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NZIRIA : la hard-néomélodique pour hybrider le(s) genre(s)

NZIRIA : la hard-néomélodique pour hybrider le(s) genre(s)

Sorti le 20 mai dernier sur le label Never Sleep de Gabber Eleganza, l’album XXYBRID revisite la néo-mélodique napolitaine avec des sonorités gabber, trance et ambient. Un projet intime de l’artiste italien·ne NZIRIA : une rave queer pour célébrer le folklore bigarré de la baie vésuvienne.

Passé·e par le groupe de shoegaze Grace et producteur·rice en solo de projets technoïdes expérimentaux sous le pseudonyme Tullia Benedicta, NZIRIA s’aventure pour la première fois dans les sonorités de sa jeunesse du sud de l’Italie. L’artiste ajoute des lignes de kicks saturés et des nappes ambient à la musique néo-mélodique, sorte de pop hyper-romantique née dans les années 1970 à Naples. Ce mélange des genres crée une esthétique hybride intitulée prosaïquement hard-néomélodique par l’artiste. NZIRIA a composé cet album comme une approche thérapeutique à son mal du pays. Signé·e sur le jeune label Never Sleep aux côtés des productions de Paul Seul ou d’ALIA, le travail intime de NZIRIA a conquis l’italien Alberto Guerrini aka Gabber Eleganza. Avec XXYBRID, le·a producteur·rice célèbre aussi de nouvelles représentations queers. Iel réussit avec brio à conférer une puissance symbolique à son projet en conjuguant les traditions napolitaines au potentiel transformateur des raves. Rencontre.

Manifesto XXI : Avec NZIRIA, tu n’hésites pas à t’inspirer de la chanson napolitaine aussi appelée la néo-mélodique, un genre de pop hyper-sentimentale née à Naples dans les années 1970. Pourquoi as-tu ressenti le besoin de parcourir à nouveau tes racines napolitaines ?

NZIRIA : Je dois admettre que j’ai mis beaucoup de temps avant de débuter le travail sur NZIRIA. J’y ai réfléchi pendant 3 ou 4 ans avant de me sentir prêt·e à me lancer. Jusqu’en 2020, j’étais principalement occupé·e avec mon projet Tullia Benedicta. Ça fait maintenant une dizaine d’années que j’explore des formes expérimentales avec de la noise, de la techno industrielle et de l’ambient. Pourtant, à l’origine, j’ai débuté la musique par le chant. Ça faisait plusieurs années que je délaissais cette pratique avec beaucoup de frustration. Quand j’y repense, je crois que j’étais dans une impasse. Ma voix avait besoin de plus d’espace au sein de mon projet musical. J’ai passé plusieurs années à tâtonner avant de réaliser que j’avais besoin d’un nouveau projet pour accorder de la place à ma pratique vocale.

Avec l’arrivée de la pandémie, tout s’est ralenti et j’ai enfin eu le temps de me concentrer sur de nouveaux projets. Pourtant, l’ambiance générale était si déprimante que je ne voulais plus jouer de techno. Je ne me voyais pas créer de la musique sombre ou des sons qui poussent à l’introversion. J’avais besoin d’euphorie pure et de mélodies qui procurent de la joie. NZIRIA est arrivé à ce moment-là. C’était avant tout une échappatoire émotionnelle à la lourdeur du confinement. Le travail sur NZIRIA m’a occupé pendant presque un an et m’a permis de me remettre au chant tout en travaillant de façon thérapeutique.

Dans XXYBRID tu chantes en napolitain, langue que tu utilises aussi pour la dénomination de ton projet, NZIRIA. Un mot presque intraduisible qui désigne la crise de rage des enfants lorsqu’iels sont épuisé·es. Qu’est-ce que cela signifiait d’utiliser pour la première fois ce dialecte dans ta musique ?

Le processus de création était très stimulant et excitant ! Avant cela, j’avais toujours chanté et écrit mes chansons en anglais. Pourtant, je sentais que je devais explorer le napolitain. C’est un dialecte si riche qu’il devrait être traité comme une véritable langue. Avec ses proverbes et ses expressions si spécifiques c’est une manière de parler que je n’ai pas retrouvé dans d’autres langages. D’une certaine manière, je savais que travailler ma voix avec le napolitain ferait évoluer mon rapport au chant. Ce langage est très musical et implique une véritable façon d’être. Quand tu le parles, tu dois avoir confiance en toi, tu ne peux pas être introverti·e ou timide.

D’ailleurs quand j’ai débuté mon exploration pour l’album, j’étais fasciné·e mais aussi un peu impressionné·e du défi dans lequel je m’étais lancé·e. Je suis né·e à Ravenna mais ce sont mes grand-parents napolitain·es qui m’ont appris ce dialecte. Je ne peux donc pas traiter le napolitain comme ma langue maternelle car je suis italien·ne mais pas 100% napolitain·e. En me lançant dans ce projet j’avais peur de me retrouver face à une limite. C’est comme quand tu écris des paroles en anglais. Je peux comprendre, parler et écrire le napolitain mais, comme je vis à Londres, ce n’est pas comme si je l’employais pour échanger au quotidien.

NZIRIA - Manifesto XXI
©Cristina Vatielli

Pendant la création, c’était si stimulant de travailler avec le phrasé du napolitain que j’ai arrêté de douter sur ce projet. Les fautes de grammaire font aussi partie de mon approche. Cet album c’est un bout de mon histoire raconté avec le regard que je pose dessus. C’est ma propre subjectivité qui est en jeu. XXYBRID c’est vraiment un hommage à la culture napolitaine et une façon de revisiter avec nostalgie mes souvenirs des conversations familiales.

S’approprier la langue napolitaine nécessite un effort d’incarnation. Quel impact cela a-t-il eu sur ton projet ?

C’est vraiment un langage viscéral et instinctif mais qui peut aussi sembler un peu agressif. Dès que je chante en napolitain, c’est tout mon langage corporel qui se métamorphose. J’ai une énergie passionnée et volcanique, un peu comme le Vésuve (rires). C’est un dialecte bourré d’émotions !

Dans XXYBRID tu revisites la musique néo-mélodique avec des influences trance, ambient et gabber. Pourquoi as-tu ressenti le besoin de dépasser les barrières entre les genres ?

Je pense que j’avais du mal à trouver les standards que je recherche dans les chansons néo-mélodiques contemporaines. Depuis mon point de vue de producteur·rice, ce qu’on trouve comme neomelodica aujourd’hui manque de qualité de production.

Au final, XXYBRID c’est un mix de beaucoup de choses (rires) ! De la trance, de l’ambient, du gabber hardcore et de la minimale avec un peu de baroque. Je voulais réunir des esthétiques pour créer un genre à part.

NZIRIA

Aussi, en tant que producteur·rice, expérimenter et repousser ces frontières stylistiques c’est une aventure très excitante. Du coup, j’ai décidé de trouver une nouvelle approche au chanté néo-mélodique pour le combiner à quelque chose de complètement différent comme le gabber et la trance. Si j’écoutais du gabber hardcore dans mon adolescence, mon parcours musical m’a surtout mené vers l’EBM et la noise industrielle. D’ailleurs, en commençant ma recherche sur le gabber, j’écoutais le morceau « Never Sleep » de Gabber Eleganza qui venait de sortir sur vinyle. Ça m’a marqué·e. C’était ça que je cherchais ! Le rythme correspondait complètement à celui de la Tarantella, la danse populaire du sud de l’Italie avec laquelle j’ai grandi. La Tarentella comme le gabber parlent directement à ton ventre, c’est un rythme très énergique. Je crois que cette écoute de « Never Sleep » m’a poussé à débuter l’aventure NZIRIA.

Par ailleurs, je suis très influencé·e par le travail du label Pan. La compilation d’ambient Mono No Aware est à l’origine du premier son que j’ai écris « Amam Ancora ». Je me suis inspiré·e de cette compilation pour la partie la plus ambient de l’album. Au final, XXYBRID c’est un mix de beaucoup de choses (rires) ! De la trance, de l’ambient, du gabber hardcore et de la minimale avec un peu de baroque. Je voulais réunir des esthétiques pour créer un genre à part. Je parle aujourd’hui de cet album comme d’un album de hard néo-mélodique. C’est intéressant de réunir ces deux genres car la néo-mélodique et la hardcore possèdent des sonorités puissantes. Ce sont des musiques impulsives, c’est ce qui me plaît !

NZIRIA - Manifesto XXI
©Cristina Vatielli

Cet album est une collaboration avec Never Sleep, le label de Gabber Eleganza. Le travail de cet artiste t’inspirait déjà à l’étape de création de l’album. Qu’est-ce que cette collaboration apporte à ton projet ?

Beaucoup de joie ! Alberto, l’artiste derrière Gabber Eleganza, est une personne que j’admire artistiquement et personnellement. J’ai toujours voulu travailler avec lui et, par chance, je l’ai rencontré à Berlin il y a quelques années. C’était une superbe opportunité pour moi. C’est pour ça que j’ai décidé de lui envoyer la démo de l’album. Never Sleep est d’ailleurs le seul label auquel j’ai envoyé la démo parce que je savais qu’il comprendrait le projet dès la première écoute. Je vois plusieurs points communs dans notre travail. On est tous·tes les deux concentré·es sur le présent tout en restant un peu obsédé·es par notre passé. De temps en temps, on a besoin de revisiter nos racines. Comme je ne vis actuellement pas à Naples, cette collaboration avec Alberto me permet de reparcourir mes souvenirs. C’est presque thérapeutique. C’est une façon de soigner ma nostalgie.

Dans « Hard Tarantella », tu samples la voix d’une prêcheuse enregistrée dans une église. Pourquoi c’était important d’inclure ce symbolisme religieux dans ton album ?

Comme beaucoup de personnes en Italie, j’ai grandi entouré·e du folklore catholique. Je me souviens de cette grande statue de la Vierge Marie derrière la télé du salon de mes grands-parents. J’ai été inspiré·e par ce symbolisme pour cet album et l’imagerie de mes clips. Je voulais aborder la complexité de l’héritage culturel et religieux des napolitain·es. La religion catholique cohabite avec des rites païens ancestraux. Par exemple, un des objets classiques de la culture napolitaine c’est le Cornetto. Une sorte de grigri en forme de petite corne qui porte chance et rejette la négativité. C’est intéressant car c’est un objet hérité de la Grèce antique censé représenter un phallus. C’est rouge et plein d’énergie sexuelle, un objet qui est en contradiction avec la position de l’église catholique sur le sexe. Et ce n’est qu’un exemple.

Comme je ne vis actuellement pas à Naples, cette collaboration avec Alberto me permet de reparcourir mes souvenirs. C’est presque thérapeutique. C’est une façon de soigner ma nostalgie.

NZIRIA

Un lieu que j’adore est le Cimetario del Fontanelle. Une immense grotte pleine de crânes humains. Les gens s’y rendent pour vénérer les crânes appelés Capucelle avec des offrandes. Iels apportent des cadeaux, des pièces de monnaie, des fleurs afin de s’apporter de la chance. Vénérer un crâne humain c’est aussi une pratique très éloignée de la culture catholique. Tout cet imaginaire religieux m’a poussé·e à imaginer NZIRIA.

D’ailleurs, dans « Hard Tarantella », la prêcheuse que l’on entend, parle des ex-votos, ces cœurs sacrés en or ou en argent. Si j’ai décidé d’incorporer cette voix au morceau c’est que j’avais besoin de concrétiser ce que je ressens face aux rituels religieux. Dans ce cas précis c’est leur puissance qui m’a poussé·e à composer ce son. « Hard Tarantella » me donne de l’énergie et de la chance. C’est pour moi presque mystique, ça me pousse à m’élever vers un autre niveau de conscience. C’est un peu comme la transe chamanique. Je pense au livre La Transe de Georges Lapassade dans lequel il parle de ce lien entre la transe chamanique et les ravers. Iels tombent tous·tes dans cet état de transe.

Je crois qu’il y a une connection entre la religion, les rituels et les raves. En plus, dans les dernières secondes du son, la femme déclare qu’elle continue de croire et qu’elle prie pour des jours meilleurs. C’était ma façon de déclarer ma spiritualité à travers des sonorités de rave.  

On ressent aussi le côté méditatif de l’album…

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Oui, c’est ce que je cherchais à produire à l’écoute. « O Dolor », le dernier morceau de l’album est aussi très spirituel. Il m’évoque ce sentiment nostalgique de te sentir trop loin du lieu que tu aimes le plus au monde. Bien entendu c’est une métaphore pour ma relation avec Naples. C’est un lieu dont je rêve. À chaque fois que j’y retourne, je vis quelque chose de magique. C’est comme si la ville me donnait à nouveau quelque chose à chacune de mes visites.

C’est pour ça que dans « O Dolor » j’ai cherché à incorporer cette dimension sacrée qui est très présente en moi comme dans la culture napolitaine. Dans ce morceau, après un crescendo, la mélodie s’arrête brusquement. Puis ça va plus loin, c’est comme une tornade ou une tempête de chaos. J’ai cherché à représenter ce moment d’effondrement, cette fin du climax qui te laisse sans aucune énergie. Je voulais emmener les auditeur·rices jusqu’au nirvana, jusqu’au niveau le plus sublime. C’est pour ça que le son termine de cette façon douce avec un côté très méditatif.

NZIRIA - Manifesto XXI
©Anna Adamo

J’ai lu que tu souhaitais célébrer la figure du Femminielli dans cet album. Un terme désignant historiquement les femmes transgenres et les hommes gays dans la région de Naples. Quels liens ferais-tu entre la figure historique du Femminielli et la communité queer de nos jours ?

Ce n’est pas le·a personnage le·a plus connue de la culture napolitaine mais iels ont construit une grande partie des rapports de genre dans cette région de l’Italie. D’une certaine façon, les Femminielli représentent Naples pour moi. Ce sont des personnes qui ont questionné les normes de genre et les structures sociales traditionnelles. Aujourd’hui, les Femminielli n’existent plus à Naples, les personnes se reconnaissent plutôt comme trans ou queer. Pour autant, il reste des traces de cette figure queer fondatrice. Par exemple, lors du festival religieux Candelora al Santuario di Montevergine, les Femminielli avaient pour habitude de se rendre au sanctuaire du Montevejeri à Campana afin de vénérer leurs saintes-mères. Aujourd’hui ce lieu reste très identifié à la communauté queer. Je trouve ça fascinant que les traditions se poursuivent pour croiser les références de la communauté queer napolitaine.

D’ailleurs pour moi, le point commun entre les Femminielli et les personnes queers reste probablement aujourd’hui l’esprit de communauté. Les communautés de Femminielli ont été des sanctuaires pour les personnes minorisées et souffrantes malgré les discriminations qu’iels subissaient. J’ai l’impression que ce processus d’accueil et de soin est toujours poursuivi par la communauté queer aujourd’hui.

Dans le clip d’« Amam Ancora » réalisé par Bianca Peruzzi, le symbolisme est accentué par la célébration des amours queers. Comment les représentations traditionnelles du Femminielli ont-elles influencées ton travail ?

Pour cet album, notamment dans le clip pour « Amam Ancora », j’ai surtout souhaité m’inspirer de l’esprit de communauté queer représenté par les Femminielli. Avec Bianca, la réalisatrice du clip, on a décidé de représenter un mariage non-binaire parce que dans la tradition de la musique néo-mélodique, les chanteur·euses sont le plus souvent invité·es à chanter à des mariages. On voulait vraiment de cette vision communautaire, j’avais envie d’être cet·te chanteur·euse néo-mélodique à un mariage. Un·e chanteur·euse néo mélodique non-binaire !

Puis, au moment de réaliser le clip, ça m’a frappé·e. Il y avait encore un lien entre le type de mariage qu’on voulait représenter et l’un des rituels connus des Femminielli, le matrimonio dei femminielli. Cette tradition fait référence au mariage entre Femminielli qui se célébraient en pleine rue avec tout le voisinage. J’ai trouvé que tous ces liens tissés entre notre travail et la tradition Femminielli faisait sens.  

Pour moi, NZIRIA c’était aussi une façon de raconter mon histoire et de faire de la place à d’autres personnes queers.

NZIRIA

J’ai lu que tu avais nommé ton album XXYBRID pour te détacher des représentations cis et hétéronormatives. Que penses-tu du rôle des nouveaux récits queers dans la musique électronique ?

Avec Bianca, on a souhaité créer cet imaginaire qui laisserait de la place aux nouveaux récits queers. Pour l’instant, je trouve qu’il y a encore trop peu de place pour ce type de représentations dans la musique italienne. On trouvait aussi que c’était important de représenter le romantisme depuis mon point de vue de personne queer concernée. C’est important de parler de queerness et de diversité quand tu as de l’influence sur d’autres personnes ; notamment à travers un travail artistique. Même si mon album n’est pas écouté par des millions de personnes, je pense toujours avoir cette responsabilité de défendre l’inclusion à partir du moment où j’ai un public. Pour moi, NZIRIA c’était aussi une façon de raconter mon histoire et de faire de la place à d’autres personnes queers. Ma musique raconte ce que je suis, non-binaire et napolitain·e.

Image à la une : NZIRIA par Anna Adamo

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