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Vers une éducation queer : comment repenser la pédagogie ?

Vers une éducation queer : comment repenser la pédagogie ?

À l’heure d’une implosion du monde éducatif et d’une renégociation des luttes, une poignée de professeur·es, chercheur·ses et activistes s’inspirent des pédagogies critiques pour tenter de transformer nos schémas d’enseignement. Réuni·es autour l’association Queer Education mais aussi au-delà, iels cherchent à dynamiter les normes pour insuffler un regard plus queer et progressiste dans nos écoles.

Dans l’essai de bell hooks Apprendre à transgresser, publié en 1994 (et traduit en français en 2019 aux éditions Syllepse), on peut lire ceci : « Enseigner est un acte performatif. (…) J’ajoute à travers ces essais ma voix aux appels collectifs pour le renouvellement et la régénérescence de mes pratiques enseignantes. (…) Je célèbre l’enseignement qui favorise la transgression ». Des phrases lourdes de sens, aux teintes révolutionnaires, qui trouvent aujourd’hui une résonance chez certain·es professeur·es, activistes et théoricien·nes francophones.

Depuis plusieurs années, le malaise est palpable au sein de l’Éducation nationale et du corps enseignant. Omerta face à certaines dérives managériales dans les établissements, multiplication des burn out des enseignant·es, manque de moyens… Durant l’année scolaire 2018-2019, 58 agent·es de l’Éducation nationale se sont donné la mort, selon les chiffres du ministère. Par ailleurs, de plus en plus de professeur·es dénoncent leurs conditions de travail sur les réseaux sociaux, comme les personnels du Lycée Voillaume à Aulnay-sous-Bois, qui ont rapporté dans plusieurs médias la vétusté du bâtiment et le manque de moyens mis dans l’embauche d’agent·es et dans l’entretien de l’établissement. Un emballement médiatique qui a d’ailleurs poussé le nouveau ministre Pap N’Diaye et la présidente de région Valérie Pécresse à se rendre dans l’établissement pour constater les faits. 

Aussi, la transmission en France reste très verticale, laissant toujours l’élève dans une position d’apprenant absorbant le savoir du ou de la professeur·e placé·e sur son piédestal. Et décentrer les points de vue ou adopter l’écriture inclusive pour aller dans le sens d’une évolution des mœurs semble encore difficile dans le contexte éducatif français, comme le souligne ce bulletin officiel de l’Éducation nationale en 2021. 

Queeriser l’éducation

Alors, comment faire pour que la situation évolue vraiment ? Pour beaucoup, le changement doit se faire de l’intérieur et en profondeur, du primaire au supérieur sans distinction. La clef : proposer de nouveaux modes de transmission. Un mouvement aujourd’hui majoritairement porté par des personnels queers et minorisés, qui tentent de réactualiser les fondements de la pédagogie critique. En s’appuyant sur la pensée de Célestin Freinet – qui dans la première moitié du XXème siècle prônait des modes d’enseignements plaçant l’élève au cœur du projet éducatif –, ou encore de celle de Paolo Freire – pédagogue bresilien concevant l’enseignement comme un outil d’émancipation des populations opprimées et d’ouverture à la conscience critique –, ces nouveaux·lles enseignant·es portent le projet d’une école inclusive, imprégnée par les avancées sociales de notre époque. 

Pour Timothée Magellan, professeur agrégé de lettres en Ile-de France et instigateur de l’association Queer Education, le déclic s’opère en 2019. À cette période, il a des discussions passionnantes avec le designer social et professeur aux Pays-Bas Gabriel Fontana autour des pédagogies critiques, de la discrimination en milieu scolaire ou encore d’une approche queer de l’éducation. L’enseignant se met à chercher des associations traitant de ces questions, mais son investigation reste au point mort. La plupart des initiatives qu’il découvre ne se sont pas pérennisées dans le temps. Il décide alors, d’abord de façon amatrice, de lancer un groupe de discussion et de réflexion à destination des professeur·es sur les réseaux sociaux. L’engouement se fait rapidement sentir et le groupe s’élargit. « J’avais l’impression que mon lieu de travail était en marge des questionnements politiques que je traversais. À ce moment-là, je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à être professeur sans essayer de jouer un rôle vis-à-vis des problématiques qui me préoccupaient », amorce Timothée.

Aujourd’hui, son association multiplie les actions. Elle développe des groupes de discussion et des formations à destination des professeur·es pour parler de leurs expériences en tant que personnels discriminés, des ateliers avec des artistes et designers en milieu scolaire comme ceux développés avec Gabriel Fontana sur la question du sport abordé dans une perspective critique et sociologique, mais aussi des journées d’études comme celle organisée en juillet 2021 à la Station Gare des Mines à Paris, « L’école : entre corps et espace ».

Il y a quelque chose chez Queer Education qui est de l’ordre d’une mise en commun informelle en termes de pratiques qui nous dit beaucoup de la manière dont les pédagogies alternatives sont maintenant mieux comprises et peut-être plus légitimées.

Gabrielle Richard, sociologue
queer education
Atelier Queer Education au MAC Val

Une mise en commun informelle des pratiques alternatives

Une envie de porter d’autres modèles d’éducation, que l’on retrouve partagée et véhiculée dans les écrits de la sociologue du genre Gabrielle Richard. Cette chercheuse d’origine québécoise développe principalement ses recherches sur l’expérience scolaire et éducative des personnes LGBTQI+. En 2019, elle publie aux Éditions du remue-ménage Hétéro, l’école : Plaidoyer pour une éducation anti-oppressive à la sexualité, un essai qui met en lumière la capacité du système scolaire à reproduire insidieusement – notamment via ses « programmes d’éducation sexuelle » en vigueur depuis quelques décennies – les normes de genre et d’orientation sexuelle.

Depuis sa sortie, cet ouvrage a trouvé une résonance toute particulière en France chez le corps enseignant. Pour la sociologue régulièrement sollicitée pour animer des formations auprès des professeur·es, des associations telles que Queer Education permettent véritablement de pallier un manque et de mettre en application des conceptions de la pédagogie encore trop théoriques. « Il n’y a aucun doute à l’idée qu’il y avait déjà des professeur·es qui se posaient des questions, par rapport à leur pratique, aux rapports de domination dans l’enceinte de l’école, mais ces personnes-là n’étaient pas en mesure d’être en lien, de croiser leurs regards, ajoute-t-elle. Il y a quelque chose chez Queer Education qui est de l’ordre d’une mise en commun informelle en termes de pratiques qui nous dit beaucoup de la manière dont les pédagogies alternatives sont maintenant mieux comprises et peut-être plus légitimées. »

Ce qui m’intéresse, c’est vraiment de regarder la manière dont les différentes idéologies façonnent des mouvements.

Gabriel Fontana, designer social et professeur
« Curriculum caché »

Certain·es œuvrent à hacker le système par des stratégies de détournement comme Sarah Viguer, professeure et designer textile basée à Marseille : « Au tout début de ma carrière de prof, j’étais pleine d’ambition. Je voulais tout changer. Forcément, tu te heurtes à des programmes, à l’Éducation nationale, à tes collègues. Tout l’appareil un peu carcéral de l’école, j’ai réussi à jouer avec, déclame la jeune femme enseignant aujourd’hui dans la section art du Lycée Diderot de Marseille. Elle use alors de plusieurs astuces qui lui permettent d’instituer un terrain de confiance avec ses élèves : « Je ne mettais la note à un rendu que lorsque j’avais fait plusieurs aller-retours avec l’élève, je ne faisais l’appel que l’après-midi… disons que ce sont mes choix et ça m’a permis de créer un milieu fertile. » 

Pour cette professeure en classe de DNMade (diplôme national d’art, l’équivalent du niveau licence section mode), l’important est avant tout que les élèves se sentent bien et gagnent la confiance nécessaire pour mener à bien leur projet. Pour elle, cela passe aussi par la manière dont on place les élèves dans le discours. « Mon entrée dans le cours, c’est beaucoup la matière et le bagage personnel de mes étudiant·es. Il y a un vrai positionnement identitaire en mode. C’est souvent lié à des questions de genre, de race, de classe aussi. Le vêtement devient alors un support d’expression, de lutte, appuie Sarah Viguer. On prend le temps de mettre ça au centre, de voir la valeur de leurs expériences. » À cela s’ajoute un travail de recherche théorique et iconographique, pour que les élèves fassent dialoguer leurs expériences de vie avec celles d’autres artistes ou théoricien·nes. Une manière pour elleux de se sentir compris·es et entouré·es afin de gagner en confiance pour développer leur créativité. 

Ce sont les personnels queers et discriminés qui peuvent porter de nouveaux modèles de pédagogie et en même temps, on souffre aussi des pratiques pédagogiques existantes, du coup il est difficile d’opérer des transformations.

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Timothée Magellan, professeur de lettres et co-fondateur de Queer Education

C’est aussi la place du corps des étudiant·es qui est interrogée dans ces approches pédagogiques alternatives. Le corps de l’élève entre en résonance avec son environnement et cela a une incidence réelle sur son comportement. Des enjeux directement questionnés dans le travail de Gabriel Fontana, et qu’il essaye de transmettre à travers des ateliers en milieu scolaire avec des élèves en France et aux Pays-Bas. « Dans ma pratique, ce qui m’intéresse, c’est vraiment de regarder la manière dont les différentes idéologies façonnent des mouvements. Mon champ d’étude rend compte du fait que le corps exprime, intériorise différentes normes sociales et, du coup, différentes normes genrées. J’utilise des outils d’exploration et d’expérimentation qui visent à déconstruire ces normes et à repenser nos relations sociales » explique-t-il. 

Avec son projet Multiform, le jeune designer remet en cause les rôles sociaux et leur fluidité à travers un jeu (prenant les contours d’un « Poule renard vipère ») qu’il transpose dans la classe de sport. Une manière de sonder ces enjeux conceptuels directement auprès des élèves. Ce jeu les invite à discuter par la suite d’inclusion sociale, d’empathie à l’échelle d’un groupe, mais aussi d’ouvrir à des questions liées à l’intimité ou à l’identité. C’est aussi l’espace éducatif que le designer tente de déconstruire : « L’idée c’est de pouvoir percevoir comment tout est agencé, que ce soit la cour de récré mais aussi les couloirs, les toilettes, la salle de classe, percevoir comment le design de ces espaces reproduit certaines normes, certaines idéologies et valeurs sociétales, et d’en constater l’impact sur les corps. On parle alors de curriculum caché. » 

Pour une passation de la mémoire de luttes

Adopter une posture critique est aussi une manière de pallier les manques et les souffrances du corps professoral, et plus particulièrement pour les personnels discriminés. « Ce qui m’a vraiment surpris, c’est que Queer Education a beaucoup essaimé. Il a suscité un intérêt considérable auprès de différentes personnes. On est plus de 2000 personnes aujourd’hui sur le groupe privé de l’association. Il y avait un vrai besoin » constate Timothée Magellan avant d’ajouter que « ce sont les personnels queers et discriminés qui peuvent porter de nouveaux modèles de pédagogie et en même temps, on souffre aussi des pratiques pédagogiques existantes, du coup il est difficile d’opérer des transformations. »

Le collectif et l’organisation en réseau semblent être les seules armes viables dans ce système oppressif. À plusieurs, on a la force nécessaire de mettre en œuvre des changements, comme le souligne le professeur de lettres : « Je pense à ce que disait Audre Lorde dans Sister Outsider sur l’idée qu’on ne détruit pas la maison du maître avec les outils du maître. C’est pour ça que l’on essaye de réfléchir à d’autres formes de luttes et que l’on travaille avec d’autres collectifs comme les Archives LGBTQI ou le Collectif MU. On est vraiment dans une période de passation des mémoires de luttes, des mémoires collectives. » 

queer education


À travers leurs engagements, ces professeur·es et chercheur·ses témoignent d’un mouvement qui existe bel et bien pour faire bouger les lignes de l’éducation. À coups de tables rondes, de publications d’essais et d’articles, de formations, la révolution de nos systèmes scolaires pourrait bien être doucement en cours. Timothée Magellan de conclure, toujours optimiste : « Notre entretien témoigne d’un bouillonnement parmi les forces associatives et militantes. D’un feu qui peut nous éclairer. Un feu collectif qui est signe de vie parmi des instances qui aimeraient nous voir mortes. Je pense que quelque chose qui s’enracine va germer, se développer et prendre au piège tout ce pourquoi l’on se bat. »


Relecture et édition : Apolline Bazin, Anne-Charlotte Michaut et Sarah Diep

Image à la Une : Multiform © Iris Rijskamp

Voir les commentaires (1)
  • Merci pour cet article qui a le mérite de faire comprendre à quel point l’espace de la salle de classe est un espace propice à la prise de conscience et à l’émancipation politique. À ce titre, je vous recommande l’essai Éducation ou Barbarie de Bernard Charlot, au sein duquel ce dernier démontre que tous les enjeux liés au post-anthropocene resterons vains tant que le champ intellectuel ne s’emparera pas d’une pensée et d’une remise en question de la forme scolaire traditionnelle.

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