Sophie Labelle, l’auteure qui se moque du cis-tème

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© Sophie Labelle

Campus universitaire de Jussieu, lundi soir. Une petite centaine de personnes, principalement des étudiantes et des étudiants, s’installent dans l’amphithéâtre parisien. Elles sont venues pour rencontrer Sophie Labelle, l’auteure du webcomic « Assignée garçon » qui raconte le quotidien de Stéphie, une jeune fille transgenre, et de sa bande d’amis. Les hôtes de la soirée (co-organisée par les collectifs Féministes Révolutionnaires, Solidaires Étudiant-e-s Jussieu et NRJKIR) et la bédéiste québécoise sont accueillis par des applaudissement nourris. Il s’agit du 75ème événement d’une tournée européenne de deux mois pour l’artiste originaire de Montréal qui enchaîne les séances de dédicaces et passe de l’anglais au français si souvent depuis quelques semaines, qu’elle en perd un peu son latin.

Après une brève introduction à propos de l’accompagnement insatisfaisant des personnes transgenres* en France dans leur parcours de transition, et quelques rappels concernant les nombreuses discriminations ou violences dont elles sont encore victimes, l’auteure prend la parole.

Elle commence par dissiper un malentendu et explique que son Tumblr, créé en 2014, n’a jamais été pensé comme un guide à destination des personnes cisgenres* qui souhaiteraient s’informer sur la transidentité* : « Le but, à l’origine, c’était de pouvoir toucher le plus possible les personnes trans, qui sont rarement mises en avant. Je ne m’adressais pas spécialement aux personnes cis dans l’idée de les instruire. D’ailleurs, ça me surprend toujours de recevoir des messages de lecteurs qui me remercient de les avoir éduqués. » Elle poursuit et enfonce le clou  : « Mon public cible ce sont les personnes trans, je veux les divertir, leur donner de la joie de vivre. Mais je crois que ça met beaucoup de personnes mal à l’aise. Être une personne trans qui ne chercherait pas à éduquer un public cis, c’est ce qui heurte la sensibilité des gens. » Pour elle : « La vie des personnes trans est devenue une continuelle encyclopédie de savoirs. Se lever le matin devient éducatif. »

Assignée garçon – Sophie Labelle

Une notoriété à double tranchant

Concernant la popularité croissante de sa bande dessinée (elle comptabilise plusieurs centaines de milliers de fans sur les réseaux sociaux), elle déplore que l’anonymat d’Internet permette à des personnes malveillantes de déverser leur haine en toute impunité : « Le harcèlement a augmenté à mesure que ma communauté de lecteurs grandissait. J’ai été prise pour cible par des mouvements néo-nazis. Je suis devenue très amère lorsque j’ai été confrontée à cette horde de harceleurs, et le fait que personne ne semble vraiment s’en émouvoir. »

Elle dresse ensuite un constat inquiétant et désabusé de la façon dont la société se désintéresse du sort des personnes transgenres et ne prend aucune véritable mesure pour lutter efficacement contre la transphobie, comme s’il était du devoir des victimes d’éduquer elles-mêmes leurs agresseurs : « J’ai arrêté de voir l’éducation comme une espèce de salut pour les personnes trans. Des gens trans vont être agressés, vont mourir dans la rue et on vous répond “C’est parce que les oppresseurs sont ignorants”. Je suis devenue blasée par rapport à ça. Ce n’est pas l’éducation qui va changer ces personnes pour lesquelles notre existence même pose problème. »

D’ailleurs, elle affirme : « Nous devrions célébrer notre existence plutôt que de nous en excuser. »

La visibilité médiatique limitée des personnes transgenres

Elle n’est pas non plus très tendre avec les médias et regrette que la réalité des personnes transgenres ne soit la plupart du temps évoquée qu’à travers le prisme du militantisme : « Les médias, dans leur quête visant à assouvir leur curiosité à propos des personnes trans, sont en train de les déshumaniser. Comme si tout ce qui sort de nos bouches devait nécessairement servir une cause. »

Elle explique aussi, non sans humour, que la visibilité des personnes transgenres gagnerait à sortir du cadre du sujet d’étude scientifique pour certains journalistes : « Il y a toujours ce ton du documentaire quand les médias parlent de transidentité. Du genre : “Voici une personne trans dans son environnement naturel. Voyez comme elle fait ses stocks d’hormones pour l’hiver”. »

Toujours à propos de la visibilité des personnes trans dans les médias, elle évoque un autre problème récurrent : « Les médias sous-entendent souvent que les personnes trans se créent leurs propres obstacles, leurs propres souffrances plutôt que de mettre l’accent sur la responsabilité de la société dans la difficulté de vivre sa transidentité. On nous demande souvent de parler de notre enfance douloureuse, de nos opérations chirurgicales… Mais moi, je choisis de ne pas en parler dans mes planches. Ce n’est pas mon sujet. »

Assignée garçon – Sophie Labelle

La difficulté d’être une porte-parole

Lorsqu’on l’interroge sur la rareté des personnages FtM (Female To Man)* dans sa bande dessinée, elle répond : « Je ne me verrais pas prendre la place d’une personne qui saurait mieux expliquer que moi ce qu’elle vit. Je préfère me servir de la visibilité que j’ai pour mettre en lumière des auteurs qui peuvent parler de leurs propres expériences plutôt que de m’approprier la leur. »

De même, elle déplore que cette absence de visibilité contraigne les artistes transgenres à endosser le rôle de porte-paroles de la communauté, alors même que leur travail n’a pas forcément vocation à l’universalité : « C’est très difficile comme position de se voir qualifiée de représentante des personnes transgenres. Je ne représente personne en particulier. Je ne peux pas parler au nom de tous. Ce que je peux faire de mieux, c’est de créer des personnages qui incarnent certaines expériences, sans nécessairement en faire un enjeu de mes BD. »

Des carrières multiples et beaucoup de projets

Puis, elle évoque son ancienne profession dans l’enseignement :  « Il faut que je vous confie un lourd secret : je ne suis pas née dans un corps de bédéiste. J’étais assignée institutrice à l’origine. Ma mère croit toujours que c’est une phase d’ailleurs… »

Elle explique à l’auditoire que ce métier, c’était aussi une source d’inspiration : « Il n’y a rien d’autobiographique dans mes BD. Même si la moitié de l’Internet croit encore que j’ai 13 ans, comme Stéphie. Je reçois encore des messages du style “Tu dessines si bien pour ton âge, ta maman doit être très fière de toi.” En fait, j’ai surtout été inspirée par des parents d’enfants trans avec lesquels je travaillais. La mère de Stéphie est inspirée de ça par exemple. »

Assignée garçon – Sophie Labelle

Quant à ses projets et la façon dont elle imagine son avenir dans le dessin, elle voit les choses en grand : « Mon rêve ce serait que mes BD soient adaptées en comédie musicale, comme “Fun Home” d’Alison Bechdel. Je me donne une marge d’environ quarante ans pour que ça arrive. Pour patienter d’ici là, j’ai publié un livre de coloriage sur les genres et je prépare une série de romans jeunesse qui sera disponible en librairie à partir de janvier. »

Enfin, elle clôt la conférence devant un public hilare en plaisantant à propos de son statut d’auteure numérique et son intention d’abandonner un jour le support web pour celui du papier : « Je me vois bien sur mon perron en train de fumer ma pipe, retraitée de l’Internet. S’il y a moyen de poursuivre une carrière de dessinatrice en dehors, je suis preneuse. Mais peut-être que je ferais un come-back cinq ans après qui sait… Comme nos amis Facebook qui suppriment leurs comptes pendant trois jours puis reviennent en disant “J’ai vu la vraie vie. J’ai ressenti des émotions humaines.” » 

À la fin de la séance, une longue file se forme pour obtenir une dédicace. Preuve supplémentaire, s’il en fallait une, que Sophie Labelle sait intéresser et faire rire ses lectrices et ses lecteurs bien au-delà du virtuel.



Transgenre : Une personne qui ne s’identifie pas au genre qui lui a été attribué à la naissance.

Cisgenre : Une personne qui s’identifie au genre qui lui a été attribué à la naissance.

Transidentité :  Le fait, chez certaines personnes, d’avoir une identité de genre et/ou une expression de genre différente de leur sexe assigné.

FtM : Terme auquel peut s’identifier un homme trans.

Source 

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