Sexe, sport, pouvoir : “Tropical Concrete Gym Park” de Soufiane Ababri.

Soufiane Ababri - Here is a strange and bitter crop Space Gallery, Mare street - London 2018
Soufiane Ababri - Here is a strange and bitter crop Space Gallery, Mare street - London 2018

Il va falloir courir vite, très vite, à la galerie Glassbox dans le 11e pour profiter des derniers jours de l’exposition de Soufiane Ababri. Vous y découvrirez un monde aussi ambiguë que familier où la suave odeur de transpiration, côtoie le goût du Caprisun et la dure lumière blanche-néons qui aveugle les corps dans l’effort… Bienvenus dans l’arène !

Depuis l’extérieur les plus voyeurs d’entre nous rentrent dans la danse de l’artiste en regardant ce qui se vit dans la galerie à travers les vitres partiellement occultées au blanc de Meudon. À l’intérieur de l’espace c’est un territoire que l’artiste a créé, où se jouent à une échelle micro les articulations désir-domination-aliénation qui régissent les rapports humains et politiques à une échelle beaucoup plus générale. Aux murs, on contemple les dessins homo-érotiques, la série Bedworks, réalisés par l’artiste dans son lit : espace des imaginaires, des cauchemars et des réflexions de ce dernier sur le monde où s’articulent en continue le corps, l’intimité, la crise et la politique. Les dessins de Soufiane Ababri embrassent les sculptures d’Hadrien Gérenton : des structures métalliques qui font écho aux équipements de musculation mais qui dans leur rigidité et leur impraticabilité se présentent plus comme des instruments de torture.

Avec beaucoup de tendresse, de subtilité et de justesse, Soufiane Ababri a offert à la scène contemporaine une fine interprétation de la mécanique du rapport de soumission et d’enfermement, de l’autre, de soi, d’un groupe envers un autre, comme politique globale de la violence. D’un point de vue inédit il montre tout en complexité comment les corps, les comportements, le matériel et l’environnement se trouvent habités par une histoire qui les dépassent, qu’ils prolongent, malgré eux ou non, en reproduisant les schémas de la prédation et de l’asservissement. Il met le doigt sur une politique de l’intérieur du corps, dans sa relation au monde, où désir et violence s’entrechoquent en continue.  

Manifesto XXI revient en images et en verbes, avec l’artiste sur la performance manifeste que l’auteur a révélée le soir du vernissage.

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Manifesto XXI : Bonjour Soufiane ! « Tropical Concrete Gym Park »  c’est une oeuvre immersive, totale, un espace éloquent qui plonge le spectateur dans un milieu, un microcosme. Est-ce que tu peux décrire ce que tu cherchais à faire sentir au public ?

Soufiane Ababri : C’est une performance qui rassemble trois personnages, trois caractères, qui ont chacun une psychologie forgée à partir des clichés et stigmates mis en place et imposés par la société occidentale. C’est une arène où ces trois corps appartenant à des catégories de dominés et de marginalisés se confrontent et sont victimes de cette confrontation. C’est une sorte de performance chorale que j’essaye de mettre en place depuis un petit moment. Le jeu de chaque performeur est défini par son genre, son orientation sexuelle, sa race, tous les clichés sexualisants et l’érotisme obsessionnel à laquelle il est associé dans le contexte français.

Le corps occupe une place centrale dans ton oeuvre. Ton corps d’abord, dans le processus que tu utilises pour réaliser les Bedworks, les corps que tu dessines justement une fois que tu es allongé, ceux qui habitent ton imaginaire et ton quotidien, ceux que tu invites à performer dans l’exposition de tes dessins et enfin le corps des spectateurs qui bougent dans tes espaces et se confrontent aux corps des tes oeuvres. Comment est ce que ce thème est lié au contexte politique actuel ?

S.A : J’ai commencé récemment à penser mes expositions de cette manière là, avec cette idée d’urgence du corps : l’urgence de sa présence et de sa visibilité, à travers le moment, le moyen de l’exposition … comme qui dirait avec des témoins ! La nécessité d’un corps qui parle de la violence et qui se manifeste par l’action : j’ai besoin d’avancer dans mon travail avec un vocabulaire qui impacte, qui provoque des réactions, des conséquences. C’est une affaire vitale. Mon travail de plasticien est venu et s’est imposé à moi à cause de mon corps et mon corps reçoit régulièrement des impacts de l’extérieur à cause de mon travail, impacts qui me poussent en retour à produire encore. C’est dans cette logique là que je travaille et c’est nécessaire pour moi.

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Soufiane Ababri, Tropical concrete gym club. Série Bedworks
4 - Vue de l_exposition Tropical Concrete Gym Park, Glassbox Paris, courtesy Soufiane Ababri, Hadrien Gerenton _ Galerie Praz Delavallade, Paris, Los Angeles manifesto21
Vue de l’exposition Tropical Concrete Gym Park, Glassbox Paris, courtesy Soufiane Ababri, Hadrien Gerenton

De tes oeuvres dessinées, les « Bedworks » à ton utilisation de l’espace de monstration, la performance est omniprésente. Depuis ton exposition à Douala, elle habite de façon récurrente tes expositions en se mariant avec le décor que tu mets en scène, qu’elles habitent, et avec les sujets dont traitent tes dessins, qu’elles révèlent. Pourquoi ce mode d’expression fait tellement sens dans ton travail ? Qu’est-ce que la performance apporte selon toi ?

S.A : C’est comme si je voulais reconstituer le chaînon qui m’a poussé à arriver à l’exposition devant des témoins. Comme si ce dessin qui est devenu le centre de mon travail je voulais le bombarder encore et le laisser dans l’espace comme un squelette. Ne plus avoir la virilité de prononcer des phrases d’artistes qui diraient : “Mon travail est assez puissant pour être présenté seul.” Et puis bien sûr j’ai une passion pour les corps, j’observe en permanence les gens d’une façon lubrique et obsessionnelle. Une fascination dans toutes les situations extérieures comme intérieures. Mes performances vont aussi dans ce sens là : elles s’inscrivent dans cette volonté d’aller au-delà de la consommation érotique et vers une analyse qui problématise : c’est-à-dire de dépasser et d’amener les regards à dépasser l’imaginaire exotique ou orientaliste pour parler concret.

Quand tu crées une performance comment interagis-tu avec les performeurs.ses que tu convoques ? Comment le travail se construit entre toi et elles.eux ?

S.A : Il y a un acteur qui est presque toujours là dans mes performances c’est Mahdi Sehel. Il est le point central souvent des performances que je monte. Il est comme mon alter ego. Dans Tropical Concrete Gym Park c’est le personnage qui incarne un sportif emprisonné dans une virilité qu’on lui a imposée, dont il jouit et qui le torture à la fois. Les performeurs avec qui je travaille sont choisis pour leur histoire personnelle et leur lien intime avec la performance. Les répétitions se font d’une manière non autoritaire et jamais dans la dureté ou la fatigue. Les performeurs s’approprient les psychologies que je dessine et je les aide à avancer avec leur rôle dans l’espace. Alors vient le moment important pour moi où au fur et à mesure je commence à éliminer des gestes qu’ils proposent qui ne m’intéressent pas. Des gestes que je ne veux surtout pas voir apparaître dans la performance parce qu’ils sont susceptibles de brouiller l’information. Ensuite je leur fais confiance : ils sont libres de travailler avec tout ce qui reste.
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Mahdi en traction, Paris 2019
Performance réalisée par Paula Adory, Théo Roux et Mahdi Sehel le samedi 20 avril 2019 – Image Cléophée Moser – copyright Soufiane Ababri et Cléophée Moser, 2019


La performance « Tropical Concrete Gym Park » mettait en scène trois figures archétypales, est-ce que tu peux les décrire ? Tous.tes sont isolé.e.s, bien que réuni.e.s dans un même espace. Tous.te. se croisent sans se voir. Ça exprime bien le cloisonnement social qu’on observe dans des microcosmes type salle de gym, reflets d’une fracture significative de la société à plus grande échelle. Est ce que ça fait sens à tes yeux ?

S.A : Mahdi interprète un personnage très dur avec une virilité exacerbée. Tout dans son comportement relève du dressage social : une virilité qui doit être imposée aux autres et qu’il faut à tout prix conserver, comme le bien le plus précieux, dans tout rapport envisagé avec l’autre. Il est maghrébin et il reprend une gestuelle codifiée de ce qu’on veut voir chez ce qu’on appelle les “gars de la cité”. Il porte une tenue de sport virile mais qui dans le milieu gay est reçue comme un code sexualisé, qui répond à une forme de fétichisme. Il fait du sport dans la salle d’exposition et sur les sculptures qu’Hadrien Gérenton a réalisées. Avant de rentrer sur scène je l’asperge d’une bonbonne entière de déodorant AXE. Il énumère en boucle à voix haute la liste des parties de son corps qu’il est en train de muscler.

Performance Paula, Sofiane Ababri manifesto21
Performance réalisée par Paula Adory, Théo Roux et Mahdi Sehel le samedi 20 avril 2019 – Image Cléophée Moser – copyright Soufiane Ababri et Cléophée Moser, 2019

Paula a un rôle majeur : elle casse la binarité qui peut se créer entre les deux autres performeurs mâles. Par ailleurs elle est noire et c’est important. En recherchant comment son personnage féminin allait être envisagé, j’ai voulu dessiner une personnage qui fasse aussi partie d’une minorité racisée en France. Paula passe dans l’espace, d’une manière volontairement très discrète, pour nettoyer le lieu et les sculptures réalisées par Hadrien Gérenton. Elle fait trois apparitions et à chaque fois avant de rejoindre la salle elle trempe complètement sa tenue dans des produits d’entretien ménagers. En nettoyant douloureusement elle énumère les parties de son corps endommagées par le travail, par les abus, physiques, moraux, peut-être le viol, par exemple quand Mahdi essaye à plusieurs reprises de la toucher.

Théo est un personnage assez lubrique qui est dans l’affirmation de soi par la provocation sexualisée. Il est complètement maquillé et porte un string couleur « chair !? ». Il est dans la poursuite de Mahdi. Il le cherche et il révèle pendant la performance ce que Mahdi représente à ses yeux : ce fantasme occidental de « l’homme arabe », qu’on trouve dans le milieu de la pornographie. La frustration sexuelle de ce dernier, due à un héritage traditionnel et religieux lourd est un facteur de désir pour le blanc. Cela peut-être analysé comme une répercussion directe du colonialisme sur la sexualité racisée et sur la perpétuation des archétypes discriminants dans la consommation sexuelle. Le personnage de Théo énumère les parties de son corps avec lesquelles il prend du plaisir. Quand il interagit finalement avec Mahdi il essaye de deviner son nom en énumérant tous les prénoms des « gars de la cité » qui ont été tués ou violentés par les forces de l’ordre ces dernières années.

Soufiane Ababri- Nous nous souviendrons - Série Bedwork - 2019 - courtesy de l'artiste manifesto21
Soufiane Ababri- Nous nous souviendrons – Série Bedwork – 2019 – courtesy de l’artiste

Tu mets en scène la sensualité, la violence et le rapport au corps comme espace politique. Ce sont des axes de réflexion et de révolte qui me paraissent essentiels à l’heure actuelle, pourtant encore peu d’artistes osent s’en emparer avec autant de force. Quel message tu tentes de faire passer au public, dans quel espace de réflexion tu l’invites ?

S.A : Mon travail repose sur un axe simple : quel est le rôle de la violence dans l’histoire des formes ? Et comment essayer de démanteler les mécanismes de la domination ? Cette violence en lien avec la sexualité et sa mise en image je m’y sens rattaché directement, comme un héritier, à cause de ce que je suis et de ce que je représente, dans et pour, la société. Je subis quelque chose mais au lieu de me laisser écraser je problématise, je magnifie …

Ensuite les problématiques qui découlent de la sexualité ont participé à me définir depuis que je suis très jeune : à partir du moment où on m’a insulté à cause de mon homosexualité. Le corps des hommes n’arrête pas d’être en balançoire entre désir et violence. Ce que tu vois dans mon travail, c’est la manière avec laquelle je vois le monde : un vécu que je pousse à l’extrême, sans essayer de tomber dans les nouveaux débats du droit à la neutralité et du vivre ensemble qui m’imposeraient de me débarrasser de ma façon différente de voir les choses.


Tu as publié sur les réseaux sociaux un post qui m’a donné envie d’hurler où tu évoques des menaces qui t’ont été envoyées avant le vernissage. La violence que tu décris dans ton travail, tu en fais toujours l’expérience, apparemment … Qu’est ce que ça dit de notre époque ?

S.A : Personnellement je ne vois pas de différences : la violence est là toujours aussi présente. Des gens vivent dans la peur et la honte, et on les pousse régulièrement vers la paranoïa et le suicide. Avant l’exposition moi et l’équipe de Glassbox nous avons effectivement reçu des messages sérophobes qui imaginent un lien entre rapports sexuels et « SIDA » (pour reprendre le mot écrit et re-posté sur un de mes dessins ou à des messages qui prononcent sur le ton de la blague l’appel au meurtre en parlant de nous pendre ou de nous tirer une balle) …

Je parle souvent de violence symbolique dans mon travail mais c’est bien de violence physique et psychologique dont qu’il s’agit aussi.


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