Voyage en gentrification – Épisode 1 : Marseille en lutte contre sa « touristification »

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Le quartier de la Plaine © La Provence
  • À l’heure où les Londoniens et les Berlinois s’organisent, voire montent des émeutes pour chasser les hipsters hors de leurs quartiers, Manifesto XXI te propose un petit tour de France de la gentrification (et de ceux qui y résistent). Première étape : Marseille.

2017 aura été une grande année pour le tourisme marseillais : après quelques années plus faibles dues aux attentats, l’aéroport n’a pas désempli cet été avec plus de 900 000 passagers. Les touristes étrangers à haut pouvoir d’achat se ruent dans la nouvelle boutique exclusivement consacrée à Marcel Pagnol et même le monde de l’art salue ce qui est en passe de devenir le San Francisco français.

Marseille a pourtant longtemps été un point noir dans la très touristique Provence : trop dangereuse, trop sale, pas assez clinquante… L’ancienne capitale de la French Connection a opéré sa mue à partir des années 2000, notamment grâce à Euroméditerranée, la plus grande opération de développement urbain et économique d’Europe du Sud, qui a abouti à la rénovation complète de 480 hectares de la ville, notamment certains lieux emblématiques comme la gare Saint-Charles ou le Vieux Port. 

Marseille, future Barcelone ? 

Un des symboles de cette restructuration est le quartier de la Joliette, proche des docks, extrêmement mal famé jusque dans les années 1990, et qui est aujourd’hui un quartier d’affaires regroupant quelques gratte-ciels, la célèbre école de commerce Kedge mais aussi le FRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur. L’immobilier est encore peu cher, les possibilités sont vastes pour des entrepreneurs et des investisseurs : d’autres rues comme la rue de la République seront aussi massivement rachetées par des promoteurs.  

2013 a été le tournant du marketing territorial de la ville grâce à Marseille-Provence Capitale Européenne de la Culture : la programmation et l’aménagement de nouveaux espaces comme le Mucem ont non seulement permis une augmentation très nette de la fréquentation touristique mais aussi un changement durable de l’image de la ville, qui y a gagné ses galons de métropole culturelle, chic voire même d’avant-garde. 

Il est indéniable que ce tournant a été bénéfique pour l’image et l’économie de la ville  et qu’il était nécessaire de réhabiliter le centre-ville pour lutter contre les problèmes de criminalité. 

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Le Mucem et le quartier de la Joliette : deux symboles du nouveau Marseille

Toutefois, Marseille reste une des capitales des inégalités territoriales avec ses désormais célèbres quartiers Nord, gangrenés par la délinquance, la pauvreté et la vétusté des transports et des infrastructures. Une situation dénoncée maintes fois par les élus d’arrondissements sans réaction de la part de la mairie… 

Pendant ce temps, le changement de visage du centre-ville continue vent debout… Mais certains Marseillais résistent pour garder certains quartiers dans leur jus. C’est le cas des participants à l’Assemblée de la Plaine. 

Un petit quartier d’irréductibles Marseillais résiste encore et toujours aux envahisseurs

Le quartier de la Plaine est un quartier emblématique des Marseillais mais encore peu connu des touristes. À mi-chemin entre le bobo et le populo, les terrasses, restaurants, librairies et petites boutiques s’y enchaînent dans des rues ornées de magnifiques fresques street art. Toutes les semaines, un énorme marché se tient sur la place principale. On y vient se fournir en fringues, ustensiles de cuisine ou parfums à prix cassés. Les jeunes investissent le petit square de la place et tout le monde se pose à toute heure sur des tables en bois construites par des habitants. Les noctambules peuvent parfois y croiser les petits trafiquants et les marginaux qui composent la faune urbaine marseillaise.  

L’Assemblée de la Plaine a débuté en 2012 suite à un mouvement de protestation contre l’installation de caméras de sécurité dans le quartier de la Plaine. Déjà, à l’époque, la volonté est non seulement de lutter contre le tout-sécuritaire mais aussi de pousser les habitants à se réunir régulièrement pour échanger sur le devenir du quartier et décider des actions à mener contre les opérations de la mairie. Au sein de l’Assemblée, toutes les têtes et tous les âges se retrouvent : les néo-hippies se mêlent aux étudiants, aux militants, aux mères de famille et aux personnes âgées. On se réunit sur les tables au milieu de la place, il n’y a pas de chef, pas de porte-parole, mais chacun s’écoute malgré la rumeur ambiante de la rue et tente de mettre les éventuels différends de côté. Chacun vient ici par amour de la flamme qui anime le quartier, et si elle affronte parfois les râleries de voisins en faveur du projet, cette assemblée a très vite gagné la sympathie du quartier et des médias locaux.

Carnaval de la Plaine © Assemblée de la Plaine

 L’Assemblée a perdu la bataille des caméras mais un projet d’une autre envergure se profile en septembre 2015. Une source anonyme envoie un mail à l’Assemblée qui dévoile un plan de réaménagement du quartier, jusque-là confidentiel et concocté par la Soleam, la société d’aménagement public de la Ville de Marseille. À ce jour, l’Assemblée ne connaît toujours pas l’identité de la personne qui leur a divulgué les plans. 

Quel est donc le programme de la Soleam pour le quartier ? Une « mise en valeur » des façades, plus d’espace pour les terrasses, une réduction et un morcellement du square, moins de places de parking et une revalorisation du marché. En résumé, une montée en gamme du quartier afin d’y attirer des touristes et des habitants à plus fort pouvoir d’achat.  

 Le soir, on y vient parfois d’autres quartiers, d’autres villes pour sortir boire un coup, manger au resto ou se poser tranquille sur la place, ou faire la fête à notre manière. Nous sommes des milliers à fréquenter et à partager le quartier, tellement que l’on est incrustés dans la Plaine, que maintenant on ne nous voit plus ! Mais depuis cet été, la mairie parle de “rénovation du quartier”, et on s’est dit : “Mais qu’est-ce qu’ils viennent nous emmerder ! ».

L’Assemblée de la Plaine

L’Assemblée ne voit pas ce projet d’un bon augure, alors qu’il peut pourtant paraître alléchant sur le papier. Elle l’interprète comme une volonté de la mairie de neutraliser tout le versant populaire du quartier. En ne prévoyant pas de projets pour les ados et en réduisant l’espace accordé aux marchés aux puces, la mairie souhaiterait chasser une certaine frange de la population pour rendre la place plus attractive, ce qui à terme augmenterait les loyers. Marseille a la particularité de plus en plus rare dans les métropoles européennes d’avoir des quartiers populaires près du cœur de ville : mais pour combien de temps encore cela sera-t-il le cas ? 

 Le pré-projet annonçait la couleur : “montée en gamme”, “marché qualitatif”. Ce qui pose problème, ce sont bien sûr les motivations des aménageurs-déménageurs. Ce qui est visé, à terme, c’est de remplacer la population et les usagers actuels par d’autres… plus fortunés ou plus dépensiers.
      L’Assemblée de la Plaine

L’Assemblée tente par tous les moyens de préserver une ambiance conviviale et de maintenir le vivre-ensemble et l’esprit de partage, qui font la vitalité du quartier. Pour cela, quoi de mieux qu’organiser des fêtes ? Tous les ans a lieu le carnaval de la Plaine, où entre les concerts, spectacles et parades sont parodiées les figures politiques de l’année grâce à des chars ricanants. Cette année, c’est un camion de papier mâché à l’effigie de la Soleam qui s’est fait brûler au milieu de la place…

© Assemblée de la Plaine

L’Assemblée a aussi décidé d’organiser son propre festival au printemps, L’Or de la Plaine.

Le but ? Proposer un événement festif aux habitants avec des spectacles, des animations pour le jeune public et des tournois de foot et de boxe. Cette fête est aussi un gros moment politique où l’on échange sur l’avenir de la Plaine avec des militants marseillais mais aussi d’ailleurs : les zadistes de Notre-Dame-des-Landes et les anti-turisteria de Barcelone se sont joints aux festivités. Ce festival entièrement à prix libre s’est organisé sans subventions ni même autorisations, grâce à l’investissement des bénévoles et la bonne volonté des habitants. Il n’y a pas vraiment le choix : la plupart des autres fêtes de quartier ont dû s’arrêter ou sont sérieusement menacées suite à de grosses baisses de subventions…  

L’Assemblée lutte aussi de façon plus traditionnelle en s’octroyant les services d’un avocat pour la défendre et en traquant toutes les concertations de la Soleam et des conseils municipaux, qui ne semblent pour l’instant pas bouger de leurs positions : la Soleam a dépêché une équipe de police aux petites heures du matin pour escorter des ouvriers chargés d’enlever les tables en bois construites par les habitants sur la place. Un fait en apparence anodin mais un coup dur pour les habitants :

 Ça nous a fait un coup au cœur […]. C’était tout un symbole, c’était une manière de dire : “Voilà, depuis des années la mairie a volontairement laissé cette place à l’abandon. Nous n’acceptons pas ça et nous voulons la rendre vivable et agréable. »

Propos tenu dans La Marseillaise

Villes martyres du tourisme

Cette histoire est très symbolique de quelque chose qui va plus loin que Marseille et même plus loin que l’Europe.  Elle montre que deux mouvements sont en conflit actuellement dans les grandes villes : d’une part, des municipalités qui tentent de tirer leur petite part du tourisme sauce Ryanair en proposant des espaces toujours plus attractifs et sécurisés ; d’autre part, des habitants qui veulent avant tout préserver un certain idéal de vie et s’approprier leur ville grâce à des actions comme les manifestations de quartier ou encore la végétalisation. Qui peut véritablement « gagner » ce genre de conflit ? Au-delà, c’est aussi la question des loyers de plus en plus hauts qui fait se demander : par qui et pour qui est faite la ville ? 

À Barcelone, les militants poussés à bout sont désormais sortis de la pacifique démocratie directe pour se lancer dans des actions violentes. Une explosion que les maires de France et d’ailleurs devraient prendre comme un avertissement : la politique de la ville du XXIe siècle ne pourra se réduire éternellement à une vente de packs touristiques calibrés pour Instagram.

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