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Nicolás Jaar renaît à travers Cenizas

Nicolás Jaar renaît à travers Cenizas

Beaucoup d’entre nous pensions que la nouvelle décennie nous promettait joie et lumière. Pourtant, depuis quelques mois le monde entier est plongé dans l’anxiété générale et le deuil. Nicolás Jaar nous propose avec Cenizas un album aux sonorités spirituelles qui garantit bien des frissons. C’est le premier projet publié à son nom, et non sous son alter-ego Against All Logic, depuis Sirens en 2016.

Nicolás Jaar a su nous prouver son envie de rester dans l’ombre. Avec son duo Darkside en 2013, il créait des ambiances atmosphériques teintées des accords multi-instrumentaux de Dave Harrington. Depuis, il signe les productions pour FKA Twigs ou encore the Weeknd. Il sait bien s’entourer mais c’était peut-être le moment pour lui de se livrer à nouveau à une aventure personnelle, fort réussie.

Ce mardi 24 mars, Nicolás Jaar nous a fait l’honneur de broadcaster son nouvel album en live. Le mois dernier déjà, son dernier projet sous Against All Logic était chargé de belles collaborations. Véritable artiste multidisciplinaire, il nous livre avec Cenizas, « cendres » en espagnol, un voyage dans ses pensées entre périple spirituel et tourment interne. Dans un communiqué publié son site, Nicolás Jaar explique s’être mis plusieurs mois en quarantaine volontairement, il y a près d’un an, afin de produire cet album. Révolté par le rythme effréné des sorties d’EP, il a voulu créer par amour uniquement. Toutefois, il exprime également que beaucoup de noirceur a pu émerger lors de cette retraite, et c’est ce qui rend cette œuvre si envoûtante.

Cet album est aussi l’opportunité pour lui de montrer son habilité à manipuler plusieurs instruments et atmosphères : dans « Menysid » par exemple, on décèle une aura japonisante. Les sons d’épées qui s’entrechoquent, étouffées par de délicates touches de piano, sont impactées de rythmiques jazz. Mais Nicolás Jaar met également à l’honneur la guitare dont il parsème d’accords tout l’album. S’il est vrai que le musicien s’est un peu éloigné des sonorités latines, il a souvent rendu subtilement hommage à son pays d’origine, le Chili, à travers ses derniers albums. Ce dernier disque, moins pop et dansant que ses précédents, se lit comme une étude sonore qui rend hommage à la beauté des bruits de la vie et des instruments de musique.

Comme pour laisser plus de place aux instruments, la voix de Jaar ne s’entend que très rarement. Lorsque c’est le cas, c’est à travers de douces incantations qui semblent se faire écho. Les chants sont lents, médités. Dans « Cenizas », le tempo de départ, calme avant la tempête, s’intensifie lorsqu’interviennent des vocals féeriques en chorale. Ces voix célestielles sont récurrentes dans cet album et semblent guider l’auditeur.ice dans son cheminement musical et la dualité constante de son esprit.

Les sons, dans « Mud », deviennent plus menaçants, et les basses et les tambours plus présents. Nicolás Jaar y scande quelques paroles d’incompréhension avant que le rythme s’accélère et qu’il s’efface entièrement pour laisser place au piano à nouveau. Un piano qu’il semble envisager comme une source de sérénité, qui surgit souvent en fin de morceau, comme pour apaiser tous les maux.

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Léonie Pernet © Léa Salomon

L’évolution narrative de l’album, loin d’être linéaire, reflète une bataille constante. D’un track d’entrée serein et quasiment orchestral, nous voyageons vers des sons plus saccadés, teintés de scratching, de glitchs : une destruction de matière. La surprenante apparition du quasi-free-jazz d’un saxophone nous rappelle que Jaar aime avant tout l’expérimentation et ne veut en aucun cas être mis dans une case. En témoigne ce Cenizas qui peut aussi bien relever de l’ambient, de l’electronica, que du downtempo.

Cassant également les barrières géographiques, l’album se veut « mondial ». Nicolás Jaar y met en avant des instruments et rythmiques variées inspirées des quatre coins du monde. Les harmonies aux échos ecclésiastiques d’un voyage extrême-oriental se transforment en rythmes guerriers rappelant les duels d’anciens temps. Une énième déclaration d’amour de Jaar pour la richesse des sons et l’observation du monde, tout en délicatesse.

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