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Para One – Exploring the Machine, Partie 2

Para One – Exploring the Machine, Partie 2

Para One a marqué 2021 avec SPECTRE, un triple projet – album, film et live – aussi intime qu’ambitieux. Suite d’un entretien fleuve en trois parties.

Après avoir évoqué en détail la construction de son album Machines of Loving Grace (Partie 1 à retrouver ici), le musicien et cinéaste Para One nous a donné quelques clés pour mieux comprendre le deuxième épisode de SPECTRE : le film Sanity, Madness & The Family. Premier long métrage de Para One en tant que réalisateur, ce film prend la forme d’une double enquête : une enquête sonore et une enquête sur un secret de famille.

Partie 2 : Sanity, Madness & The Family

Cinder – Le deuxième épisode de SPECTRE, c’est ton film Sanity, Madness & The Family qui est sorti le 20 octobre dernier au cinéma. Tu n’avais pas peur que la diffusion de ce film rencontre d’énormes difficultés avec le Covid ?

Para One : C’est même pas que j’avais peur, c’est qu’on était complètement dedans puisque le film était prêt depuis un moment. Encore une fois c’est une question d’acceptation et de principe de réalité. C’est comme ça. Il y a un embouteillage effrayant dans le cinéma depuis un an. Mais je n’avais pas peur, c’est un film qui est très spécifique, je ne dirais pas qu’il est expérimental mais c’est un film de niche, et je l’assume comme tel donc il n’y a aucun problème. C’est un film intime qui doit toucher dans l’intime, et s’il est diffusé dans peu de salles comme c’est le cas actuellement mais qu’il peut toucher les personnes qu’il doit toucher, j’en suis très content.

D’ailleurs ça rejoint aussi ce que je pense pour le disque et pour tout le reste. Ma cinéphilie s’est construite sur des films que j’ai découverts en VHS ou que j’allais voir à Pompidou, des films de Pelechian que personne ne voyait à l’époque, des montages en Super 8. Je m’inscris dans cette cinéphilie-là, donc il faut peut-être que j’assume aussi à l’âge que j’ai que ce sont des œuvres comme ça que je vais faire, c’est-à-dire des œuvres que les gens seront contents de dégoter dans 30 ans en se disant « ah ouais mais il y avait ce truc-là, c’était ce projet hyper bizarre ». Donc non ça va avec le reste, ça ne me traumatise pas plus que ça. En tout cas je n’ai pas des envies de grandeur avec ce film et ce serait grossier d’en avoir, parce que c’est un film à la première personne, auto-produit etc.

Tu tenais quand même à ce qu’il sorte en salle ?

J’aurais pu me satisfaire d’une diffusion en streaming mais c’est vrai qu’on avais tous envie, les producteurs y compris, de marquer le coup et de le faire exister en salle. C’est aussi une façon d’être pris au sérieux, même si on reste à petite échelle. En tout cas pour moi c’est un film qui est fait pour être vu en salle, déjà parce que c’est une expérience sonique forte. Mais bon je sais aussi que je dois avoir les ambitions bien réglées tu vois.

Derrière chaque fou se cache peut-être un prophète…

Para One
La bande annonce du film Sanity, Madness & The Family

Le titre de ce film vient d’un livre éponyme qui a été publié en 1970 aux éditions Penguin et qui traite de schizophrénie. Pourquoi ce choix ?

Ça joue beaucoup dans l’histoire du film. En fait c’est lié à une histoire très intime qui est le point de départ du film. L’idée c’est d’explorer ce que c’est que la maladie mentale d’un enfant dans une famille, et ce que cette maladie mentale supposée – en l’occurrence celle de ma sœur – peut vouloir dire. Le livre dont vient le titre, c’est un peu un fondement de l’anti-psychiatrie qui existe aussi en France avec Guattari et Deleuze et leur ouvrage Mille Plateaux par exemple. En fait, au départ, le livre Sanity, Madness and the Family, c’est l’idée d’aller voir ce qui se passe quand il y a un enfant qui a des symptômes de schizophrénie, d’aller interroger les rapports avec les parents, avec les frères et sœurs et de faire une enquête qui du coup s’apparente justement à des sciences humaines, d’aller voir de quoi il en retourne.

Bien souvent la conclusion c’est que ce n’est pas vraiment l’enfant qui ne va pas bien en fait… Enfin il y a pas que ça. Il y a un rapport biaisé dans la famille, il y a un truc qui ne va pas, il y a un secret… Et il se trouve que le film que j’ai réalisé est une enquête qui m’a fait déboucher sur un secret de famille en partant de l’enfant-symptôme. Donc il me semblait que c’était tout à fait aligné avec le sujet de ce livre. Même si le film est une fiction, il se base aussi sur la réalité puisqu’il y a des points très autobiographiques dedans.

J’avais besoin d’un ailleurs pour aller chercher d’autres pratiques qui me rafraichissaient et qui me semblaient plus saines.

Para One

Est-ce que tu verrais ce film comme une double enquête ? Une enquête sur ta famille, et une enquête sur les sons que tu es allé chercher ?

Oui c’est vraiment ça. J’ai convoqué cette attirance pour l’Asie et pour l’Orient parce qu’elle m’était totalement naturelle. Enfin pas dans le sens « inné », puisqu’elle est hautement culturelle, mais ancienne en tout cas. C’est en allant se confronter à une autre culture, et à un autre soleil aussi puisqu’on parle notamment du « pays du Soleil-Levant », qu’on peut avoir un autre regard justement sur la santé mentale. Derrière chaque fou se cache peut-être un prophète, ça c’est une phrase qui est dans le film. Derrière Richard Brautigan se cache peut-être un prophète, pour le meilleur et pour le pire d’ailleurs. Derrière cette sœur prétendument malade se cache peut-être une vérité que personne ne veut accepter… En fait il y a des gens qui sont considérés ici, à Sainte-Anne à Paris, comme fous et puis tu les emmènes à Oulan-Bator et ils deviennent des shamans tu vois.

Tu veux dire que la façon dont ces personnes sont traitées est un miroir de nos sociétés.

C’est ça. Et l’idée d’enquêter, c’était d’aller dans des endroits où la guérison spirituelle se fait par la musique. Moi qui ai grandi dans une famille très spirituelle mais au sens tout à fait chrétien du terme – chrétienté qui a connu beaucoup de dérives sectaires et d’abus sur la question de la guérison psychique et spirituelle notamment – j’avais besoin d’un ailleurs pour aller enquêter et pour aller chercher d’autres pratiques qui me rafraichissaient en fait, et qui me semblaient plus saines.

Para One
L’affiche officielle du film Sanity, Madness & The Family qui n’est pas sans rappeler la pochette d’un album bien connu

Tu as souvent dit en interview que tu ne te sentais pas assez âgé pour réaliser ton premier long métrage. Est-ce que tu as senti que le bon moment était finalement arrivé, ou est-ce qu’au contraire tu ne le sentais toujours pas mais que tu as décidé d’aller contre cette voix intérieure qui te freinait ?

C’était le moment là en fait. Ça y est, je suis assez âgé (rires). Disons que c’est surtout le seul moment où j’ai pu m’autoriser à faire ce film. Ça correspond au moment où j’ai commencé à avoir des clés sur ce secret de famille que je découvrais. Ce secret m’a permis de comprendre pourquoi je voulais faire des films de manière inconsciente, et d’amener ça à la conscience, et c’est ça qui m’a permis de trouver le courage d’enfin le faire. Ce qui est beau quand ce genre de choses arrivent, c’est qu’il y a une forme d’écologie des choses, c’est-à-dire que toute l’énergie engagée, tout le temps soi-disant perdu, tout l’argent dépensé dans des synthétiseurs vidéo au fil des ans, dans des caméras, tout ça faisait sens tout d’un coup. Toutes les images que j’ai prises de ma sœur sur la plage, de mon père avant qu’il meure etc., en fait elles sont dans le film et elles s’y intègrent d’une nouvelle manière. Ces images sont devenues une partie intégrante de tout ça. En le faisant je me suis vraiment dit « en fait j’avais raison de faire ça à l’époque, même si ça paraissait du pur sacrifice ». D’un seul coup tout prenait un sens incroyable.

Mon métier rejoint ma vie à un niveau assez dingue puisque c’est en travaillant sur un film que j’ai découvert un secret extraordinaire qui a bouleversé ma vie.

Para One

C’est comme si tu résolvais une énigme.

Oui, et surtout ce qui est fort pour moi c’est que mon métier rejoint ma vie à un niveau assez dingue puisque c’est en travaillant sur un film que j’ai découvert un secret extraordinaire qui a bouleversé ma vie. Ça, ce sera dans le film, donc je ne peux pas en dire plus, mais c’est le moment où mon boulot rejoint ma vie et celle des gens qui m’entourent, et donc c’est assez vertigineux.

On peut parler d’une « Épiphanie ».

Oui c’est ça. Ou de « Vertigo » (rires).

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À ce jour tu as sorti trois clips autour de SPECTRE, tous connectés les uns aux autres et réalisés par William Labouri. Est-ce que tu lui as confié ces clips parce que tu ne voulais pas t’en occuper toi-même, ou plutôt parce que tu étais intéressé par sa vision en particulier ?

C’est les deux à la fois. Déjà je ne veux pas réaliser de clips. Même si je l’ai déjà fait, c’est quelque chose qui me pétrifie un peu, parce qu’en fait j’ai trop peur de devoir me frotter à une esthétique publicitaire qui est vraiment l’inverse de ce que je veux. Et j’avais besoin de confier ça à quelqu’un qui était vraiment capable d’être engagé artistiquement là-dessus, donc William était cette personne.

C’est encore une fois une histoire de boucle puisqu’il avait aimé mon film It Was On Earth, et il a fait un court métrage que moi à mon tour j’ai aimé. Bonnie Banane avec qui je travaillais me l’a présenté, et il m’a dit « j’aimerais bien faire un clip pour toi un jour ». C’est donc son nom qui est venu au moment de réaliser les clips. Parce que oui, il était question que je réalise ces clips au départ, mais comme j’ai fait le film, je me suis dit que j’allais plutôt demander à un artiste – parce que je considère que William est un artiste à part entière – de me donner sa propre interprétation. Je lui ai montré le film, je lui ai dit « tu as carte blanche pour faire une sorte de spin-off autour de ça ». Je lui ai aussi donné des éléments et des références dont certaines qu’on avait déjà en commun comme Chris Marker, etc.

J’ai toujours dit que je voulais étendre le spectre de ce que j’aime plutôt que de me déplacer dans ce spectre.

Para One

C’est justement ce que j’allais te demander, est-ce que la référence à La Jetée faisait explicitement partie de ton cahier des charges ou c’est son idée à lui ?

On a tous les deux cette fascination pour Marker. Lui il a étudié le montage, et il faut savoir que Chris Marker est un dieu de la photographie mais aussi du montage. Donc on baignait dans ces influences et c’est sorti un peu tout seul. William a réinterprété un dispositif qui est dans le film, à sa manière à lui. Je trouve que c’est très brillant justement la ligne de crête qu’il a trouvée pour être à la fois en référence au film, mais aussi dans son univers à lui. Je suis très content de ces clips, très fier de ce qu’il a fait.

Le clip de « Alpes » réalisé par William Labouri

Entre SPECTRE et ta bande son pour Petite maman, le dernier film de Céline Sciamma, ton travail est très tourné vers le cinéma cette année. Est-ce que tu penses revenir véritablement à la musique de club un jour ou tu sens qu’une page s’est tournée ?

Cette année j’ai fait quatre musiques de films dont celle de Petite maman effectivement. J’ai également collaboré avec Teki Latex sur plusieurs morceaux pour le nouveau film de Jacques Audiard Les Olympiades. C’est Rone qui a fait la bande originale et nous on a fait la musique de tout ce qui est scènes de soirées, de clubs, etc. Et il y a aussi la BO du film suédois Pleasure sur laquelle on a collaboré avec Léonie Pernet. Donc évidemment que j’ai mis un pas de côté par rapport à la musique de club. Déjà parce que comme tout le monde j’ai un peu été obligé d’arrêter mon activité de DJ il y a un an. Est-ce que ça m’arrange ? Peut-être. Parce que j’avais envie aussi d’être dans une vie un peu plus diurne, plus quotidienne ici à Paris dans mon studio et de composer, ou à la campagne.

Mais non, la musique club reste quelque chose qui m’attire, la transe, le fait de faire danser. Je travaille sur mon live actuellement et il est question de pouvoir le faire à la fois devant un public assis et debout donc c’est intéressant. En tout cas il n’y a pas d’adieu à quoi que ce soit, c’est plutôt une manière d’appréhender une nouvelle chose. Encore une fois si on reprend le terme de « spectre », j’ai toujours dit que je voulais étendre le spectre de ce que j’aime plutôt que de me déplacer dans ce spectre. J’ai l’impression qu’il y a un phénomène de mode où on suit à chaque fois le nouveau truc en se déplaçant dans un spectre, or moi je veux tout accepter et ne rien renier de ce que j’ai aimé. Donc je ne ferme pas la porte à cette partie de mon travail.

À suivre…


Le film Sanity, Madness & The Family est sorti le 20 octobre au cinéma et sera bientôt disponible en streaming.

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