« Your baby has fingernails ! » : Hollywood et l’avortement, chronique d’un malaise

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Les Noces Rebelles (2008), dans les années 50, April fait le choix d'avorter par ses propres moyens Crédits : BBC Films

Une froide journée d’automne. Juno, seize ans, se dirige vers le centre Women Now, bien décidée à se faire avorter. Au moment de pénétrer dans le bâtiment, sa décision est remise en cause par une jeune activiste pro-life qui lui assène cette réplique restée culte : « Your baby has fingernails ! »  Déstabilisée, mise à mal par l’évocation de son futur enfant, Juno tourne les talons et fait le choix de poursuivre sa grossesse. Sans plus d’explications. A priori étonnante, cette pirouette scénaristique ne fait pas figure d’exception à Hollywood. Alors même que 35% des femmes anglo-saxonnes ont désormais recours à l’IVG au cours de leur vie, le sujet semble toujours déranger. État des lieux d’une industrie du divertissement traversée par un malaise, et qui finit par en devenir malaisante.

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Juno (2007) : « Tous les bébés veulent naître ! » Crédits : Fox Searchlight Pictures

Avortement, médias et Etats-Unis… Un tabou ?

Selon la croyance populaire, l’avortement souffrirait avant tout d’un manque de représentation au sein des productions américaines. Alors, l’IVG, un sujet tabou ? Ce n’est pas ce que semble démontrer une étude réalisée par Gretchen Sissons et Katrina Kimport en 2013. Nombreuses sont les productions à aborder frontalement le sujet. Entre 2003 et 2012, pas moins de 116 productions se sont attaquées directement à la question de l’avortement.

Cette étude montre que, loin d’éviter le sujet, Hollywood confronte régulièrement ses personnages et ses intrigues à l’IVG. En réalité, ce n’est pas à ce niveau, celui du quantitatif, que semble se situer le problème. Le plantage monumental réside davantage dans la façon dont la télévision et le cinéma américains représentent cette pratique médicale, ainsi que tous les questionnements l’entourant.

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Twilight : Chapitre 4 – Révélation, 1ère partie (2011), ou le bonheur d’être en cloque d’un bébé/démon/cannibale Crédits : Summit Entertainment

Tu n’avorteras point

Dans la plupart des films ou séries utilisant une grossesse non désirée comme outil scénaristique, l’avortement n’est pas envisagé, voire même pas évoqué. Le site TV Tropes recense avec justesse les différents cas de figure qui mènent les femmes à ne pas recourir à cette procédure. Elles peuvent y renoncer directement, car l’avortement c’est mal, va à l’encontre de leurs convictions religieuses ou morales et/ou parce qu’elles craignent l’acte médical en lui-même. C’est ainsi que, dans la série de films Twilight, Bella refuse de mettre un terme à sa grossesse, alors même que son gamin est littéralement en train de la dévorer de l’intérieur.

Seulement, un enfant, une fois qu’il est là, c’est un peu relou pour la poursuite de la trame de l’histoire. Mais les scénaristes américains sont malins : d’inventives pirouettes scénaristiques sont élaborées pour contourner le problème. Par exemple, le convenient miscarriage ou, autrement dit, la fausse couche qui arrange bien tout le monde – de cette façon, dans la série Gossip Girl, Blair perd son enfant suite à un accident de voiture.

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Girls (2012) – Jessa se pense enceinte mais est (miraculeusement) sauvée par l’arrivée de ses règles
Crédits : HBO

Il ne s’agit pas ici de blâmer toutes les femmes faisant le choix de poursuivre leur grossesse lorsque celle-ci n’est pas prévue. Seulement, dans le cas des productions américaines, le choix des personnages de renoncer à l’avortement paraît souvent illogique et peu réfléchi au vu des convictions ou du train de vie menée par la femme concernée. Ici, l’exemple le plus criant reste le film En cloque, mode d’emploi : après une soirée alcoolisée, Allison attend un enfant de Ben, qu’elle vient de rencontrer. Elle se trouve à un tournant important de sa carrière, est pas mal répugnée par le type qui l’a mise enceinte et va même jusqu’à pleurer quand la gynécologue lui confirme sa grossesse. Pourtant, à aucun moment du film, l’avortement n’est perçu comme une solution sérieusement envisageable. En témoigne une discussion entre les potes du futur père de l’enfant, qui est également l’unique moment où le sujet de l’IVG est frontalement évoqué :

« Y a qu’une seule solution : je l’élimine. »

« Dis-moi que c’est pas un mot en A que tu penses. »

« Si, tout juste. Et je dirai rien devant monsieur Pouêt Pouêt là, en face, mais ça rime avec « smashmorter » (…) Je te conseille un smashmortement dans un service de smashmortement. »

Nous sommes donc au XXIe siècle, mais le « A word » est un tel crime que son nom ne doit en aucun cas être évoqué, un peu comme Voldemort.

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En Cloque Mode d’Emploi (2007), quand Allison découvre sa grossesse avec une angoisse non dissimulée Crédits : Universal Pictures

Et celles qui y arrivent quand même ?

Une autre étude, menée par Gretchen Sisson et Brenly Roland sur 80 productions américaines sorties entre 2005 et 2016, montre qu’il existe une distorsion totale entre la réalité et la manière dont se déroulent les avortements à l’écran. Dans 37,5% des histoires où les personnages concrétisent leur choix d’avorter, l’IVG se solde par des complications médicales, souvent majeures (contre 2,1% de nos jours). Dans le même genre de joyeusetés, la mort de la femme concernée reste un ressort scénaristique utilisé dans 9% des cas – on retiendra particulièrement le sang d’April, l’héroïne des Noces rebelles, tâchant lentement la moquette impeccable de son salon après qu’elle ait pratiqué l’acte médical sur elle-même. Dans la réalité, le taux de mortalité lié à l’IVG avoisine les 0%.

Évidemment, il faut prendre en compte le cadre dans lequel l’avortement est pratiqué. Parmi les 80 productions étudiées, seules 27% dépeignent un avortement se déroulant dans un cadre moderne et légal. Dans la série Nip/Tuck, Liz décide de mettre fin à sa grossesse sans prendre de risques, dans un hôpital – la scène n’en reste pas moins présentée sur le ton du mélodrame, avec larmes et musique déprimante à l’appui. Mais même en prenant ce fait en considération, les productions télévisées se déroulant à l’époque contemporaine amènent des complications dans 7,5% des cas, soit un chiffre 300% plus élevé que dans la réalité.

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Dirty Dancing (1987) – Dans les années 80, le personnage de Penny (à droite) décide d’avorter sans que son choix ne soit remis en question
Crédits : Vestron Pictures

Mais… Pourquoi ?

Le journal anglo-saxon The Guardian avance plusieurs hypothèses susceptibles d’expliquer cette mystification de l’avortement sur les écrans américains. De nos jours, le marché international compte pour environ 60% des recettes engrangées par une production. Les producteurs, soucieux de ne pas froisser certaines sensibilités nationales, se montreraient de fait plus réticents à aborder des sujets dits « sensibles » (par contre, le sang et les tripes qui giclent, pas de problème). Le retour du conservatisme aux Etats-Unis, suscitant la peur de faire fuir une portion du public national, pourrait également constituer une explication. « L’avortement fait partie de ces sujets qui, quoi que vous fassiez, aliénerait une partie de l’audience, » confie ainsi Sarah Brown, directrice de la National Campaign to Prevent Teen Pregnancy.

Même la télévision, dont le marché plus fragmenté permet de cibler une audience plus spécifique, est concernée. En témoigne l’interview donnée par Christopher Keyser au New York Times : le co-créateur de la série télévisée La Vie à cinq souhaitait que l’un de ses personnages ait recours à l’avortement. Par crainte de perdre le soutien de ses sponsors, la chaîne de télévision Fox s’y est fermement opposée, jusqu’à obtenir que la femme concernée, Julia, fasse plutôt une fausse couche. Keyser affirme comprendre ce parti pris : « Pour leur défense, c’était difficile. Même si nous sommes une majorité à soutenir le droit à l’avortement, les personnes en position minoritaire sont extrêmement actives et bruyantes. »

Un soupçon d’espoir ?

On peut donc se permettre d’émettre l’affirmation que la représentation de l’avortement à Hollywood n’est pas top top, du moins au niveau qualitatif. On peut même noter une nette régression par rapport aux années 80, au cours desquelles des films comme Fame ou Fast Times at Ridgemont High présentaient l’IVG de façon bien plus décomplexée.

Certains exemples de représentations plus réalistes et décomplexées de l’avortement ont néanmoins vu le jour ces dernières années. Le film Obvious Child, sorti en 2014, met en scène l’histoire de Donna, la trentaine, qui se retrouve confrontée à une grossesse imprévue. N’éprouvant pas le désir de devenir mère, elle n’hésite pas une seule seconde à avorter, une décision qui est globalement bien accueillie par les autres personnages du film. Son choix, présenté comme rationnel et réfléchi, évite avec habileté l’écueil trop courant de la diabolisation et de la dramatisation de l’IVG.

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Obvious Child (2014), Donna, enceinte, avorte sans regrets et dédramatise l’IVG Crédits ! Rooks Nest Entertainment

Comme l’explique la géniale Mirion Malle sur son blog, le but de ces représentations dédramatisées n’est pas d’idéaliser ou de systématiser la décision de l’avortement en cas de grossesse imprévue. Il ne s’agit pas non plus de nier le ressenti des femmes pouvant mal vivre le recours à cette pratique. Une fois encore, il convient de replacer toutes ces productions dans leur contexte : peu importe, finalement, qu’une héroïne comme Juno décide de poursuivre sa grossesse si on prend le film par et pour lui-même.

Le réel problème survient lorsqu’on réalise que les représentations biaisées de l’IVG concernent la majeure partie des produits culturels distribués par les Etats-Unis. Et ceux-ci, qu’on le veuille ou non, influencent nos opinions et attitudes en société. Des productions comme Obvious Child possèdent un pouvoir important : celui de dédiaboliser et de relégitimer une pratique médicale qui, de nos jours, concerne une femme sur trois. Et dans un pays comme les Etats-Unis, où 60% de la population pense que l’IVG augmente les chances de contracter un cancer du sein, des troubles mentaux ou des problèmes de fertilité, c’est plutôt pas mal.

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