Afro Trans #2 : Gili Yalo. Ethio-jazz identitaire

Gili Yalo © Michael Topyol

Après 39 éditions, la réputation des Transmusicales n’est plus à faire. Le festival est devenu un pèlerinage immanquable pour tout féru de musique qui se respecte, et sa capacité à flairer les talents d’ici comme du bout du monde le positionne en véritable conquistador des prochaines tendances internationales. Cette année, l’Afrique était dignement représentée : du Soudan au Sierra Léone en passant par l’Afrique du Sud et l’Angola, nous sommes partis à la rencontre des artistes qui dessinent le paysage musical africain actuel et celui de demain.

Arrivé à pieds en Israël depuis l’Ethiopie alors qu’il n’avait que cinq ans, le parcours de vie de Gili Yalo l’a doté d’une identité multiculturelle indissociable de la musique qu’il produit aujourd’hui. À la fois inspirée de sonorités traditionnelles et d’autres résolument modernes, celle-ci divague à la croisée des genres : chant en amharique, fusion, jazz, funk, bribes électroniques, le résultat offre un voyage intemporel fascinant. Et l’histoire qu’elle raconte l’est tout autant : l’exil, la perte de repères identitaires, le racisme ou la religion, autant de thèmes regroupés dans un premier album que Gili Yalo est venu défendre avec honneur sur la scène des dernières Transmusicales.

Manifesto XXI – Tu as grandi dans un contexte politique et social particulier en Israël. Comment se sont passées ton enfance et ton adolescence ? Comment percevais-tu les événements qui se déroulaient autour de toi ?

Gili Yalo : Il n’y a pas eu que de mauvaises choses durant cette période tu sais, mais c’est vrai que le racisme était très présent. Du coup, quand j’étais gamin, je pensais qu’être Éthiopien n’était pas une bonne chose. Je voulais être Israélien, je ne me sentais plus attaché à mes racines éthiopiennes. Quand on me parlait de la culture éthiopienne, ou quand mes parents écoutaient de la musique de là-bas, je ne voulais rien entendre. Je voulais écouter du hip-hop, du reggae, c’était beaucoup plus à la mode. Donc j’ai coupé avec mes origines pendant un moment, mais en grandissant, beaucoup de choses sont arrivées et j’ai compris que je n’avais pas besoin d’oublier mon passé pour mon futur, il fait partie de moi. Je dois le prendre avec moi, c’est un véritable outil de construction de soi, de son futur et ça permet d’être rattaché à ses racines. C’est comme un arbre, s’il n’a pas de racines, il tombe par terre. Et je pense que c’est la même chose pour moi. Et puis peu importe ce que les gens disent ou pensent de moi, de mon visage, d’où je viens, je connais mes racines et personne ne pourra me l’enlever.

Justement, en parlant de tes racines, tu disais les renier à une époque et être attiré par la culture occidentale. Quels ont été tes modèles ?

La première fois que je suis tombé amoureux du hip-hop, c’était avec Boot Camp. J’ai aussi eu des périodes rock et pop. Mais quand j’ai découvert l’album Chronic de Dr Dre, je me suis dit « Wow ! ». Grosse claque. À partir de là, j’ai énormément écouté de rap US de la west coast, Snoop Dogg, beaucoup de R&B aussi.

Comment c’est d’être un musicien juif et éthiopien en Israël en 2017 ?

C’est très perturbant ! Je ne chante pas en hébreu, qui est la langue en Israël. Je chante en amarhique et en anglais. Donc à partir de là, je suis déjà hors des sentiers battus, ma musique n’est pas mainstream mais indé. Mais j’ai un bon public ici, ce qui me touche beaucoup. Mais le but est de tourner partout dans le monde ! Bien sûr, il y a Israël, mais pourquoi ne pas essayer ailleurs ? Le monde est grand, donc je lui envoie ma musique et je regarde s’il l’apprécie. Et maintenant je suis là, et je suis très content !

Quelle est ta vision de la scène israélienne ? 

Je pense qu’aujourd’hui, la culture israélienne est beaucoup plus ouverte et compréhensive des autres cultures, et qu’elle en consomme plus aussi. Quand tu penses à Israël il y a cinquante ans, les gens venaient de partout, du Yémen, du Maroc, d’Ethiopie, d’Allemagne, de Pologne… Donc il y a énormément de cultures mélangées qui résultent en une scène très riche ! Je suis très fier d’entendre ma musique chantée en éthiopien sur les radios israéliennes. Pour moi, c’est la meilleure chose qui pouvait arriver.

Tu es retourné dans ton village natal pour tourner ton premier clip. C’était important pour toi donc de renouer avec ta vie d’avant ?

Je l’ai fui toute vie, donc j’étais effrayé à l’idée d’y retourner. Et je ne connaissais de l’Éthiopie que les souvenirs que me racontaient mes parents, les images que j’ai vues dans les livres. Donc j’avais vraiment peur d’être déçu. J’étais très nerveux durant le vol, mais une fois que j’ai atterri et que j’ai vu que tout le monde était comme moi, parlait le même langage, j’étais « Hey ! Je parle Amharique aussi, discutons ! », et j’ai commencé à parler avec tout le monde ! Je me suis senti hyper-connecté au lieu, aux gens, à la nourriture, à la culture, à la musique, des connections très naturelles. C’était merveilleux.

Ton premier album vient tout juste de sortir. Il donne l’impression d’être un album d’identité : il porte ton nom, et la musique est un mélange de genres et de langages qui constituent ta culture. Comment se sont déroulés le processus de création et l’enregistrement, et quelle est son histoire ?

Cet album, c’est mon ADN en fait. C’est un concentré de ce que je suis et de ce que j’entends depuis trente ans. J’ai fait un très long voyage avec la musique, j’ai chanté en hébreu, en anglais, j’ai chanté des chants religieux, je me suis mis au hip-hop, au reggae, j’ai été inspiré de soul, de jazz, de funk. Donc cet album est un mélange de tout ça, et d’ailleurs on ne peut pas vraiment le catégoriser dans un genre en particulier tellement tous ces styles et ces inspirations se ressentent. Dire que c’est un album de jazz ou de funk ne refléterait pas qui je suis, donc il combine tout ça mais c’est très positif. Je ne fais pas un genre, je fais de la musique. Si ça te fait te sentir bien, si ça te fait danser, bouger, alors mon job est fait.

En ce qui concerne le processus de création, un ami producteur très talentueux, Ouri Browneraut, a commencé à travailler avec moi sur cet album. On a fait une chanson, « City Life », j’ai adoré, lui aussi. Il dégageait une énergie très productive dans le studio, on est devenus très amis, on a fait tout l’album ensemble. On y a passé deux ans, c’était un long processus mais c’était très intéressant, j’en ai appris énormément. Maintenant je peux même produire un peu ! C’est merveilleux parce que toute la vie n’est qu’apprentissage et je me suis vraiment enrichi auprès de lui. Je me sens vraiment bien de l’avoir sorti, j’appréhendais les critiques, l’avis du public, mais maintenant que j’ai de bonnes critique je suis soulagé et heureux !

Tu donnes l’un de tes premiers concerts en France ce soir. Comment te sens-tu ?

En fait, en juin dernier j’étais déjà venu à Paris pour chanter au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme à l’occasion de la Fête de la Musique ! Donc en tant qu’artiste solo, c’est ma deuxième fois en France. Parce que ma toute première fois à l’étranger était à Paris, quand j’avais neuf ans avec la chorale dont je faisais partie. J’ai chanté à l’Olympia avec Enrico Macias !

Je sens que la France me donne beaucoup de chance, que quelque part, j’ai des connections avec ce pays. Pour ce soir, je suis à la fois nerveux et excité. Je suis toujours un peu nerveux, même pour jouer devant dix personnes, mais c’est une bonne chose parce que quand tu es nerveux, tu te livres beaucoup plus sur scène. J’espère que les gens vont aimer, et danser !

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