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Luttes et errances : Top 10 des films ressortis au cinéma en 2020

Luttes et errances : Top 10 des films ressortis au cinéma en 2020

Au même titre que la perception d’images se voit altérée par notre humeur, notre vie amoureuse, notre environnement social et notre état mental, un film se nourrit d’autres films par notre regard qui les lie visionnage après visionnage. Ce classement, capturant une année au rapport au temps si particulier, nous donne à (re)voir des œuvres cristallisant par leur appréhension parallèle nombre d’enjeux contemporains. 

Les mort·e·s ne sont jamais vraiment mort·e·s, iels laissent leurs empreintes dans la boue et hantent un restaurant vénitien, abandonnent une enveloppe charnelle empalée et brûlée pour se délecter d’une seconde jeunesse, le sexe se fétichise, il ne suffit pas d’un corps, il faut que l’on puisse en voir l’intérieur, les lieux ne sont pas empreints d’une temporalité unique mais d’époques qui s’entremêlent. Du bitume chaud, sec, humide et violent, de l’eau salée, douce, ruisselante et massive, des voix suaves, perdues qui ne cessent de résonner, des personnages seuls, anthropophages, tentant de survivre dans une idée abstraite de la communauté, des paysages ancestraux marqués par l’homme ou son abandon, des villes inconnues, labyrinthiques, abritant des pensées insondées, des êtres disparus et des marginaux libres et révoltés. Les ressorties les plus marquantes de cette année dessinent un univers équivoque, une réalité écrasante de stagnation : ces œuvres offrent un recul salvateur, une échappatoire à la frénésie des actualités toujours plus aliénantes et complexes de cette année qui se termine lentement.

1 – Le Tango de Satan – Béla Tarr, 1994¹

2 – Crash – David Cronenberg, 1996

3 – Méditerranée – Jean-Daniel Pollet, 1963²

4 – Ne vous retournez pas – Nicolas Roeg, 1974

5 – India Song – Marguerite Duras, 1975

6 – Les Lèvres rouges – Harry Kumel, 1971

7 – PossessionAndrzej Żuławski, 1981

8 – Joe Hill – Bo Widerberg, 1970³

9 – Themroc – Claude Faraldo, 1973

10 – Assaut – John Carpenter, 1976

Delphine Seyrig dans Les Lèvres rouges de Harry Kumel, 1971

Joe Hill (dont l’intrigue est librement inspirée de la vie d’un migrant et militant suédois aux USA du début du XXème siècle) et Themroc (qui fait le récit fantastique d’un ouvrier ne s’exprimant plus que par rugissements) érigent la voix comme territoire de contestation : protest songs ou cris bestiaux sont ici symptômes d’un soulèvement, individuel puis collectif. La parole se répand, se renouvelle dans sa forme, s’émancipe des diktats bourgeois. La voix s’échappe également des corps : celle de Delphine Seyrig délaisse la comtesse Bathory – dans Les Lèvres rouges où deux jeunes mariés se laissent vampiriser par un duo de femmes secrètes dans un hôtel mystique – pour bientôt émaner de la bouche de Valérie ; l’histoire d’Anne-Marie Stretter et Lola Valérie Stein (India Song) est racontée sans qu’aucune lèvre ne soit jamais vue en mouvement. Les personnages aussi sont désireux de s’extirper d’une condition, d’un lieu donné, d’un pays qui ne leur appartient plus, d’une relation avec un amant dénué de chair, d’une soumission systémique ou d’une inhabileté à la jouissance. Le plaisir a un goût de fer, le couple isole, les repères se dispersent, le son est moderne, il trahit. Des boucles musicales nous enveloppent, la valse de Carlos D’Alessio, le tango de Mihály Víg, comme un écho, la source s’éloigne et le confort s’installe. La révolution s’amorce, la mise à mort du taureau ne cessera jamais d’avoir lieu à nouveau, la mort aux rats glissera perpétuellement dans la gorge de la petite Estike, glaçante et juvénile sacrifiée d’une communauté qui n’en a plus que le nom dans Le Tango de Satan.

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Le regard que nous posons sur des œuvres passées nous éclaire davantage sur notre époque que sur la leur.

Dans Crash, David Cronenberg mettait en scène son effusion de flux corporel sur le béton, existe-t-il matériau plus inerte, plus déracinant ? La horde d’assaillants chez Carpenter (Assaut, vendetta insurrectionnelle d’un gang de Los Angeles) n’était qu’une masse insaisissable, inidentifiable, métaphorique d’un mal aveugle. Le goudron urbain devenait le socle d’une violence purifiée de toute logique, résultant d’une avidité insatiable de sentir les os se briser. Le béton polarisait, scindait, il obsédait Żuławski qui n’envisageait pas de tourner Possession (évocation horrifique de la violence du couple) ailleurs que sous la silhouette menaçante du mur de Berlin. Son divorce se conjuguait à celui de deux doctrines, l’une chuta il y a trente ans, en suscitant l’effervescence collective, l’autre engloutit toujours plus de vie sans que l’on mette quoique ce soit en œuvre pour sa décapitation. 

Le Tango de Satan de Béla Tarr, 1994 © Tous droits réservés (Vega Filmœuvres)

La résonance frappe, les images nous préviennent, les souvenirs se confondent aux images, les amphithéâtres grecs vides et les barbelés déchirant la côte chez Jean-Daniel Pollet (Méditerranée), la pellicule altérée d’un rouge sang chez Roeg (Ne vous retournez pas), la réciprocité engendre un cycle. John Baxter, interprété par Donald Sutherland, survit à la mort de sa fille, refuse de la croire revenue, sa résurgence n’est qu’un mirage, un châtiment. La poursuite de son ombre devient pulsionnelle, abstrayant tout système de croyance. Le film se termine comme il a débuté, par l’évanouissement instantané d’un soubresaut de vie. Ne vous retournez pas, malgré un deuil imprégnant chaque visage et mot, immerge deux corps l’un dans l’autre le temps d’une scène de sexe à l’apesanteur rare. Le montage croisé étend l’étreinte au-delà de la seule sensation cutanée, elle irrigue les songes, les regards. Le sexe se mue en langage. Le couple de Crash dépossède les rapports charnels de leurs fonctions reproductives ou récréatives, les transcende, s’approprie la technologie automobile pour essentialiser le rapport sexuel à son geste de pénétration, dans sa dimension la plus destructrice.

Le regard que nous posons sur des œuvres passées nous éclaire davantage sur notre époque que sur la leur. La Méditerranée devenue cimetière, les mouvements ouvriers instrumentalisés et brutalisés par un État plus policier que providence, le sang du patriarcat qui s’apprête à napper les lèvres des opprimé·e·s, la chaleur enivrante qui se dégage d’un commissariat qui brûle, la pauvreté consubstantielle à toute tentative de société humaine, le suicide en dernier espoir de s’arracher à une destinée où « le travail n’achète que l’oubli du travail »4.


Image à la Une : Crash de David Cronenberg, 1996

¹ ressorti suite à sa sublime restauration initiée par le Festival Premiers Plans d’Angers, Carlotta Distribution
² ressorti à l’occasion d’une rétrospective consacrée à Jean-Daniel Pollet, LaTraverse Distribution
³ ressorti lors d’une rétrospective des plus grandes œuvres de Bo Widerberg, Malavida Distribution
4 Le Joli Mai, Chris Marker, 1963

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