Lecture en cours
L’énigme Zed Yun Pavarotti
Zed Yun Pavarotti

Avant son passage sur la scène du festival FNAC Live, nous avons échangé quelques mots avec l’un des rappeurs français qui concentre de plus en plus d’attentions ces temps-ci.

Originaire de Saint-Etienne, les inspirations et influences de Zed Yun Pavarotti viennent aussi bien des cultures urbaines que des univers de la pop et du rock. Reconnaissable à ses textes aussi poétiques que cryptiques, ses mélodies accrocheuses et productions mélancoliques (signés Osha), ses morceaux sensibles ont rapidement suscité l’attention du public et des professionnels. Après Grand Zéro qui laissait pressentir un talent prometteur, il confirme les intuitions avec sa nouvelle mixtape French Cash. Sur scène, on le découvre sobre et intense, concentré sur l’essentiel : sa performance musicale, à la manière d’un chanteur d’opéra. Si le feu du rap français semble un peu terne ces temps-ci, sans doute que nous tenons là une braise rare pour participer à le raviver.

Manifesto XXI – Comment es-tu arrivé dans la musique ? 
Zed Yun Pavarotti : J’ai pratiqué la guitare 2-3 ans quand j’étais jeune, j’étais branché plutôt métal, j’ai essayé d’avoir des groupes, mais ça marchait pas plus que ça. Je me suis mis à écouter du rap, et à me dire que j’allais chanter. 

Est-ce que ça a été difficile d’assumer de chanter ? Car la voix c’est quand même une mise à nu encore plus éprouvante que la pratique instrumentale.
Ça fait peu de temps que je suis dans une démarche de chanson, avant c’était vraiment plus rappé, plus performatif. Aujourd’hui j’ai un questionnement plus général sur la mélodie et la manière de chanter, mais c’est assez récent, ça doit faire deux ans. Et grâce à l’autotune, Dieu merci, on fait des choses. 

Comment tu as commencé le rap, comment tu t’es entouré ? 
Ça fait longtemps que je fais du rap, mais à la base c’était plus une activité de groupe, de freestyle, c’était rigolo quoi. Un moment donné je me suis dis vas-y essaye de faire une chanson, je n’avais pas particulièrement d’ambition, c’est juste que j’adorais faire ça. J’ai structuré un morceau, et le fait d’avoir quelque chose d’enregistré etc ça m’a révélé que c’était ce que je voulais faire. 

© Fred de Pontcharra

Quand est-ce que tu as commencé à travailler avec Osha ? 
En 2017, on s’est rencontré par le biais de la musique, et je me suis dis que si ça marchait bien il fallait faire tout un projet ensemble. 

C’est original parce qu’aujourd’hui beaucoup de rappeur font appel à plein de producteurs différents.
Je trouve dommage que dans le rap il n’y ait pas de logique de groupe. Je trouve ça plus intéressant. J’avais besoin d’avoir un binôme pour échanger, construire ensemble. Même si parfois ça peut contrarier un peu les plans, je pense que c’est bien de se forcer à garder son équipe. 

Tu viens de Saint-Etienne, tu penses quoi de la scène là-bas ? Comment ça a pu t’influencer ? 
Il y avait des scènes locales, mais personne qui ait vraiment percé. Il n’y a pas d’effusion, c’est très niché, underground… Même dans la direction artistique, c’était très indé. Du coup ça m’a motivé de voir qu’il n’y avait personne. Tu vois si j’avais été à Paris je ne sais pas si j’aurais eu la force de me battre contre autant de concurrence. 

Est-ce qu’il y a des grandes figures françaises qui ont pu t’inspirer dans le rap ? 
Des qui m’ont influencé musicalement dans le rap français il y en a plein. Après je n’ai pas d’idoles particulièrement, mais ce qui est intéressant c’est de réussir à tout concentrer : la longévité de Booba, la technique de tel autre… 

Tu fais beaucoup de veille sur ce qui sort dans la scène française ? 
Sans plus, j’aime bien me laisser surprendre…

Côté écriture, est-ce que tu as des processus, moments récurrents… ? Ou est-ce que c’est très aléatoire, selon l’inspiration ? 

Moi je suis très éloigné de l’état d’âme d’artiste, je ne me considère pas comme un artiste mais comme un ouvrier, du coup je délimite mes temps de travail, je me fixe des obligations de production.

Pas mal de gens décrivent ton écriture et ta diction comme « cryptiques ». Qu’est-ce qui t’as poussé à aller vers ce style ? 
Je n’arrive pas à l’écriture autrement. J’ai un peu la phobie du discours direct, trop compréhensible. Esthétiquement j’aime pas ça. Pour faire sonner des mots, tu ne peux pas faire une phrase en pensant à l’information, ma priorité c’est que ça sonne et qu’il y ait les mots, les idées que je voulais mettre. La chanson reste de la mélodie, que le texte habille. 

Tu fais aussi de la prod, ou tu restes focus sur l’écriture et la voix ? 
Je compose des musiques symphoniques sur GarageBand, mais sinon non je ne compose pas pour mon projet. Par contre j’interviens de plus en plus au niveau des arrangements. Après c’est beaucoup de discussions avec Osha, beaucoup de DA. Ça m’arrive de chanter une mélodie et de lui demander de la refaire avec un instrument, je peux participer de manière théorique, et lui concrétise. 

Il te fait aussi des propositions sur les lignes mélodiques de la voix ? 
Non pas trop, parfois sur la structure, mais les mélodies c’est vraiment mon terrain de jeu. C’est rare qu’il intervienne spontanément mais moi je lui demande souvent son avis sur l’interprétation. 

© Fred de Pontcharra

Pas mal de gens et médias disent que la trap tourne un peu en rond ces temps-ci, notamment dans le délire ‘cloud’ post-PNL, qu’en penses-tu ? 
Je pense que le rock revient et que le rap se transforme en rock petit à petit. On en revient à la quête de la mélodie ultime, l’utilisation de vrais instruments… De plus en plus de rappeurs incluent des morceaux de rock dans leurs projets.

Mais pour ma part je suis plutôt fasciné par la pop, la culture du tube, je tends plus à ça.

Par exemple je préfère écouter Oasis que les Rolling Stones, même si ça reste fantastique. 

Comment travailles-tu ton identité visuelle ? 
Je trouve que réfléchir à son identité visuelle quand on fait de la musique c’est très effrayant. J’aime les choses très « concept », minimalistes. C’est pas évident pour moi, je ne suis pas hyper inspiré visuellement, à part pour les clips, sur lesquels d’ailleurs je préfère travailler avec des proches. Je participe beaucoup sur cet aspect, je suis très critique. 

Est-ce que tu aspires à acquérir plus de technique dans le domaine de la réalisation ? 
Je pense que si à un moment donné t’as un projet, tu es obligé de tout faire, sinon c’est pas ton projet. Il faut réussir à bien s’entourer et à déléguer, mais pour moi c’est impossible de déléguer à 100%. Par exemple mes artworks je les ferai toujours à 50%, même si un graphiste repasse dessus ensuite. C’est aussi un défaut parce qu’il y a plein de gens que ça énerve. 

Ta nouvelle mixtape ‘French Cash’ tourne beaucoup autour du thème de l’argent et de l’ascension sociale. Pourquoi ? 
C’est un moteur et une question philosophique pour moi, c’est ce qui m’a donné l’ambition de faire un truc légendaire, de devenir une star, d’être riche…

Voir Aussi

Je ne voulais surtout pas finir ma vie comme elle a commencé.

C’est insupportable de se dire que tu ne peux pas faire ne serait-ce que 10% de ce que tu as envie de faire, parce que t’as trop de travail, que ton travail te rend malade, que t’as pas assez d’argent…

Après le rap a toujours beaucoup incarné ces thématiques.
Oui car c’est une musique genrée socialement. L’important c’est d’être dans une démarche sincère, c’est tout. 

Quelles sont tes priorités maintenant ? 
Composer la suite, un album. 

Pour toi le live c’est juste la suite logique du studio, ou au contraire tu crées des chansons avant tout pour faire du live ? 
Ce n’est pas ma finalité, je ne suis pas beaucoup dans le spectacle, je n’ai pas cette fibre de la démonstration, de l’amusement, je préfère être dans le concert, dans le sens où tu te représentes musicalement devant des gens. Je ne suis pas fasciné par l’évènementiel, c’est la représentation artistique qui m’importe, et d’arriver à faire incarner le live le plus grandiose possible musicalement parlant. Maintenant, ça commence à me passionner, j’ai plein d’idées et j’en suis au degré zéro de ce que j’ai envie de faire en live. 

Dans quelle direction ce live pourrait évoluer ? 
Avec des instruments notamment, le problème étant que je ne veux pas réadapter, donc ça passera par un changement de la production en studio aussi. Je veux faire quelque chose de très qualitatif musicalement. 

Pour finir, un son qui t’a marqué récemment ? 
« King Essie » d’Octavian. Je trouve ça hyper osé et ça marche. 

__

En live le 27.11 au Point Ephémère.

© 2019 Manifesto XXI. Tous droits réservés.
Défiler vers le haut