bricolage instrumental t’a rapproché de l’IRCAM, connu pour son approche électroacoustique et la musique concrète. La musique concrète a inspiré le drone, une approche très présente dans tes titres. Comment différencies-tu la musique concrète du drone ?

Je n’ai fait qu’un projet à l’IRCAM. Je me sens plus proche du GRM. Je pense que c’est toujours complexe. J’associe la musique concrète à une époque, un groupe, et à des artistes qui s’associent par leur pensée. Ce qui est aussi très important dans ce mouvement est la notion d’espace et la diffusion de la musique. J’ai eu la chance de jouer une partie de mon album à l’Acousmonium à la Maison de la Radio. Je me rends compte à quel point la diffusion influence la musique. Par exemple, iels utilisaient des multicanals pour diffuser la musique dans des hauts parleurs diffus dans la salle. Je pense qu’il y a beaucoup de drones qui entrent dans la catégorie musique concrète. Aujourd’hui, je dis plutôt que je fais de la musique électroacoustique. 

Ça se rattache beaucoup au concept d’audience dont tu parles également. Tu peux jouer une œuvre dans une salle philharmonique et ensuite dans un club et la compréhension de ton œuvre va être complètement différente. Dans ce sens-là, comment s’est déroulé ton live au Trésor, cet été ? As-tu l’impression que ton approche trouve son public dans le club ?

J’avais joué un concert au Kraftwerk pour la Berlin Atonal. Puis Blackhaine m’a demandé de venir jouer pour une soirée organisée par lui au Globus dans le cadre de Trésor 31. J’ai donc joué deux fois pour ce festival et j’ai un lien fort avec l’organisation pour laquelle j’avais confectionné une production pour une expo en 2021. Je pense que dans ces lieux-là, il ne faut pas s’angoisser, car tout est mis en place pour mettre en avant l’expérimentation. Les soirées alternent entre club et découverte expérimentale alors les publics sont diverses et curieuses.

Voir Aussi

La Berlin Atonal fait d’ailleurs un évènement dédié à Iannis Xenakis. Un rendez-vous pour toi ?

Malheureusement, je ne peux y être, mais Iannis est un de mes artistes préférés. Je fais beaucoup de liens avec mon parcours. J’aime énormément les maths et c’est une des figures qui m’a motivé à faire mes premiers patchs.

As-tu des projets à venir ? Où pourra-t-on te voir jouer prochainement ?

J’ai un album qui va sortir, qui part encore d’un bouquin et du concept Rhizome créé par Edouard Glissant. Il y aura beaucoup de collaborateur·ice·s comme Blackhaine, Moor Mother, Nicolas Jaar et beaucoup d’autres avec qui j’ai eu la chance de travailler. Ça va sortir sur le label de Nicolas Jaar. Je termine aussi un projet avec Resina, artiste basée en Pologne qui fait du violoncelle.


Photo : Marvin Jouglineu.

Vous pouvez suivre Aho Ssan sur Instagram, Bandcamp, Facebook.

Le festival X100 à Berlin aura lieu le week-end prochain, du 18 au 20 novembre. La billetterie est encore disponible ici.

© 2022 Manifesto XXI. Tous droits réservés.