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Qui embrouille qui, Deaf Rock Records, Spleen : l’actu #MusicToo

Qui embrouille qui, Deaf Rock Records, Spleen : l’actu #MusicToo

Depuis #BalanceTonRappeur, il y a du nouveau pour #MusicToo en France, et les coulisses de l’industrie semblent toujours plus sombres. Revue de presse des plus grosses actus publiées cet automne.

Les témoignages récoltés par le compte @MusicTooFrance, créé au cours de l’été 2020, ont largement nourri deux enquêtes qui sont sorties à quelques semaines d’intervalle chez Neon et Mediapart. De son côté, Trax a choisi de décortiquer les violences commises par plusieurs membres du collectif Qui embrouille qui. Après la lecture de ces récits tous plus affreux les uns que les autres, on peut toutefois choisir d’être optimiste : les rouages glauques de l’industrie – porosité toxique entre vie pro et perso, relations de pouvoir entre salarié·e·s et précaires ou entre artistes et publics, banalisation des agressions – commencent à être bien documentés et critiqués, grâce à la libération de la parole des victimes et à ces enquêtes. L’impunité des artistes est elle aussi bien remise en question. Enfin, #MusicToo résonne sur des scènes locales, à Strasbourg et Rennes, et c’est une très bonne chose. On salue aussi au passage le courage d’Aya Nakamura et Flore Benguigui (chanteuse de L’Impératrice), qui ont pris la parole sur des violences qu’elles ont subies. Passage en revue.

  • Début novembre, Le Mensuel de Rennes a publié un dossier « Violences sexuelles : les Rennaises balancent » : 6 des 8 témoignages de viol publiés concernent le milieu de la musique.

Les jeunes femmes qui témoignent appellent à déconstruire l’aura et l’impunité des artistes y compris dans les scènes locales. Elles questionnent aussi les différences d’âge parfois malsaines dans les relations entretenues entre des artistes et leurs petites amies parfois très jeunes, voire mineures. On y apprend notamment que le groupe Kaviar Spécial s’est séparé car l’un des membres était accusé d’agression sexuelle. Ce dossier a été réalisé grâce à l’appel à témoignages lancé par Morgane Provost, une ancienne bénévole de festivals. Suite à la publication du Mensuel, une enquête a été ouverte par le procureur de la République.

  • Le magazine Neon a publié une enquête-fleuve effroyable sur le chanteur Spleen. La rédaction a recueilli plus de 20 témoignages de jeunes femmes qui racontent avoir été violées, subi des agressions sexuelles, du chantage au revenge porn ou du harcèlement. Une plainte pour viol a été déposée en novembre.

Pascal O. aka Spleen est chanteur, beatmaker, compositeur de bande-son (notamment celle des Poupées russes de Cédric Klapisch), connu notamment pour son passage remarqué dans l’émission The Voice en 2014. Il est aussi vidéaste et photographe, des talents qui lui ont permis de piéger au moins 4 jeunes femmes de la même manière autour de 2016 : invitées pour une séance photo, Spleen tente de les embrasser, insiste pour qu’elles posent nues, qu’elles couchent avec lui… jusqu’à obtenir satisfaction, et filmer l’acte. Toutes racontent une emprise psychologique redoutable à l’œuvre sous couvert de démarche artistique. Ces relations sexuelles non consenties et filmées, Spleen s’en est même servi pour faire du chantage au revenge porn. Des dizaines d’autres témoignages rapportent des agressions, de la tentative d’embrasser de force jusqu’à des scènes de violences physiques. Bref, c’est tout simplement l’autopsie d’un comportement de prédateur qui donne la nausée. L’enquête interroge aussi l’impunité dont a bénéficié ce personnage, dont les agissements ont été si longtemps banalisés. Il avait notamment pour habitude de choisir une fille à faire monter sur scène à chaque concert pour l’embrasser sans demander la permission. 

Cette enquête, signée Julien Chavanes, suit une narration très fluide et raconte en toute transparence les étapes qui ont amené la rédaction à travailler sur ce sujet et comment elle a pu enquêter.

Lire : « Le chanteur Spleen (The Voice 2014) visé par des accusations de violences sexuelles par plusieurs femmes »

  • Au micro de Léa Salamé, dans la série d’interviews Femmes puissantes, Aya Nakamura est revenue sur des violences conjugales qu’elle a vécues en 2019. Son compagnon de l’époque était le rappeur Niska.

En mars 2019, Aya Nakamura avait posté une photo de son visage tuméfié sur Instagram, sans explications, avant de retirer le cliché. Dans un passage de l’interview où les questions portent sur le féminisme, Léa Salamé l’interroge sur cet épisode, et l’artiste répond : « Aujourd’hui si ça arrivait à une de mes proches, je serais révoltée, alors pourquoi pas pour moi ? » La chanteuse avait déjà mentionné ces violences dans une interview pour L’Obs en novembre.

Écouter : Aya Nakamura : « Je ne suis pas née en guerrière mentale comme ça non ! »

  • Le 11 décembre, dans l’émission C à vous, Flore Benguigui, chanteuse du groupe L’Impératrice, a parlé pour la première fois des violences sexuelles qu’elle a subies au début de sa carrière. 

Elle raconte avoir été virée par le leader de son premier groupe, après son premier concert, avec ces mots : « Écoute Flore, cela ne m’intéresse pas du tout la manière dont tu chantes. Moi, tout ce qui m’intéresse, c’est que tout le monde ait envie de te baiser. Personne n’a envie de te baiser car tu es là, avec ton balai dans le cul. Tu nous fous la honte. » Voilà typiquement le genre de phrases qu’aucun·e autre artiste ou manager ne devrait plus jamais dire à un·e artiste. Un témoignage à regarder en intégralité pour comprendre l’ampleur de la violence sexiste qui empêche encore de trop nombreux talents de s’épanouir. Full support Flore.

  • Lundi dernier, Mediapart a publié une édition spéciale #MusicToo, avec notamment une enquête, réalisée en collaboration avec Rue89 Strasbourg, sur les agressions commises par le patron du label Deaf Rock Records, Julien Hohl.

L’article décrit en finesse les rouages d’une petite structure, d’apparence « sympa », dans un milieu où les places sont chères. Le « patron sympa » aura été (très) insistant et agressé au total une dizaine de jeunes femmes entre 2015 et 2019. Les témoignages qui structurent l’article viennent pour la plupart d’« ancien·ne·s stagiaires, services civiques, alternant·e·s et plusieurs ex-salariés dont c’était parfois le premier job ». Une précision subtile qui met l’accent sur la relation d’ascendant qui a permis l’impunité. Les soirées avec alcool, passages obligés pour la vie d’équipe de Deaf Rock (et de nombreuses structures de l’industrie de la musique), étaient le théâtre des multiples tentatives par Julien Hohl d’abuser de ces jeunes femmes. L’enquête mentionne même deux baisers forcés infligés à deux invitées (une employée du label et une artiste signée) le jour de son mariage en 2017.

L’intéressé n’a jamais répondu aux enquêtrices, Lénaïg Bredoux et Maud de Carpentier. Les groupes Last Train et Decibelles ont quitté le label avant la publication de l’enquête en apprenant les faits mentionnés. Le groupe Structures a depuis annoncé avoir interrompu sa collaboration avec Deaf Rock Records.

Lire : « Musique : l’industrie qui n’aimait pas les femmes »

Voir Aussi

Lire : « Violences sexuelles : à Strasbourg, le patron du label Deaf Rock mis en cause »

  • Enfin, pour inaugurer sa nouvelle formule, Trax consacre 30 pages à #MusicToo. On peut notamment y lire une enquête fouillée sur les violences physiques et sexuelles commises par plusieurs membres du collectif Qui embrouille qui. 

Rappel : cet été, le collectif annonçait dans un statut Facebook que le DJ Puzupuzu avait été condamné à 1 an de prison pour avoir « commis des actes graves incluant plusieurs victimes » allant à l’encontre de l’éthique du collectif. Il annonçait s’être aussi séparé de Security DJ et Pasteur Charles, « dont l’attitude et les agissements sont allés à l’encontre de notre éthique également ». Largement salué, ce communiqué avait tout de même amené une réaction très vive côté Pasteur Charles. Si celui-ci avait bien reconnu être l’auteur d’une agression sexuelle sur son profil Facebook personnel, il contestait d’être associé au même niveau que Security DJ.

L’enquête s’ouvre sur ce flashback et donne (malheureusement) raison à cette distinction : on y précise l’étendue des violences commises par Puzupuzu, contre qui au moins 4 plaintes ont été déposées par ses ex-compagnes. L’article, signé Simon Clair, en dit surtout plus sur les faits reprochés à Security DJ : deux victimes parlent de violences verbales, physiques, et de viols conjugaux. On apprend qu’AZF est elle aussi autrice de violences conjugales : deux d’entre elles témoignent dans l’article. Elle aurait reconnu à son entourage avoir été violente avec des ex-compagnes, mais la DJ fondatrice du collectif n’a pas souhaité commenter les faits pour l’enquête.

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Image à la Une : © Otto Zinsou

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