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Le queer gaze, la prochaine révolution à l’écran ?

Le queer gaze, la prochaine révolution à l’écran ?

La télévision et, dans une moindre mesure, le cinéma ont contribué à médiatiser et à représenter les luttes queer. Depuis une dizaine d’années, on voit fleurir de plus en plus d’œuvres mainstream qui traitent avec justesse de problématiques propres à la communauté LGBTQIA+, notamment en mettant en scène des acteur·rice·s concerné·e·s. Celles et ceux-ci participent d’ailleurs souvent à l’écriture de leurs personnages, dans une logique de reconquête de leur image et de leur subjectivité dont on les a longtemps privé·e·s. 

Cette évolution récente s’inscrit dans la continuité d’une avancée lente des représentations, et par là une nouvelle histoire plus inclusive nous est proposée, marquée notamment par Sense8, Pose, Euphoria, ou bien d’autres séries qui se réapproprient un médium dominant pour (ré)inventer et visibiliser des regards et des subjectivités nouvelles. Pourtant, la question du regard queer, est rarement posée : qu’est-ce que c’est qu’être un·e spectateur·rice queer ? Plus qu’une seule appartenance à la communauté LGBTIA+, être queer, c’est revendiquer une identité fluide, insaisissable, en marge. Une identité inclassable qui s’érige contre la fixité de la norme, dont l’existence-même représente une menace pour le système hétéropatriarcal régularisant, étouffant et aliénant. Quelle place peuvent donc trouver les personnes queer dans des œuvres mainstream et normées dont elles ont été traditionnellement exclu·e·s ? La fiction comme le documentaire ont permis de visibiliser nos corps, nos identités et nos histoires à grande échelle. Deux séries récentes – Visible, disponible sur Apple TV, et Hollywood sur Netflix – montrent comment les personnes queer peuvent déconstruire, voire réinventer le regard que l’on porte traditionnellement sur la culture dominante. Une autre histoire du cinéma et de la télévision, à savoir blanche, cisgenre et hétéronormative, est bien en train de s’écrire… et elle pose les bases d’une théorie sur le queer gaze.

Visible : (re)faire l’Histoire pour repenser le regard

Visible : Out on Television, réalisée par Ryan White, est la première série documentaire d’Apple TV+ (lancée en France il y a bientôt six mois). Elle ne se propose pas seulement de retracer l’histoire tumultueuse qui lie les personnes LGBTQIA+ à la télévision américaine ; elle crée littéralement cette Histoire qui n’a jamais été racontée. Grâce à une structure chronologique, on nous propose de suivre, sur cinq épisodes construits comme cinq chapitres, les avancées de la télévision américaine, passant de « l’âge des ténèbres » (épisode 1) à « la relève » (épisode 5). Une place prépondérante est accordée aux témoignages des créateur·rice·s, acteur·rice·s, activistes, journalistes et scénaristes qui ont participé (souvent dans l’ombre) à cette Histoire et ont assisté à la transformation progressive de la télévision.

De Ellen DeGeneres à Lena Waithe, en passant par Billy Porter, Laverne Cox ou Miss Major Griffin-Gracy, des dizaines de personnalités plus ou moins connues du grand public nous offrent leurs témoignages, leurs voix et leurs subjectivités. Toustes insistent sur l’importance de leur position de spectateur·rice·s, et sur les séries ou évènements télévisuels qui ont façonné leur vision du monde. Être spectateur·rice, c’est déjà prendre part à une histoire. C’est précisément l’une des grandes réussites de Visible : la série nous donne à voir des archives jusqu’alors invisibilisées. Les émeutes de Stonewall, l’épidémie de sida, l’assassinat d’Harvey Milk, l’apparition des premiers personnages queer à l’écran, tous ces événements, tous ces visages et toutes ces luttes nous sont rappelées, mais aussi et surtout nous sont montrées. En ce sens, Visible est très proche du magnifique téléfilm de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, The Celluloid Closet (1995), qui, à partir de la même formule et du même travail d’archive et de témoignage, retraçait cent ans d’histoire du cinéma en posant la question de la place des personnes queer à l’écran. 

Mais la particularité de Visible est de mettre des images documentaires sur des évènements traumatiques de l’histoire LGBTQIA+ jusqu’ici peu montrées dans les œuvres mainstream. Le travail de recherche et d’archivage effectué est époustouflant et permet de faire de nous, non seulement des spectateur·rice·s, mais également des acteur·rice·s de cette histoire télévisuelle. Comme le dit avec beaucoup d’émotion Billy Porter à propos de l’épidémie de sida et du militantisme d’ACT UP au début de l’épisode 3 : « Vous ne pouvez plus nous effacer. Et cela ne se reproduira plus jamais. » Une nouvelle Histoire s’écrit sous nos yeux, une Histoire dont nous n’avons pas été effacé·e·s. Visible, comme son nom l’indique, nous rappelle l’importance de la visibilité, certes, mais aussi et surtout de notre regard à nous, spectateur·rice·s.

Regarder, c’est créer des souvenirs, de la mémoire, des archives. Regarder, c’est déjà faire l’histoire.

Assez ironiquement, cette série, qui a vraisemblablement été créée par Apple TV dans une démarche de pinkwashing, n’a pas bénéficié de beaucoup de visibilité médiatique. Elle est pourtant d’une importance cruciale pour la démocratisation d’une réflexion sur le rapport qu’entretiennent les luttes LGBTQIA+ avec les archives, et plus généralement avec l’image. Cette question d’une Histoire des images LGBTQIA+ avait par ailleurs déjà été posée par le magnifique Race d’Ep, de Lionel Soukaz et Guy Hocquenghem, sorti en 1979 – un documentaire aujourd’hui très rare et presque introuvable (quelques extraits sont visibles sur le Dailymotion de Lionel Soukaz). La sortie le 19 juin prochain sur Netflix du documentaire d’archives Disclosure, qui se propose de « révéler comment, simultanément, Hollywood reflète et contribue à alimenter nos plus profondes anxiétés autour du genre […] en révolutionnant le regard que l’on porte sur les personnes transgenres », contribuera sans doute à l’écriture de cette nouvelle Histoire audiovisuelle queer. 

Hollywood : réécrire le passé d’un point de vue queer

Hollywood est la nouvelle série de Ian Brennan et Ryan Murphy, à qui l’on doit déjà la très importante Pose, qui raconte la culture et l’histoire des ballrooms en donnant la voix aux personnes concernées. Ryan Murphy y avait notamment engagé Janet Mock, une autrice et militante trans* noire, en tant que scénariste, productrice et réalisatrice. C’était une première dans l’histoire des séries hollywoodiennes, et c’est tout naturellement que Murphy l’a de nouveau sollicitée pour l’écriture d’Hollywood. Cette nouvelle série nous propose de (re)découvrir le Los Angeles post Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement l’essor de l’industrie cinématographique et le monde des grands studios américains. On y suit plusieurs personnages, certains fictifs, d’autres inspirés de figures réelles, tous animés par un même rêve : conquérir Hollywood, et ce même s’iels sont homosexuel·le·s ou racisé·e·s.

Un certain nombre de critiques ont reproché à la série son côté feel good, ainsi que sa correction de l’Histoire, alors que c’est justement ce qui la rend passionnante. L’enthousiasme que semblent ressentir les scénaristes à réécrire l’Histoire pour changer de perspective et rendre justice à ces personnages qui connaissent toujours, traditionnellement, des fins terribles, est communicatif. Avec Hollywood, Murphy nous offre une belle histoire sur un monde répugnant, une histoire d’où, enfin, nous ressortons gagnant·e·s. Et il ne devrait y avoir aucune honte à prendre du plaisir et à se délecter de cette vision et révision fictionnelle de l’Histoire. Dans Hollywood, nous ne mourrons pas sous les coups, les balles ou les matraques de la police, de la suprématie blanche, ou de l’hétéropatriarcat. Sans pour autant effacer l’oppression systémique, le racisme et l’homophobie du milieu hollywoodien des années 1950, Murphy nous offre une série qui fait du bien tout en nous invitant à repenser le regard que l’on porte sur cette culture dominante à laquelle beaucoup d’entre nous ne se sont jamais senti·e·s appartenir. Il est important de se souvenir qu’il y a bien, dans ces films d’époque, des acteurs homosexuels, comme Rock Hudson, incarné dans la série par Jake Picking. Les films de cet acteur méritent de se voir incarnés par des subjectivités queer, et c’est ce à quoi la série nous invite. 

Découvrir des œuvres marginalisées et effacées de l’histoire officielle est crucial, mais relire cette histoire blanche, cisgenre et hétérosexuelle pour y trouver du marginal, du queer, de l’anormal peut aussi s’avérer très intéressant. C’est par exemple ce à quoi s’essaye Mark Rappaport avec son captivant Rock Hudson’s Home Movies, dans lequel il donne la parole à un Rock Hudson revenu d’entre les morts pour revoir ses films à l’aune de son homosexualité. Car si elle n’a été découverte par Hollywood que quelques mois avant sa mort du sida en 1985, de nombreuses allusions à cette orientation sexuelle étaient présentes, de manière plus ou moins explicite, dans ses films, et c’est ce que dévoile Mark Rappaport. Rock Hudson faisait partie de la communauté LGBTQIA+, et a largement participé à l’éclat de cet âge d’or hollywoodien. Cela doit lui être rendu, et nous être rendu. 

Le queer gaze comme posture spectatorielle radicale

Bien que ces deux séries soient très différentes, leur sortie presque simultanée n’est pas anodine. Elles nous invitent en effet toutes deux à réfléchir au queer gaze. Si l’expression de queer gaze reste, pour l’instant, un impensé, la question du male gaze (théorisée par Laura Mulvey dans son essai Visual Pleasure and Narrative Cinema publié en 1975) et du female gaze (récemment reposée par Iris Brey dans son livre Le Regard féminin, une révolution à l’écran), est largement discutée parmi les cinéphiles et les universitaires. Si l’on cherche à penser au-delà de cette binarité de genre, serait-il possible d’esquisser une réflexion sur le(s) queer gaze(s) ?

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Paris is Burning, de Jennie Livingstone (1991)

Avant toute chose, il est important de rappeler que les séries précédemment évoquées s’inscrivent dans un système de production capitaliste (elles sont produites par Netflix et Apple TV+), et que leur structure ainsi que leur mode de narration est normé, voire normatif. Il n’y a dans ces deux séries aucune exploration formelle des marges. Même s’il est difficile de définir l’esthétique queer, il est assez évident que ce n’est pas ce à quoi nous avons affaire ici. Selon nous, pour ne pas entrer en contradiction avec lui-même, le queer gaze doit s’éloigner de la culture dominante. Si ces projets de visibilisation sont d’une importance capitale, un authentique queer gaze peut difficilement s’y inscrire. Comme l’écrit la journaliste anglaise Molly Moss dans son article « Thoughts on a queer gaze » : « An authentic ‘queer’ gaze doesn’t fit with any framework at all, embracing and normalising what society perceives as the strange, the unclassifiable and the difficult. This sets the queer gaze apart from the rigid norms of the LGBT filmmaking [Un queer gaze authentique ne rentre dans aucun cadre, il embrasse et normalise ce que la société perçoit comme étant le bizarre, l’inclassable et le difficile. Cela place le queer gaze à l’écart des normes rigides du cinéma LGBT]. »

Esthétiquement, le queer gaze se doit d’être radical, hors normes, voire même anti-normes. Comme le rappelle la critique d’art et autrice Elisabeth Lebovici dans l’épisode « Queeriser la création artistique » du podcast « FURIES », le queer est ontologiquement à venir. Laisser la parole aux personnes concernées, et penser des esthétiques qui s’éloignent de la norme, se rapprochant parfois du Camp – esthétique over the top, extravagante, flamboyante et ironique, définie notamment par Susan Sontag dans son essai Notes on Camp –, sont des initiatives qui peuvent déjà être vues comme queer. Et on espère voir fleurir de nouvelles tentatives et explorations des marges sur nos écrans, ou ailleurs.

Pour ne pas risquer d’être dénaturé, le queer doit s’inscrire dans un circuit marginal, anticapitaliste, intersectionnel, révolutionnaire et révolté.

Que ces initiatives soient distribuées en salles ou sur les plateformes de VOD traditionnelles semble presque contradictoire. De nouvelles plateformes autogérées et à but non lucratif voient le jour pour justement s’éloigner du circuit de production et de diffusion dominant. 

Cependant, en attendant que le queer advienne (ou en espérant qu’il n’advienne pas, si sa nature est d’être éternellement à venir), il nous est déjà possible d’exercer un regard queer sur le passé, et de prendre conscience que nous avons toujours été là. Que ce soit directement sur les écrans, derrière les caméras ou derrière les machines à écrire, nous avons participé à la création de ces films et ces séries, de cette culture dite dominante. Elle est à nous. Et nous pouvons (devons ?) la revendiquer. C’est en tout cas ce à quoi Visible et Hollywood nous invitent. Ces deux séries nous poussent d’ailleurs à penser le queer gaze moins comme une esthétique que comme une posture spectatorielle. Ainsi, le queer gaze pourrait consister en une déconstruction du regard des spectateur·rice·s, un travail que chacun·e pourrait faire pour voir le queer dans ce que l’on nous vend comme étant la culture officielle et hétéronormée. Voir derrière les apparences pour se réapproprier cette culture qui nous a exclu·e·s et qui pourtant nous appartient. Le queer gaze serait un regard qui s’exerce. Un regard acteur, actif. 

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The Watermelon Woman, de Cheryl Dunye (1997)

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Dans l’épisode 4 de Visible, Wanda Sykes, Ellen DeGeneres et Margaret Cho spéculent sur le lesbianisme de nombreux personnages de la culture mainstream, de Sabrina de Charlie’s Angels à Xena, l’héroïne de Xena la guerrière. Cette séquence est très drôle mais aussi très émouvante, car c’est un vrai moment d’expression de queer gaze. On retrouve d’ailleurs une séquence similaire dans The Celluloïd Closet, où l’autrice et productrice Susie Bright raconte le scénario alternatif et lesbien qu’elle s’est construit mentalement dès la première apparition de Marlene Dietrich dans Morocco de Josef von Sternberg. Il semble aussi intéressant de mentionner The Watermelon Woman, film culte de Cheryl Dunye tout entier construit autour de la question du queer gaze (disponible gratuitement sur le site de la Criterion Collection). Fascinée par une actrice noire aperçue dans un film des années 1930 et créditée comme « The Watermelon Woman », Cheryl décide de se lancer dans une enquête afin de retrouver la trace de cette femme (qui s’avère être lesbienne) et de reconstruire son histoire. Sous la forme d’un faux documentaire, et à l’aide de fausses archives, Cheryl Dunye recrée de toutes pièces l’histoire de cette actrice oubliée pour justement montrer la difficulté, pour les personnes LGBTQIA+ racisées, de se construire en l’absence d’images.

Le queer gaze pourrait donc résider dans l’acte de créer de nouvelles images et de nouvelles histoires, quitte à réinventer et faire mentir l’Histoire « officielle » qui nous est apprise dès notre plus jeune âge. Écrire une fanfiction sur Sherlock et Watson, imaginer une romance entre Batman et Superman, voir Elsa de la Reine des neiges comme un personnage lesbien ou shiper Cate Blanchett et Sarah Paulson, c’est déjà exercer son queer gaze. L’appartenance de Bob l’éponge à la communauté LGBTQIA+, qui semble avoir été récemment confirmée par la chaîne Nickelodeon, révèle la performativité du queer gaze (depuis l’apparition du personnage sur nos écrans de télévision, il ne fait aucun doute, pour les personnes LGBTQIA+, que Bob est des nôtres), mais aussi le féroce attachement des personnes hétérosexuelles à l’hétéronormativité des personnages de fiction pour enfants. Admettre que Bob l’éponge est gay ou asexuel leur est tout bonnement impossible, alors qu’iels admettent sans aucune objection que Cendrillon, Blanche Neige, Simba et l’écrasante majorité des personnages Disney soient hétérosexuel·le·s. Ce qui leur pose problème n’est pas la sexualisation des personnages de dessins animés mais bien le fait que ces personnages puissent troubler l’ordre hétéropatriarcal en étant queer. Malheureusement pour elleux, le queer gaze s’exerce dès l’enfance, et des milliers d’enfants queer travaillent déjà, par leur imaginaire, à déconstruire l’hétéronormativité des dessins animés. 

Le queer gaze est créateur de trajectoires obliques. Le queer gaze est affabulateur et créateur d’imaginaires alternatifs et de mondes nouveaux.

Le queer gaze infiltre la culture dominante pour la détruire de l’intérieur et pour en révéler les dysfonctionnements. Le queer gaze, ce n’est pas voir le queer là où il n’y en a pas, c’est révéler que le queer est déjà actif dans la norme. C’est d’ailleurs ce qu’explique José Esteban Muñoz dans l’introduction de son livre Desidentification : Queers of Color and the Performance of Politics : « Le processus […] qui consiste à lire entre les lignes de la parole dominante, la considérant comme la parole ordinaire/habituelle tout en résistant activement aux injonctions codées à regarder et s’identifier comme hétérosexuel-le, peut être compris comme une tactique de survie que les ‘queers’ utilisent lorsqu’iels naviguent les médias dominants. Un tel processus peut être considéré comme ‘désidentificatoire’ en ce qu’il ne consiste pas en l’assimilation d’une matrice hétérosexuelle mais plutôt en un désaveu partiel de cette forme culturelle qui œuvre à la restructurer de l’intérieur. » Au-delà de la survie, ce regard queer permet de déconstruire la culture dominante et de construire une culture alternative. Le queer gaze semble être une force créatrice, reconnue dans la communauté queer notamment à travers l’écriture de fanfictions, mais aussi avec, par exemple, la création de memes, outils nous permettant de travailler ce queer gaze pour détruire la norme de l’intérieur. 

Il ne s’agit évidemment pas de dire que la norme est queer, mais d’affirmer que l’acte de poser un regard queer et déconstruit sur la norme, c’est déjà une forme de queer gaze. Parce qu’en se réappropriant des images qui ne sont, à l’origine, pas les nôtres ; en inventant, en imaginant, en se racontant des histoires, on se construit notre propre Histoire. 

Image à la une : still de la série Pose de Ryan Murphy, Brad Falchuk et Steven Canals

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