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Sin, sex and fun : l’univers déjanté d’Amina Bouajila
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Cannibale et low cost. Mais qui se cache derrière ces sad bitches plantureuses, le vent en croupe au bord de piscines acidulées ? Amina Bouajila, aka Knacki Minaj, a plus d’une track dans son sac : illustratrice, tatoueuse, et DJ, cette slasheuse inavouée animera vos soirées et ranimera vos corps, telle une injection de collagène pour l’éternité. Rencontre.

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© Amina Bouajila

Manifesto XXI – Tu as commencé par faire de l’illustration, et puis tu t’es mise à faire du tatouage en handpoke et maintenant tu fais des dj sets ! Comment tu gères tous ces fronts et quel sera ton prochain galon ?

En quittant mon taf alimentaire il y a deux ans, j’ai réalisé que faire tous les jours quelque chose que j’aimais pas me pompait toute mon énergie et me rendait super négative. Après être partie, je me suis dit « Tiens, et si je faisais des trucs que j’ai envie de faire ? » Du coup j’ai commencé le tattoo avec l’aide d’un pote, et j’ai acheté un contrôleur pour passer de la musique en soirée. Je passe principalement des vieux hits des années 90-2000, que je chope dans des compiles de vide greniers.  Sinon j’ai fait pas mal de broderie à un moment, j’ai bien envie de m’y remettre et peut être lancer une mini-collection de chaussettes brodées.

Des miroirs brisés où se reflètent des bimbos en plateform shoes, des vases fêlés et des statues antiques démembrées,  le tout accompagné de petites bananes dansantes et de soleils rieurs… Quelle pilule doit-on prendre pour percer la matrice de tes dessins ? 

Bonne question. (rires) Si The Matrix existait vraiment je ne sais pas quelle pilule j’avalerais… Par contre j’essaie vraiment d’être libre dans mon dessin. Du point de vue technique, j’ai besoin de beaucoup de concentration pour faire des lignes droites, et je peux recommencer plusieurs fois un croquis avant le dessin final. Après pour ce qui est des sujets que j’aborde, je cherche des trucs que j’aime bien dessiner, qui parfois ont une symbolique assez présente, qui appellent au rêve ou au fantasme, et je les combine pour donner des images où des choses très différentes se côtoient. Au final je pense que ça va avec mon état d’esprit en général, j’aime bien quand tout est mélangé, que c’est un peu le bordel mais que tout cohabite quand même !

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© Amina Bouajila

Est-ce que le tatouage a changé ta manière de faire de l’illustration ? Est-ce que l’un pourrait détrôner l’autre ?  

Je me suis donné comme objectif de faire principalement de l’illustration et je fais du tattoo de temps en temps pour le plaisir. Je pense que le tatouage m’a permis d’être plus synthétique dans ma façon de dessiner mais aussi d’aborder d’autres thèmes. Il y a des périodes où je fais beaucoup plus de tatouage, du coup j’adore revenir à l’illustration sur papier et mettre plein de couleurs et de personnages, parce que c’est quand même clairement ce type de dessin qui me fait le plus plaisir !

J’ai entendu dire qu’au collège tu dessinais des gothiques scarifiés dans tes cahiers spirales, quel parcours t’a amenée à faire aujourd’hui des bichons maltais qui font la fête au soleil ?

Bien renseignée à ce que je vois ! (rires) Oui j’ai eu une sale période au collège ou je me prenais pour une gothique avec ma meilleure pote, et le dessin était une manière de représenter ce que je ne pouvais pas être, une meuf super mince avec les cheveux noirs et lisses, des piercings partout, des corsets et du latex. Je dessinais des nouvelles silhouettes tous les jours parce que j’étais persuadée qu’une carrière de styliste m’attendait. J’étais hyper informée, je connaissais les noms des directeurs artistiques de toutes les maisons, je suivais la Fashion Week sur Fashion TV… Et pour autant je m’habillais vraiment mal.

Au moment de choisir mes études, ma mère a vite déchanté quand elle s’est rendu compte du prix des écoles de mode. Du coup j’ai suivi une formation en graphisme et je suis allée aux Beaux-Arts ensuite, ce qui m’a peu à peu orientée vers l’illustration et les bichons maltais par la même occasion.

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© Amina Bouajila

Ton nom de DJ c’est Knacki Minaj, en hommage à la queen hip-hop et à la mini-saucisse d’apéritif.  Des saucisses, j’en vois aussi sous forme de chapelet, parcourir la couverture de ton dernier livre… C’est le fait d’avoir quitté l’océan pour t’installer dans l’est qui a fait naître ton engouement pour ce met ? Dis-nous ce qui te fait vibrer.  

J’aime bien faire des dessins marrants sans forcément passer par un style humoristique ou caricatural. Je sais pas pourquoi mais les saucisses me font rire, tout comme les aliens, les chiens, les bangs, certains fétichismes aussi… Le mélange de tout ça, ça me réconforte, un peu comme quand tu regardes un épisode d’Adventure Time et que tu te dis « C’est un peu bizarre, mignon et rigolo à la fois, ça me met de bonne humeur ». J’aime ce registre à mi-chemin entre le conte de fées et l’illustration pour adulte. Et sinon, j’aime bien cette mode des gros culs, Nicki Minaj fait clairement partie du game là-dessus. Knacki Minaj est une version alsacienne un peu low-cost on va dire.

Tu consacres un livre à un cybercannibale des années 2000, et tu as aussi fait, il y a longtemps, une linogravure  d’Emile Louis… C’est par provocation ou fascination que tu t’es intéressée aux sociopathes ? 

Je trouve ça réellement fascinant de voir comment des gens font certaines choses que d’autres ne comprendront probablement jamais. Dans le dernier livre que j’ai fait qui parle de l’histoire d’Armin Meiwes, (ndlr : un cannibale qui cherchait ses victimes sur les forums) la chose qui m’a réellement intriguée c’est la relation entre le meurtrier et sa victime, qui était d’accord pour se faire manger. C’est assez incroyable comme relation humaine, non ? Est-ce que ça reste un meurtre s’il y a consentement ? En tous cas ça reste une histoire très particulière, assez unique. J’ai revisité l’histoire à ma façon, le personnage principal est une femme et elle a un petit chien mignon !

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© Amina Bouajila

D’ailleurs, en parlant des années 2000, qu’est-ce que tu retiens de cette période, de cette époque où tu cachais peut-être des filets résille sous tes crop tops et portais des cravates comme Avril Lavigne ? 

C’était une période assez bordélique niveau musique et style. Entre les groupes émos, la folie EDM dans les clubs et la pop française sauce Nouvelle Star, il fallait faire le tri, mais j’aime bien le mélange de tous ces styles et le nombre de sous-cultures plus ou moins éphémères qui en ont émergé, grâce à Youtube, aux forums, à la télé-réalité… J’aime bien glisser des références aux années 90-2000 dans mes images, par exemple quand je cherche des tenues pour les personnages que je dessine, je pense aux clips futuristes sur fond vert de cette période : Aaliyah, Ophélie Winter ou Missy Elliott font partie de mes incontournables.

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Passons de l’autre côté du miroir.  Il y quelques mois les députés ont voté, dans l’indifférence générale, la réforme du statut social de l’auteur. Bon c’est vrai que ça coûtait un pognon de dingue…. Mais ça va changer quoi pour toi ? Ça va changer quoi pour la création en général, dans les années à venir ? 

Je crois que les gens qui ne font pas ce métier ne se rendent pas compte des sacrifices et de la précarité à laquelle on fait face chaque jour. Et le gouvernement actuel n’améliore pas notre situation : au lieu d’essayer de préserver coûte que coûte l’art en France, il le fragilise. Les réformes à venir pour l’année 2019 nous font super peur et nous désespèrent un peu aussi. Les chiffres parlent d’eux même : 53% des auteurs de bande dessinée gagnent moins de l’équivalent du SMIC, 36% sont sous le seuil de pauvreté, 55% d’entre eux travaillent le week-end, trois fois par mois ou plus… Et c’est de pire en pire ! C’est important d’en parler pour que tout le monde se rende compte qu’être artiste c’est un choix de plus en plus difficile à assumer.

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© Amina Bouajila

L’été va s’écouler comme un long fluide tranquille sur une peau hydratée de moresque : on te retrouve avec quels projets à la rentrée ? Du nouveau chez Matière Grasse éditions ?

Je pars quelques mois à Berlin pour écrire et illustrer un livre jeunesse que j’espère faire éditer à mon retour ! Matière Grasse prépare un super beau jeu de cartes italiennes revisitées, et le numéro 5 de la revue Matière Grasse prendra forme à partir de 2019. En attendant on a déjà des affiches et livres, imprimés pour la plupart en sérigraphie.

Tu ne partiras pas sans un « tu préfères » : tu préfères qu’on te demande de passer « I Follow Rivers » en plein set hardcore, ou qu’on te demande de dessiner des nanas plus sveltes ?

C’est tendu comme question. (rires) Mais je pense respecter un tout petit peu plus mon intégrité en passant « I Follow Rivers » en soirée, même si c’est chaud…

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