Pakun Jaran. Noyade et renaissance électroniques.

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Crédits : Samia Lamri

On y plonge comme dans un voyage sonore électronique calibré à la poussière près, aux mille influences toutes plus pointues les unes que les autres. Breakcore, bruitisme, IDM, electronica : ce n’est qu’un extrait de ce qui constitue le premier EP, Sekt, de Pakun Jaran.

L’artiste bordelais, membre du collectif artistique We Are Vicious, est un surdoué du son. Entre titres purement instrumentaux et interludes agrémentés de la voix de sirène d’Aya, un véritable fil narratif se construit au fur et à mesure de l’écoute des six titres. On sent le perfectionnisme sous-jacent, le goût du travail bien fait et la douceur sous la noirceur. Quatre ou cinq lettres par morceaux, des petites touches délicates, des étrangetés atmosphériques : l’EP est une jungle humide, à la fois machinale et organique. On écoute de tout notre être, et nous n’avons pas le choix, tant l’univers est riche et semé de surprises. Rencontre avec l’artiste qui se cache sous ce bel objet.

Manifesto XXI – Tu as sorti un premier EP, Sekt. Comment s’est-il construit ?

Dans le chaos, avec beaucoup de peine mais avec surtout beaucoup de tendresse. C’est un projet qui a pris quelques années de ma vie pour se construire, qui a changé de nombreuses fois de fond et de forme. Les différentes étapes et expériences écumées, autant au sein de la musique qu’en-dehors ont de toute évidence, ont de toute évidence fait émerger un arsenal d’influences, d’inspirations et d’idées plutôt larges, qui n’ont pas manqué de mûrir durant toutes ces années. Ce temps m’a permis d’apprendre, petit à petit, à assumer mes penchants pop autant que mes penchants electronica ; ça m’a aussi permis d’acquérir, évidemment, une meilleure précision dans mes productions.

Dans un premier temps, l’EP était destiné à sortir sur un label encore en cours de façonnage lors de la création de ce qui deviendra Sekt. Le label en question, c’était le projet de mon ami Pierre, aka Bruma, qui voulait créer une édition annexe au label Toulousain Le Cabanon. Paix et prospérité sur eux tous. Malheureusement, ce projet fut avorté. Entre autres, par manque de temps respectifs. Mais ce fut une étape importante, et probablement même la plus fondatrice, autour de la conception de Sekt. Dans un dernier temps, une fois l’EP rentré dans sa phase finale, il y a eu le contact avec le label berlinois Kaometry, qui a conduit l’EP jusqu’à sa sortie. J’ai pu, grâce à eux, obtenir une aide précieuse pour la post-production qui a fait de cet EP ce qu’il est, jusqu’à terminer entre les mains de Stazma pour le mastering.

C’est quoi l’unité de cet EP ? Qu’est-ce que ça raconte ?

Ça met en narration l’histoire de toutes ces années, avec tout ce que ça implique en terme d’évolution. Ma vision, la façon de réfléchir ma musique, de clarifier la direction et le propos artistiques. C’est une sorte de cercle vicieux, qui s’articule autour des doutes et des certitudes, perpétuellement : une des raisons qui ont peut-être poussé la production à s’étaler autant dans le temps.

Je pense que depuis le début, l’unité de ce projet, c’était de proposer un objet sonore radical, expérimental, voire insensé, mais qui se devait à la fois de rester lisible et accessible. Quelque chose qui peut toucher les oreilles exigeantes comme les moins averties. Sans vouloir verser non plus dans le cliché fatiguant du partage absolu ou de l’ambition de rassemblement universel autour de ma musique ; en fait, je tenais moins que tout à balancer un projet qui ressemblerait plus à une démonstration de force qu’à un conte audio. Et, quand je parle de « conte audio », c’est justement la dimension imagée et narrative qui m’intéresse : ce côté quasi cinématographique, qui peut potentiellement faire écho en tout le monde, et que chacun puisse s’en faire son propre film ou sa propre histoire.

Maintenant, si tu tiens à savoir quel genre d’histoire j’ai personnellement distillé lors de la confection de l’univers et de l’ambiance globale… Disons déjà qu’il est difficile d’occulter la dimension ostensiblement aquatique, après écoute ; et, qu’entre autres, il y est question de submersion, de noyade, de mort et de renaissance.

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Crédits : Samia Lamri

Pourquoi ?

C’est une mise en abîme du processus et des étapes clés qui constituent autant la construction de Sekt que l’évolution de mon projet solo. Je parlais des différentes formes que l’EP a connu au fil du temps. Pour la petite anecdote, la toute première version du projet était l’une des plus abouties, absolument rien à voir avec la déclinaison actuelle : je vivais en colocation à ce moment-là, et on faisait tous un peu de son via un PC commun. Un beau jour, tout a crashé. J’ai tout perdu : d’où la noyade. À ce moment précis, c’est plusieurs années de boulot acharnés qui disparaissent brutalement. C’est plutôt violent, et je me suis personnellement demandé si ça valait le coup de continuer. Et, sans l’ombre d’un doute, il m’est apparu que ça valait le coup. Repartir de zéro, c’était le meilleur moyen de franchir l’étape supérieure, de remettre en question et de déconstruire toutes mes certitudes : mon approche de la composition et mes modes de productions. Je pense que c’était un mal nécessaire.

Tu parlais de tes influences pop, et tu as notamment une bonne imagerie Britney Spears. C’est arrivé sur le tard ?

Ce qui est arrivé sur le tard, pour moi, c’est d’accepter et d’assumer ces penchants-là dans la palette de mes influences. Et donc, naturellement, dans ma musique. Mais ces penchants ont toujours été la. Par le passé, j’ai beaucoup rejeté la « pop music » – tout ce qui avait tendance à sonner mainstream –, convaincu d’avoir le bon goût absolu car j’écoutais des choses qui me semblaient bien plus pointues, mieux pensées, mieux construites, plus recherchées et donc, par essence, bien plus authentiques à mes yeux. Ça passait par l’ambiant, l’IDM, le breakcore, la musique concrète… À côté de ça, j’associais mon plaisir envers la pop à un rapport exclusivement nostalgique. À terme, ça développe une sorte de fascisme sonore et critique.

Et puis, avec le temps, tu finis par grandir un peu, à avoir une vision plus nuancée et bienveillante à l’égard des choses que tu cherches à rejeter ; tu comprends que le mépris n’engendre rien de productif et qu’il peut finir par aveugler. J’ai même réalisé, à ce moment-là, que même certaines de mes « icônes » les plus rigoureuses en termes de recherche sonore et d’authenticité, distillaient depuis toujours avec subtilité – ou non -, des approches indéniablement « pop » dans leur musique. Et que, tel un jeune ignorant, je n’étais pas fichu de saisir la connexion. Squarepusher, Clark, ou même Autechre qui, dans le lot, proposent l’une des cames sonore les plus dures et austères selon moi, abordent avec un dosage subtil une dimension pop dans leurs productions.

Niveau son, actuellement, je suis plutôt comblé par la période qu’on traverse. Personnellement, je parle d’ère « post-pop » qui, pour l’instant, me semble vraiment très intéressante et appréciable. Quand on voit aujourd’hui des artistes tels que SOPHIE, Arca, ou des labels comme PC Music qui commencent réellement à exploser, je me dis que nous sommes juste dans la digne continuité de cette symbiose entre la chaos de la musique électronique de nerd et l’innocence candide de la musique pop, avec tout ce que ça comporte en terme de codes et de clichés. Mais de nouvelles portes s’ouvrent, ça avance et c’est ce qui compte.

Il y a quand même un côté hyper angoissant, anxiogène. On peut l’écouter dans quelles circonstances, cet EP ?

L’ambiance générale peut effectivement sonner quelque peu anxiogène, austère. Comme un sentiment d’urgence qui plane, une peur latente. Mais toute cette charge est, selon moi, contrebalancée par des moments de répits, et de chaleur mélodiques, d’instants d’innocence qui contrastent avec cette austérité. C’est cette opposition qui donne vie et sens à l’EP, tel deux faces d’une même pièce. Sur ce point, d’ailleurs, je ne peux pas oublier de mentionner la participation de Sam Barbier, de Daisy Mortem, sur la partie arrangements lors de la post production, qui a plus que grandement contribué à renforcer les fulgurances pop et les quelques pointes de romantisme.

D’ailleurs, il n’y a pas beaucoup de voix.

Trois morceaux sur six, ce n’est pas massif. Mais pour un projet de musique électronique comme celui-ci, je pense que c’est un bon équilibre. Initialement, il n’y avait aucune voix. C’est progressivement que ça s’est greffé dans les productions, entre autres parce que j’ai la chance d’avoir dans mon entourage des artistes comme Aya ou encore Denis de Daisy Mortem, qui n’ont pas peur du challenge et qui, naturellement, arrivent à donner une autre perspective aux morceaux quand ils y posent du chant. La voix, c’est clairement une composante que je tiens à préserver et à renforcer pour les futurs projets.

J’ai regardé ta pochette, et ça m’a fait penser à l’esthétique d’Hannibal Lecter. Est-ce que tu as des univers visuels qui t’ont inspirés ?

C’est marrant que tu parles d’Hannibal Lecter : c’est pas forcément une influence, mais niveau cinéma, il y a un truc. Cet espèce de psychopathe cannibale fou dangereux, à la fois si classe et raffiné, c’est presque aussi rassurant qu’angoissant. Forcément, ça me parle. Je pense beaucoup le son en image. Ce que je produis est très influencé par différents univers visuels tirés du cinéma. Toutes les œuvres filmiques à l’esthétique très prononcée, tel que les ovnis filmiques de Jodorowsky ou Paradjanov, les œuvres de Dario Argento à la grande époque des giallos italiens, les univers dystopiques hallucinés, ou encore les films expressionnistes… Ces œuvres où, souvent, le langage diffusé au sein de la réalisation et des choix esthétiques peuvent évoquer encore plus de choses que les grandes lignes du scénario ou la trame narrative.

L’EP est en effet un peu violent. Tu vois ça comme un exutoire ?

Un exutoire, certainement. Pour autant, ce n’est pas qu’un catalyseur à ondes négatives empli de peine et de souffrance, raison pour laquelle je ne trouve pas personnellement l’EP violent – au contraire je le trouve plutôt doux dans son ensemble. Il y a bien sûr des moments frontalement brutaux, rien que l’intro éponyme ne fait pas dans la tendresse. Cela dit, c’est cette brutalité qui permet aussi de mettre dignement en valeur les retours à la paix et à la délicatesse au fil de l’écoute. C’est également l’approche narrative qui veut ça. Je voulais six morceaux qui s’inscrivent dans une certaine cohérence générale, une continuité. Pas six morceaux complètement monolithiques les uns vis-à-vis des autres.

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Crédits : Samia Lamri

Tu donnes quelle place à l’expérimentation dans ton travail ?

Une place de choix. En tant qu’auditeur, je suis passé un peu partout musicalement. Si je devais te pondre ma playlist idéale tu y verrais autant Britney, Aphex Twin, Michel Polnareff, NIN, François de Roubaix ou encore Zappa se chevaucher… Donc forcément, sous la casquette compositeur/producteur, cette pluralité donne naturellement vie à une forme de recherche et d’expérimentation. Autant en étant derrière que devant le son, je ne peux pas me contenter d’un type de sonorité ou d’esthétique dans lequel il faudrait exclusivement se cadrer, à terme. C’est impossible pour moi. Il n’y a rien qui m’ennuie plus que quand je suis face à quelque chose de trop figé et de trop homogène. Quand, finalement, il n’y pas de réelle surprise. Aujourd’hui, ce qui me stimule avant tout dans la musique, c’est la diversité – autant dans les genres qu’au sein de la structure d’un seul et même morceau -, et, malgré l’étiquette « musique électronique », j’espère avoir réussi à le transmettre un minimum dans mes créations.

Tu penses à quoi maintenant ?

Concernant l’après Sekt, je pense au live qu’on performe déjà depuis quelques mois avec Samia Lamri et Aya, respectivement au vjing et au chant, sur scène, avec moi. Live que je tiens à enrichir et à peaufiner sur les prochains mois. L’objectif, c’est d’amener au-delà de la dimension contemplative actuelle, plus d’intensité et d’interaction pour le public : plus de fun, plus de show. Et puis, en parallèle, pas mal de choses qui se profilent : l’album Parasite, qu’on a bientôt terminé de produire avec DALLA$, quelques remixes pour différents artistes, un side-project à tendance post-pop avec Aya dont les premiers extraits ne tarderont pas. Et, en dernier lieu, un projet occulte en association avec d’autres producteurs mercenaires venus de la famille We Are Vicious. À ce propos, je ne peux pas en dire beaucoup plus, juste que ça arrive très vite. Et très fort.

Photos : Samia Lamri

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