Dans le cosmos de la Mer Noire avec Louise Roam

© Eugénie Flochel

À l’image de son patronyme, Louise erre entre étoiles et sonorités poétiquement brutes. Avec la sortie de Stargaze, son troisième EP, le 25 mai dernier, elle nous offre une œuvre radicale et aboutie. Sa voix se libère le long d’un voyage spatial jusqu’à la « Mer Noire », le dernier morceau, chanté en français. Décollage : onirique. Alunissage : magique. Après plusieurs périodes : classique, punk, électro… elle affiche sa différence. Une virilité féminine qui ne laissera personne indifférent-e. Nous avons rencontré Louise lisant à la lumière du soleil, près du Père Lachaise. Elle nous raconte son devenir d’artiste assumée, libre, entêtée, entêtante. L’écouter c’est se projeter dans l’espace.

// en live le samedi 7 juillet au Supersonic – 20h – rentrée libre //

Manifesto XXI : Après ce troisième EP, tu es au début ou à la fin d’une époque ?

Louise Roam : L’EP Stargaze, c’est la fin d’un cycle, il clôt la série des trois EPs. Quand j’ai commencé Stargaze, j’avais une idée précise de ce que je voulais. Je suis hyper contente, c’est un pas en avant. Je prépare maintenant l’album, ce sera différent, mais pas un album concept. Les trois EPs sont marqués : Raptus, c’est sur l’extase, Avaton, sur la Grèce, la crise des migrants : je me suis retrouvée dans un pays qui m’a heurtée. Et « Stargaze », l’EP comme le titre d’ouverture, c’est la fuite. Je voulais partir loin.

À présent, j’écris une nouvelle chanson chaque jour, plus aboutie. Le vrai objet « Louise Roam », l’œuvre plus mature, sera sur l’album. Les EPs, ça permet le concept. Pour Stargaze, il faut rentrer dedans, mais une fois qu’on y est, les retours sont chaleureux. Je rêvais de faire de la pop au sens musique populaire : je ne pensais pas entendre que ce serait compliqué de rentrer dans mon univers. Le format de l’EP est intéressant parce qu’on peut divaguer dans des strates. Stargaze, c’est un voyage dans l’espace, son déroulé est chronologique. C’est anti-marketing, mais c’était nécessaire. Sur l’album, ce sera plus lisible.

© Eugénie Flochel

Quelle couleur aura ton album ?

J’ai toujours peint en bleu et, pour la première fois, je vais peindre en rose.

J’ai respecté ma temporalité, pas celle qu’on attend sur un projet. Il faut savoir ne pas se forcer. J’ai pris du temps et l’album sera plus fort. Il sort beaucoup plus facilement. Il va être différent, beaucoup plus pop. Ce sont des textes qui vont parler de ce que j’ai vécu. En français, je vais pouvoir les porter. En l’écrivant, je retrouve l’idée générale. Ce qui sort est assez autobiographique. Il parle du fait qu’on te demande d’être « il » ou « elle », ou tel type de personne.

Quand j’étais petite, j’étais tout. Je me trimbalais dans un spectre hyper large, autant une meuf qu’un mec, qu’une licorne… j’avais des milliards de vies. J’ai tout englobé, mais sans faire de synthèse.

© Eugénie Flochel

À ce sujet, l’emploi du participé passé, qui est censé te caractériser dans la chanson « Mer Noire », est non genré. C’est donc volontaire ?

En effet, j’ai vécu le fait de ne pas connaître la limite entre les genres femme et homme. Je me considère toujours comme fluide dans mon genre. On est tous capables de faire l’aller-retour entre les extrêmes, sauf qu’on est dans une société hyper-normée. Aujourd’hui, dire qu’on est fluide, ça fait le buzz. C’est embêtant, car on dit juste ce qu’on ressent, et on se retrouve dans du marketing.

Par ailleurs, je suis très en colère contre les personnes qui cherchent une binarité à tout prix. Ça me fait bondir de jouer le jeu de la société binaire quand on dit « je suis très content d’être un homme » ou « je suis très contente d’être une femme », sans autre raison.

Faut éclater cette binarité, c’est dépassé ; tu peux être qui tu veux quand tu veux. On vit encore dans une société trop lisse, qui nourrit le clivage.

Le morceau « Vera Rubin », de Stargaze, c’est le nom d’une femme qui a mis en lumière les trous noirs et qui a découvert la galaxie, aussi. Elle n’a jamais eu de Prix Nobel, parce que c’était une femme.

On a parlé de ton actualité mais d’où es-tu partie ?

Du ventre de ma mère, j’entendais l’Album blanc, des Beatles. La musique était un monde parallèle et elle m’a permis d’écouter un monde qui ne me parlait pas. Tout s’est mis en place avec elle. J’ai commencé par un apprentissage classique au violon, mais je ne voulais pas interpréter. Dans les conservatoires, on t’apprend la mécanique. Mais on ne t’apprend pas la poésie. Je viens d’une famille qui m’a dit qu’on ne vivait pas de la musique, donc j’ai erré dans des facs. Je suis devenue ingénieur du son, j’ai appris à faire du live.

Je me sentais frustrée et, à 25 ans, j’ai voulu faire ma musique. J’ai démarré par un duo électro punk : Pierrette et Georges. Je trainais dans le milieu punk parisien. Je me suis fait happée par cette énergie. On était entourée par toute l’équipe de Sophie Morello, et on a fait un titre pour la soirée « Kidnapping ». Le projet s’est arrêté après notre rupture avec George. Dès lors, j’ai créé le personnage Louise Roam. Je voulais travailler seule. Et Raptus est sorti en 2015. En parallèle, j’ai été contactée par Pierre, de Saycet, pour remplacer la chanteuse au pied levé sur une tournée d’un an. Pierre, c’est moi en mec. Une collaboration très fusionnelle. Mais j’ai continué mon projet solo. On se revoit souvent et on adore discuter de notre époque.

Que te dit ton époque ?

En ce moment, beaucoup de musiques émergent : on est saturé. Donc, quand une proposition brillante sort du lot, on a du mal à la saisir. Je suis enfermée dans ma bulle pour ne pas être tentée de faire comme les autres. J’ai mon propre monde. J’aimerais que les gens arrêtent d’écouter ce qui répond au même format, codé. Parce que dès que tu proposes quelque chose de différent, ça devient compliqué.

Quand il y a des projets différents, il y a un effort à faire… et ça devient excitant.

© Eugénie Flochel

Et tu t’identifies à qui alors ?

À plusieurs personnes comme à personne. Mais à Bach en premier, même si ce n’est pas très sexy. Sinon, à Patti Smith. Quand j’ai mis Horses, tout s’est collé à l’intérieur de moi, c’était évident : j’ai grandi avec elle. La poésie m’a beaucoup influencée aussi, comme Baudelaire. Ce n’est pas très original, mais c’est tellement fort que ça ne peut que toucher. Nadal me fascine aussi, et me stimule, en vrai. Les sportifs gagnent et perdent mais ils sont là, au meilleur d’eux-mêmes. C’est assez bluffant ce mental et, comme j’ai fait du tennis, ça me parle. Cela fait appel à la ténacité et au sacrifice. Comme dans la musique. Tu sacrifies beaucoup parce qu’il faut être disponible dans ta tête. Il faut du temps, il faut s’écouter. Tu sacrifies des gens aussi, ta vie sociale…

Comment as-tu appris à t’affirmer ?

En arrêtant de m’excuser d’être là. C’est marrant, c’est en parlant avec Flora (Fishbach). Je l’ai rencontrée sur sa tournée en Allemagne. Quand elle m’a questionnée sur mon projet, elle m’a dit : « T’es là, t’as le droit, vas-y. » Mais oui, elle a raison « faut que j’arrête », et elle a quelque chose d’engagé qui me fait penser à moi sur le titre « Mer Noire ». Un morceau hyper violent, qui parle d’une rupture. Cette chanson est également ironique. Le moment où je l’ai chantée, mon ex était devant moi : elle a regardé à droite, à gauche et on a souri. Ce soir-là, on s’est pardonné vachement de choses. C’est sa chanson.

Dès que je la chante, je ne pense pas à quelqu’un d’autre. Une rupture prend du temps mais ce moment a permis de se pardonner.

Dans une rupture, tu n’es jamais entendue. Le fait de marquer les paroles en rouge, je sur-imprime ce que j’ai vécu.

« Mer Noire » c’est ton premier texte en français ?

Oui, un texte adolescent. C’est la première fois que j’écrivais en français, c’est un texte jeté. Je me disais que je le retravaillerais, je ne savais pas trop manier les mots. Je ne l’ai pas retravaillé : c’est mon premier jet, et j’assume. Ce n’est pas de la poésie. Les mots ont été jetés, j’étais submergée, je coulais. J’avais envie de respecter. Donc c’est hyper brut. C’est un exutoire. Je ne l’ai pas retravaillé pour garder la spontanéité et la fraîcheur. Je voulais faire une musique qui colle. C’est pourquoi j’ai mis ce titre à la fin : c’est le tremplin vers l’album.

C’est le début d’une nouvelle période parce qu’on est loin des productions classiques où j’étalais. Ce n’est pas maniéré. C’est frontal.

© Eugénie Flochel

Dans le clip de « Mer Noire », que fait le personnage principal ?

Elle jouit. Elle jouit de l’amour. Elle est en train de baiser. Une relation, c’est partager des moments d’ultimes plaisirs. Tu t’envoies en l’air. Ce sont trois courts métrages imbriqués de Lutz Mommartz. L’acteur, c’est une sorte de statue. Puis tu le vois vieux. Ce ne sont pas des images explicites sur une rupture, car c’est assez évident par les paroles. Dans une rupture, tu n’es jamais entendue. Le fait de marquer les paroles en rouge, je sur-imprime ce que j’ai vécu. Tu m’écoutes et tu me vois te le dire. Tu te souviens. Tu entends des voix, tu te retournes mais ce n’est pas elle. Dans certaines situations amoureuses, tu as le pouvoir d’y croire encore alors que c’est fini.

On t’a vue sur scène récemment et tu rejoues samedi 7 juillet au Supersonic à Paris, tu me parlais de jouissance alors… à quel moment jouis-tu pendant le live ?

Durant cette fameuse chanson, la dernière, « Mer Noire », je sens que ça traverse les gens. Il y a une évidence, et c’est compris plus vite que l’anglais.

C’était la première fois que je voyais les autres comprendre ce que je disais. J’ai vu qu’on pouvait communiquer. Je suis hyper timide et, quand je suis en concert, je suis dans mon monde. Je parle peu, j’ai peur que ça casse quelque chose. Le fait de m’adresser aux gens me sort de ce que je suis. Je reste concentrée dans une espèce de magie, je deviens taiseuse entre les chansons car j’ai envie de garder cette magie intacte pour le public.

 

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