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Other Nature. Le sex shop queer, féministe et végan au coeur de Berlin

Other Nature. Le sex shop queer, féministe et végan au coeur de Berlin

« Not your average sex-shop » s’enorgueillit l’enseigne. Ah tiens. Test me. S’il y a bien un lieu de notre capitalisme tardif qui me fait un effet aussi sédatif que dépressogène, c’est le sex-shop. Je suis déjà entrée dans des sex-shops, des love-stores, des boutiques coquines, quelle que soit la dénomination choisie pour se démarquer de la concurrence, ma libido et ma curiosité s’éteignent immédiatement à la vue de ces marées de formes redondantes et contondantes, de surfaces lisses sur axes pénétratifs, de cuir en plastique, d’aplats de couleurs tous sortis d’un nuancier GIFI. D’ailleurs ce violet, tout ce violet, violet partout, je n’aime pas le violet, qui a décidé que ce serait la couleur du sexe le violet ?

Mais lorsque j’appris que le berlinois Other Nature, en plus de se vouloir une alternative à tou.te.s les blasé.es et oublié.es des commerces d’objets sexuels, proposait une librairie et du thé en libre-service, je décidai de me lancer tout de même dans l’aventure et poussai la porte en me disant qu’au pire, j’en ressortirai cultivée et hydratée.

En réalité, je me suis retrouvée une heure plus tard sur le Mehringdamm, les poches pleines de trésors, la tête en ébullition et le feu au ventre. Devant ce miracle, j’ai demandé une entrevue à Kitty, « head of education » de Other Nature, pour qu’elle me parle plus longuement de leur positionnement dans la communauté queer berlinoise, des enjeux de l’éducation sexuelle en Occident aujourd’hui, de la scène BDSM à Berlin et des fétichistes digitaux des DVD.

Pealemaker, dual density – Other Nature Berlin

Manifesto XXI – Bonjour Kitty ! Peux-tu me présenter l’espace où on est, et d’où il vient ?

Kitty, Other Nature – Sara Rodenhizer, notre fondatrice, a travaillé dans un sex-shop alternatif au Canada. Il existe de nombreuses boutiques féministes en Amérique du Nord, et elle voulait créer un espace dans cette filiation, en y apportant l’aspect végane et éco-friendly. Et il était fondamental pour elle d’avoir un endroit spécifiquement queer. Nous ne sommes pas queer-friendly. Nous sommes queer, et hétéro-friendly. Tout le monde est bienvenu, mais c’est un shop queer. Quand Sara est arrivée à Berlin, elle n’a pas trouvé de boutique où elle se sentait vraiment bien en tant que cliente… C’était le signe que la ville en manquait. De là est né Other Nature, un sex-shop alternatif, c’est-à-dire féministe, sex-positive, végane et eco-friendly. Tout ça depuis Octobre 2011. Cela fera huit ans à l’automne.

Nous ne sommes pas queer-friendly. Nous sommes queer, et hétéro-friendly.

Ton titre chez Other Nature, c’est “head of education”. Vous vous posez donc comme un organe d’éducation sexuelle à part entière (ndlr : nous vous proposions un reportage sur la Sex School de Berlin ici). Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Notre travail d’éducation chez Other Nature est multifacette. Toute personne qui travaille ici est un.e éducateur.ice sexuel.le. Nous avons des conversations avec les gens sur le lubrifiant qu’ielles utilisent et cause leurs irritations, ou de leur vagin, de mycoses, d’allergies au latex et des alternatives à ce dernier… On fait aussi de l’éducation sexuelle lorsque les gens arrivent et disent qu’ielles veulent essayer d’explorer le plaisir anal, mais ne savent pas comment s’y prendre. Nous expliquons alors l’anatomie, quels différents types de plaisir on peut prendre, quels jeux et jouets peuvent être intéressants… C’est une éducation par des discussions informelles et in situ. Et si nous n’avons pas l’info, nous allons la chercher pour vous.

De là est né Other Nature, un sex-shop alternatif, c’est-à-dire féministe, sex-positive, végane et eco-friendly.

Nous avons aussi un programme d’éducation plus formel, des workshops de trois heures à la boutique, avec des intervenants internes ou externes. Cela peut être sur les limites et le corps, la jalousie, le polyamour, la communication, le consentement, le flirt, le pegging, le sexe oral, anal, le bondage, la masturbation, etc. Nous faisons également des formations pour les professionnels, et même des home-parties, où l’on apporte un paquet de jouets à présenter. Enfin, on essaie de mettre un peu d’éducation sexuelle dans Instagram, en y présentant par exemple le lubrifiant, en demandant si les gens savent que c’est essentiel dans les relations anales, pourquoi, et en mettant en lien des articles qu’on a trouvé intéressants. On utilise tous les canaux à notre disposition pour faire autant d’éducation sexuelle que possible.

Votre tagline, c’est “Bring your mum”. En France, là où j’ai grandi en tout cas, il y a très peu de dialogue intergénérationnel sur le sexe. Il y a cette notion de « faire ses propres erreurs », de tabou, où c’est à chaque génération de surmonter les traumas de celle d’avant, tout en reproduisant ses erreurs pour apprendre à faire mieux. Vous semblez prendre le contre-pied de cette tendance. Quelle place aurait le discours sur la sexualité, dans votre société idéale ?

Je pense que la honte est le plus grand frein à l’éducation sexuelle. S’il y avait moins de honte et de tabous, alors les gens en parleraient plus facilement à leurs parent.es, leurs professeur.es, leurs éducateur.ices… Par exemple, on dédie une page sur notre site internet à la manière de parler de sexualité aux enfants et aux jeunes personnes. Au Royaume-Uni dd’où je viens et plus généralement dans tout l’Occident, nous avons ce concept de « LA discussion » [« the talk »], la seule et l’unique discussion sur la sexualité entre les parent.es et l’enfant. On essaie de contredire cela en disant que, si l’on intègre la conversation sur la sexualité dans les discussions de tous les jours avec les enfants et les jeunes personnes, alors il n’y a pas toute cette pression sur les parents et le pauvre gosse qui essaie de tout absorber d’un seul coup.

Je pense que la honte est le plus grand frein à l’éducation sexuelle.

C’est exactement l’organisation de l’éducation sexuelle en France. Notre école est républicaine, donc on a un cours d’éducation sexuelle. Genre, un seul. Il dure trois heures max, avec les filles d’un côté et les garçons de l’autre. Et c’est un peu « THE TALK » de l’idéal républicain. Ce qui dédouane d’ailleurs encore plus les parents.

Oui, et c’est tellement axé sur la reproduction ! Tu es chanceux.se si tu as un peu de prévention des IST, même s’il vient avec tout un laïus sur les dangers de la grossesse. Et c’est tellement anxiogène ! On ne fait que répéter aux jeunes personnes que le sexe est quelque chose de terrifiant. Mais elles ne sont pas stupides. Elles savent que plein d’adultes ont des relations sexuelles, et que c’est supposé être agréable. Donc si on a ce message catastrophiste, pourquoi nous feraient-elles confiance ? On adorerait que des écoles nous invitent. On a fait quelques workshops pour les adolescents sur la masturbation. A l’extérieur de la boutique, puisqu’en-dessous de 18 ans l’accès est interdit – on vend de la pornographie. Mais c’était pour une ONG.

Jouets sexuels et instruments pédagogiques, Other Nature Berlin

Le militantisme féministe et trans* a une relation compliquée avec l’institution médicale. Il a du développer une lecture des « faits », du « savoir » et du « pouvoir » très différente. En tant qu’éductateur.ices, comment vous situez-vous par rapport à l’institution scientifique, à la médecine douce, etc. ?

En fait, tout part de l’information et de l’empowerment. Ça ne nous intéresse pas de dire : « Si tu ne voies un gynéco tous les ans, tu es irresponsable ». Ou au contraire : « Tu devrais acheter un spéculum et apprendre à faire un auto-examen du col de l’utérus. Et si tu ne le fais pas, tu es un.e mauvais.e féministe ». C’est très important que les gens comprennent aient les informations adéquates pour choisir la meilleure option. C’est ça qui nous importe : que les gens prennent les décisions qui sont les bonnes pour eux-mêmes. Cela signifie savoir brasser une grande quantité d’informations et de sources. Que ce soient des soins gynécologiques DIY ou des guides sexuels écrits par des docteur.es. Il s’agit d’avoir une diversité de ressources, d’apprendre à connaître chaque client.e et de les encourager pour qu’ielles puissent choisir ce qui leur sera utile.

C’est très important que les gens comprennent aient les informations adéquates pour choisir la meilleure option. C’est ça qui nous importe : que les gens prennent les décisions qui sont les bonnes pour eux-mêmes.

À ce propos, vous dites vouloir tendre à l’intersectionnalité. Un concept et une pratique attachés au concept de race développé par Kimberlé Crenshaw. Avec votre de vision de la sexualité comme devant être ouverte et discutée, démystifiée, comment embrassez-vous d’autres conceptions culturelles de ce que serait une bonne sexualité, et une bonne communication sur la sexualité ?

Nous aspirons effectivement à pratiquer un féminisme intersectionnel. En ce qui me concerne, cela signifie que toute expérience que tu me rapportes à propos de ta sexualité est valide. Quels que soient tes espoirs, tes souhaits et tes désirs, ils sont tous valides. Tant que tout se passe entre des humains adultes et consentants. Il ne s’agit donc pas de prescrire ce qu’est une sexualité bonne et saine. Il s’agit de créer un espace qui est assez ouvert pour accueillir une infinité de sexualités. Le concept de sex-positivity est utilisé à tort et à travers.

Pour nous, il ne s’agit pas de clamer que le sexe, c’est super extraordinaire. Parce qu’on reconnaît que souvent, ce n’est pas le cas ! Le sexe, ça peut être douloureux, ennuyeux, toxique, routinier, ou véhicule de violence. Donc on ne veut pas dire que le sexe c’est top et que vous devriez en avoir toujours plus. Au contraire, nous voulons construire un monde où la sexualité est libérée de tous ces « devrait être ».

Il est capital d’encourager l’autonomie de tout le monde. C’est à chacun.e de prendre ses propres décisions. On n’est ni condescendants, ni prescriptifs. C’est pour cela que j’en reviens toujours à la honte. Je suis aussi thérapeute, et j’ai parlé à des gens qui avaient honte de leurs désirs considérés comme déviants. Qui voulaient des relations polyamoureuses, par exemple. Mais j’ai aussi parlé à des personnes honteuses de leurs désirs monogames et conventionnels. Parce qu’elles sont dans un contexte queer, et il en existe, certes, une infinité ; mais ce sont souvent des endroits où les normes habituelles sont inversées. Naissent alors de nouvelles normes, qui se veulent rebelles à l’endroit du mainstream. Mais ce sont toujours des normes.

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Il faut être super vigilant.e de ne pas laisser ces normes devenir des standards auxquels les gens doivent se conformer. Donc, si tu es une personne queer et vanilla, ou queer et asexuel.le, il y a une place pour toi dans la communauté queer. Même si elle est moins évidente à trouver. Nous libérer de cette honte de A à Z, de tous ces « devrait être », c’est ça la prochaine étape à franchir. Mais ce n’est pas quelque chose que nous arriverons à faire si nous remplaçons un système de normes par un autre.

Il est capital d’encourager l’autonomie de tout le monde. C’est à chacun.e de prendre ses propres décisions. Pour nous, il ne s’agit pas de clamer que le sexe, c’est super extraordinaire. Parce qu’on reconnaît que souvent, ce n’est pas le cas ! Le sexe, ça peut être douloureux, ennuyeux, toxique, routinier, ou véhicule de violence. Donc on ne veut pas dire que le sexe c’est top et que vous devriez en avoir toujours plus.

Au contraire, nous voulons construire un monde où la sexualité est libérée de tous ces « devrait être ». Dans le milieu queer naissent aussi de nouvelles normes. Il faut être super vigilant.e de ne pas laisser ces normes devenir des standards auxquels on doit se conformer. Nous libérer de cette honte de A à Z, de tous ces « devrait être », ce n’est pas quelque chose que nous arriverons à faire si nous remplaçons un système de normes par un autre.

Plug anal licorne, Other Nature Berlin

Justement, parlons du BDSM et de sa prévalence dans les communautés qui explorent leur sexualité, qu’elle soit straight ou queer. Même chez vous, le BDSM représente un quart de votre marchandise orientée jeux et accessoires. Comment l’expliquez-vous ?

Je préciserais que le BDSM et toutes les pratiques kinky sont toujours quand même taboues et marginalisées. Et souvent, très stigmatisées. Voilà pour la vue d’ensemble. Ensuite, quand vous faites partie d’une sous-culture ou d’un groupe marginalisé, différentes relations de causes à effets ouvrent de nouvelles possibilités d’existence.
Par exemple une personne queer, même si ce n’est pas toujours le cas, va souvent grandir dans une narration du monde type « un jour mon prince viendra ». Et pourtant quelque part, vous savez que c’est réducteur. Ce n’est pas ça qui vous correspond, vous résume ou vous décrit. Ce peut être une expérience difficile, voire violente.

Mais ça appuie un déclencheur qui fait réaliser qu’on vous a vendu une voie à suivre. Et qu’il y a peut-être d’autres chemins dans toutes les choses qui entourent la sexualité et qui n’ont pas de place dans cette « voie à suivre ». Dans ce script mainstream. En gros, si vous faites partie d’une minorité sexuelle, vous êtes susceptible d’être plus curieux. C’est un axe de réponse. Ensuite, la communauté queer, elle, est si diverse que cela dépend de quelle section on parle. Ici à Berlin, je pense qu’il y a un sacré historique de culture kink. Nous avons le Folsom BDSM festival une fois par an, le jumeau de celui de San Fransisco. Mais ça ne s’arrête pas à la communauté queer, il y a tout un tas de club et de soirées orientées straight qui font dans le kink et le BDSM.

…si vous faites partie d’une minorité sexuelle, vous êtes susceptible d’être plus curieux à propos d’autres possibilités qui ne font pas partie du script mainstream.

D’ailleurs, on trouve dans votre librairie toute sorte d’ouvrages coquins, théoriques, militants, mais aussi… une DVDthèque. Et on peut écrire ce qu’on a pensé de tel ou tel film dans un livre d’or. C’est incroyable ça, les gens ont toujours des lecteurs DVD ?

Les gens ont toujours des lecteurs DVD ! On travaille avec différents distributeurs. Parfois on travaille même directement avec des réalisateur.ices que l’on connaît et apprécie, en leur demandant directement si on peut récupérer leurs films. On a tout un bouquet de trucs internationaux, mais on a régulièrement des DVD de réals berlinois, parce qu’on a une grande scène de porno alternatif. Ce sont souvent des productions à moindre échelle, peut-être de 50 DVD, on en achète 10, et quand il n’y en a plus, il n’y en a plus. Donc ça n’a pas ce feeling analogue dans la mesure où c’est un objet digital, mais c’est tout de même analogue dans la mesure où c’est quelque chose de fini.

Enfin, quelle relation entretenez-vous avec votre vœu d’inclusion et de diversité maintenant que vous êtes bien installées ?

Tout est question d’inclusion et de diversité. Ces mots sont devenus presque clichés tellement ils sont institutionnalisés. Si on dit « bim, on y est », alors c’est fichu, on n’est plus engagé dans le travail. Tout est donc un projet. Nous pouvons dire que nous avons vu une progression de la diversité du public au fur et à mesure du temps. Nous avons encouragé les candidatures de personnes de couleur, mais ce n’est toujours pas suffisant dans notre panel d’intervenant.es. C’est une discussion continuelle : qui est inclus, qui est exclu…

Par exemple, l’accessibilité. C’est un petit magasin, et nous n’avons pas l’autorisation pour mettre une rampe fixe à l’extérieur. Donc on en a une amovible, mais ce n’est pas l’idéal. Les toilettes ne sont pas parfaitement accessibles non plus. Ce sont des conversations ininterrompues. Comment on peut rendre la boutique plus accessible, plus diverse culturellement, comment inviter plus de femmes trans* par exemple, souvent exclues des espaces queer. C’est du travail, mais un travail important et excitant.

Pour plus d’informations sur les produits Other Nature, rendez-vous ici.

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