Cannes 2022. Nos coups de cœur de la Sélection Officielle

Les Pires © Eric DUMONT - Les films Velvet.
Si le palmarès global n’a pas forcément été à la hauteur de nos espérances cette année, la Sélection Officielle du Festival de Cannes 2022 nous a tout de même révélé bien de belles surprises ; entre drames sociaux, films oniriques et bijoux des mises en scène.

Les Pires, EO, Joyland, Retour à Séoul, Broker… voici les 9 films de la Sélection Officielle du Festival de Cannes qui ont éveillé notre attention.

Rodeo, réalisé par Lola Quivoron – Un Certain Regard

Se créer sa propre famille, exister au milieu de codes qui nous échappent, dépasser le réel : pour son premier long-métrage la réalisatrice Lola Quivoron a su frapper fort. Rodeo vient capter attentivement l’énergie de bande qui accompagne le « Cross-bitume », une pratique illégale et risquée de la moto ou du quad en milieu urbain. Le film reste très subtil, il interroge les questions de genre, la place des femmes dans un milieu masculin, la précarité, et conserve une part d’onirisme très intime. Ce tout est le fruit d’un jeu entre un cadrage et un montage impeccables, et la puissance émotionnelle de l’ensemble des acteur·rices, et tout particulièrement Julie Ledru. L’actrice campe à merveille et sans failles le rôle de cette femme au regard perçant qui voudrait que le monde lui appartienne passionnément.

Sortie prévue en septembre 2022

Joyland, réalisé par Saim Sadiq – Un Certain Regard

Premier film pakistanais sélectionné à Cannes, primé de la Queer Palm et Prix du jury, Joyland, a suscité un vif émoi grâce à un sujet et à des acteur·rices puissant·es. En effet, ce dernier pose un regard sur le destin de Haider, un homme marié partagé entre son carcan familial patriarcal et ses envies intimes, son désir d’être quelqu’un d’autre. Lorsqu’il trouve enfin un travail en tant que danseur dans un cabaret érotique de la ville, celui-ci, d’abord hésitant, se révèle aux côtés de Biba, une femme trans intimidante et pleine d’assurance. Le film vient mêler les histoires, la libération sexuelle et la dureté d’un système politique et moral qui laisse de fait peu de place à l’improvisation. Au-delà de l’histoire de Haider, c’est l’histoire de sa femme, Mumtaz, elle aussi rongée par une volonté vive d’indépendance, qui émeut également. Une histoire marquante de frustrations douces-amères.

Sortie annoncée prochainement

Les Amandiers, réalisé par Valeria Bruni Tedeschi – Compétition Officielle

Remettre des images sur son passage au Théâtre des Amandiers à Nanterre en tant qu’élève, tel a été le projet du film de Valeria Bruni Tedeschi. La fin des années 80, la jeunesse, l’excitation de fouler les planches du théâtre, l’énergie du groupe… Ici le film redonne vie à une foule de jeunes gens pleins d’ambitions et de désir, sous la houlette de Patrice Chéreau et Pierre Romans. L’actrice principale, Nadia Tereszkiewicz rayonne dans un rôle de jeune femme martyre, torturée, amoureuse et dévouée. Les Amandiers sonnent à la fois comme un hymne à la fougue, et un rappel d’une époque marquée par le sida, sujet toujours présent dans le film mais qui ne vient pas empiéter sur le spectre essentiel de ce dernier : ce que le théâtre, ce que cela signifie qu’exister en tant que groupe dans une école, au quotidien.

Sortie prévue le 9 novembre 2022

La Femme de Tchaïkovski, réalisé par Kirill Serebrennikov – Compétition Officielle

A Cannes, il y a certes de bons réalisateurs, mais il y a surtout des grands metteurs en scène, et Kirill Serebrennikov en fait définitivement partie. Le réalisateur russe, récemment réfugié en France, prouve avec ce film d’époque toute la puissance de sa vision du cinéma avec un long-métrage intense qui s’attarde sur le destin ombragé de la femme de ce célèbre compositeur. Tout au long de ce film teinté d’une noirceur âpre et de cette pourriture qui semble inhérente au XIXe siècle, la caméra vient chercher la beauté et la poésie dans la détresse. Elle vient capter avec finesse l’émotion, le désir et finalement le délitement d’une relation vouée à l’échec.

Sortie annoncée prochainement

Les Pires, réalisé par Romane Gueret et Lisa Akoka – Un Certain Regard

Le film est reparti du festival avec le Prix Un Certain Regard, et le moins que l’on puisse dire c’est que cette récompense est amplement méritée. Tourné à Boulogne-sur-mer, le premier long-métrage de Romane Guéret et Lisa Akoka aborde le genre du drame social avec une honnêteté profonde et un regard nouveau à la fois sur le travail et le rôle nécessaire du·de la cinéaste vis-à-vis de son sujet. « Vous avez choisi les pires », dans le quartier Picasso le lancement d’un casting provoque le tumulte et les interrogations de toute une communauté. La grande force de ce récit réside dans la critique qui est faite de ce processus. Ces jeunes sont baigné·es dans une misère sociale visible, et iels sont ici confronté·es à un environnement – le cinéma – qui les dépasse, leur est étranger, et les mène à une certaine désillusion. Du début à la fin le regard des deux réalisatrices est juste, fusionnant le critique et le drôle, la légèreté et la violence d’un quotidien ancré dans le béton et l’ennui. 

Sortie prévue le 23 novembre 2022

Les Pires © Eric DUMONT – Les films Velvet

EO, réalisé par Jerzy Skolimowski – Compétition Officielle

Le film le plus flamboyant et généreux de la compétition revisite le classique bressonien Au Hasard Balthazar (1966) avec inventivité. EO est un âne circassien, récemment abandonné, qu’on suit au fil de ses rencontres et aventures, toujours à hauteur animale. Il est malgré lui le miroir du grotesque de l’homme, parfois comique et souvent violent. Le film refuse un naturalisme qui l’aurait gangréné, et préfère croire très fort à la magie d’une relation image/son poétique et fictionnelle. Le réalisateur polonais Jerzy Skolimowski, du haut de ses 84 ans, s’est contenté d’un très lent discours remerciant les six ânes incarnant EO lors de la remise de son Prix du Jury (ex-aequo avec Le Otto Montagne). Sans hésitation, le meilleur discours de la soirée de clôture.

Sortie annoncée prochainement

Retour à Séoul, réalisé par Davy Chou – Un Certain Regard

Freddie a 25 ans et elle se retrouve un peu par hasard à Séoul, sa première fois ici depuis son adoption par un couple de Français·es. Au fur et à mesure des rencontres et des hasards elle se laisse happer par ce pays qui lui est finalement étranger. Le film aborde avec justesse la question des adoptions internationales, grâce à une mise en fiction adaptée d’un récit réel, sur ce sujet qui avait déjà été brillamment exposé par la réalisatrice Amandine Gay l’année passée dans Une Histoire à soi. Ici Davy Chou dresse le portrait d’une jeune femme forte, traversant les années tout comme elle traverse son histoire, avec vigueur et méfiance, sans cesse habitée par la question complexe de son identité.

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Sortie annoncée prochainement

© Les Films du Losange

Triangle of Sadness, réalisé par Ruben Östlund – Compétition Officielle

Grotesque, répugnant, et finalement Palme d’Or, ce long-métrage aura su tenir en haleine les spectateur·rices cannois·es, livrant le spectacle d’une bourgeoisie ridicule au possible. Ruben Östlund renouvelle cette formule qui avait déjà fait son succès dans The Square – déjà Palme D’Or en 2017 – et dans Snow Therapy. Après l’environnement toxique du monde de l’art, il s’en prend férocement au monde de la mode et de l’influence, déballant ses vices et son absurdité délirante. Finalement le film vient avec un ton plus que léger renverser les rapports de pouvoir, bousculant les mœurs et traçant les vices d’une humanité follement désabusée.

Sortie annoncée prochainement

Broker, réalisé par Hirokazu Kore-eda – Compétition Officielle

Si son précédent film La Vérité réalisé en France nous avait laissé·es pleinement indifférent·es, Kore-eda renoue cette fois avec son sens inné du drame social. Broker – ou Les Bonnes Étoiles en français – son premier long-métrage développé en Corée du Sud a su dès le départ nous conquérir par la force de son sujet : les abandons d’enfants, leur trafic, et la présentation de cette détresse respective qui habite continuellement l’”abandonnante“ et l’abandonné·e. Les rencontres atypiques qui se produisent dans cette fiction donnent lieu à un roadtrip réjouissant, où l’on passe sans mal du rire aux larmes, bercé·es par l’énergie ambivalente de cette famille pas comme les autres.

Sortie prévue le 7 décembre 2022


La sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes 2022 est visible exceptionnellement au Reflet Médicis à Paris du 1er au 7 juin : informations et réservations.


Sélection et rédaction : Caroline Fauvel et Louise Malherbe

Image à la une : Les Pires, Lise Akoka et Romane Gueret

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