À quoi ressemble le job de Jean-Louis Brossard après 39 éditions de Trans’ ?

Papy Brossard devant sa savane de vinyles ! © François Brulé

Il incarne l’ADN des Transmusicales de Rennes et n’a plus besoin d’être présenté. Tout le monde connaît désormais Jean-Louis Brossard et ses dons de curateurs de nouveaux talents musicaux. Pourtant, il arrive parfois à ce Monsieur de la programmation de faire face à des doutes… À l’approche de la 39ème édition des Trans – du 6 au 10 décembre – Manifesto XXI est allé rencontrer le créateur du plus vieux festival français. À 64 ans, Jean-Louis Brossard revient sur l’évolution de son métier, en parallèle des évolutions du paysage musical depuis 1979.

Manifesto XXI – En 2014, le trio israélien A-wa est programmé aux Trans grâce à un mail tombé au hasard d’un tourneur français. Un processus de travail qui n’était pas si évident lorsque vous débutiez le festival. Comment vous et votre travail avez évolués parallèlement à l’arrivée du web et des nouvelles facilités de communication ?

Jean-Louis Brossard : A-wa ce sont des soeurs yéménites qui vivent en Israël. Je me souviens de ce mail. Ce sont des choses qui se sont faites de plus en plus naturellement. J’ai appris à utiliser ces outils progressivement. C’est vrai qu’avant je recevais énormément de cassettes. J’en ai encore tout un meuble ici. Pour l’anecdote, j’avais même reçu une cassette de Noir Désir sur laquelle Désirs était écrit avec un “s”. On écoutait, on leur faisait un retour. On avait le contact, on s’écrivait ou parfois on se téléphonait. Aujourd’hui, c’est très différent, tu reçois des choses en quantité industrielle. Ce qui demande davantage de temps pour écouter toutes les productions.

Sans cette transmission matérielle de la musique, est-ce que vous ressentez une perte d’authenticité ?

Je reste un gars à l’ancienne. J’aime toujours recevoir des vinyles et je prends toujours autant de plaisir à admirer les pochettes. Après si tu veux t’adapter, tu n’as pas le choix. Sans oublier que j’ai fait beaucoup de groupes aux Trans sans même qu’ils n’aient déjà sorti un disque. Et puis, il faut que la musique me touche. C’est un concert dans lequel je me suis rendu, un lien que j’ai reçu, une démo que j’ai écouté… À partir du moment où ça me plaît, je fonce.

Justement, il me semble que l’écoute de deux titres d’un artiste méconnu suffit pour vous convaincre. Quelle importance accordez-vous désormais au fait d’assister à une performance en live avant de programmer un artiste ?

J’y suis encore très attaché. Je me déplace sur d’autres festivals dits « de showcases » et découvre des artistes repérés au préalable. Il y a l’Eurosonic à Groningen, dans le nord de la Hollande ou encore The Great Escape à Brighton. Ce sont des lieux qui réunissent 400 groupes. J’écoute tout avant parce que je ne peux pas me permettre d’y aller les yeux fermés. Je concocte mon programme personnel pour me balader entre les bars et les clubs et voir le maximum d’artistes. Et quand j’ai aimé le concert, j’insiste toujours pour rencontrer le groupe. Je leur explique qui je suis et que je veux les faire venir aux Trans parce que ma décision est déjà prise.

“Quand je crois en un artiste, je suis rarement déçu !”, Jean-Louis Brossard. © Marion Bornaz

Est-ce que les concerts occupent toujours la même place dans votre emploi du temps par rapport au début des Trans ?

Oui je crois. On y retrouve toujours une émotion et une énergie à part. Le rapport humain compte beaucoup aussi dans ces moments de rencontre avec les artistes. Ce sont des choses que l’on ne pourra pas changer.

Vous dites programmer les artistes en vous basant sur votre sentiment personnel immédiat. Est-ce qu’il vous est déjà arrivé de faire face à des doutes quant à votre qualité de dénicheur de talents ?

J’en ai toujours des doutes. Mais quand je crois en un artiste, je suis rarement déçu. Il y a forcément déjà eu des shows qui m’ont moins plu que d’autres, mais après ça a bien marché devant le public. Ça peut m’arriver d’avoir des doutes courant février, lorsque ma feuille est toujours blanche alors qu’il faut que ça soit bouclé pour le mois de juillet. Dès que le premier gros coup de cœur arrive, ça s’enchaîne dans la foulée. Mais je ne suis jamais sûr d’y arriver. C’est ça qui est excitant !

Je garde toujours un œil sur la scène rennaise.

En 1983, vous receviez 200 à 300 cassettes de groupes français avant d’établir votre programmation. Vous disiez même attacher une attention particulière à la nouvelle vague rennaise. Est-ce toujours le cas aujourd’hui sachant que l’on retrouve Columbine, ABD ou encore Théo Muller cette année ?

Je garde toujours un œil sur la scène locale, mais je ne peux pas être au courant de tout ! Je vais souvent faire des concerts dans des bars de Rennes. Je connais aussi pas mal de musiciens ici. Au mois de juin, je prends une dizaine de groupes de Rennes, je leur donne l’Ubu. Ils y répètent toute la journée et à 19h, on réalise un filage. Après je cogite et je sais rapidement ceux qu’on programme ou pas. Il y en a pour lesquels je préfère attendre. Par exemple, Le Groupe Obscur est passé en filage il y a trois ans. Je les aime beaucoup mais ils n’étaient pas prêts. Ils sont partis à Lyon et maintenant ils sont prêts.

Quant aux femmes, est-ce que vous leur accordez aussi une attention particulière dans votre programmation ?

Non, je ne me fixe aucun quota : je ne me dis pas « il faut que je fasse tant de mecs et tant de nanas ». Je ne juge que la musique. Mais j’aime bien montrer la gente féminine. Sur les femmes DJs, c’est pareil, j’en ai invitées pas mal. Je trouve qu’il y a une certaine sensualité, une autre approche des platines et du mix que j’apprécie. Évidemment, la musique doit me plaire en premier lieu. Sur l’électro, on observe de plus en plus d’artistes féminines de qualité s’imposer et ça donne envie d’en voir encore plus !

La musique a besoin d’un mouvement plus sociétal

Les Trans existent depuis 1979. Le festival a eu le temps d’assister à l’avènement du rap et des musiques électroniques en France. Ce qui s’est d’ailleurs ressenti sur votre programmation au cours de ces années. Selon vous, quel pourrait être le prochain courant musical à apparaître, s’il y en a un ?

J’en sais strictement rien. Aujourd’hui, les gens sont très inscrits dans le rap et l’électro. Ce sont deux choses qui fonctionnent de manière assez forte et partout dans le monde. Mais je pense qu’il y aurait besoin d’un nouveau mouvement plus sociétal. Par exemple quand tu fais venir un groupe d’Ukraine, ils vont te parler des problèmes auxquels ils font face dans leur pays. Un groupe malgache te parlera de la corruption à Madagascar. Alors qu’aux Etats-Unis, en Angleterre, en France et dans le reste de l’Europe, les gens, ils ne te parlent de rien. Souvent, les artistes explosent à partir du côté humain auprès des gens qui n’ont plus rien. Je pense notamment aux Etats-Unis pendant la guerre du Vietnam ou lors de la ségrégation raciale. Aujourd’hui, tu sens que ça ne bouge plus vraiment par rapport à tout ce qu’il se passe dans le monde.

Vous pensez qu’un contexte sociétal pourrait justement pousser une nouvelle vague de création musicale ?

Oui, un peu comme en Angleterre avec la musique techno dans les années 90 sous Margaret Tchatcher.

L’année prochaine, vous fêterez vos 40 ans. Est-ce vous avez déjà idée d’une éventuelle surprise ?

Non, pas encore. Je cogite un peu mais je n’ai encore rien décidé. Je sais qu’il faudra marquer le coup même si je ne suis pas très anniversaire. Quoi qu’il en soit, c’est sûr que j’organiserai quelque chose. Pour le moment, si je commence à trouver de bons artistes pour 2018, je serai content.

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