Lecture en cours
Quoi de neuf Montréal ? Les Francos côté Canada

Au début de l’été Manifesto XXI traversait l’Atlantique pour célébrer les 20 ans des Francos de Montréal, une semaine d’immersion musicale québécoise aussi diversifiée que délicieuse. Voici notre carnet de voyage.

Fondé en 1989, le festival quasi-jumeau des Francos de La Rochelle a littéralement vu défiler plus d’un millier d’artistes. Si elle est la cadette en âge de son édition française, la programmation d’exception de la version montréalaise du festival se montre à son égal.

Concernant le reste, à la manière d’une sœur un peu rebelle qui voudrait construire sa propre personnalité en dehors de l’ombre de son aînée, les Francos Montréal ont réussi à se démarquer au point de ne plus ressembler à aucun festival terrien. Au point d’officialiser son émancipation en tronquant les « Folies » de son patronyme pour devenir « Francos » il y a deux ans.

Les Francos, folie douce

Avec sa localisation, son ambiance, son public et l’investissement sincère et retentissant de ses orgas, l’édition québécoise des FrancoFolies a quelque chose d’unique. Une énergie singulière se ressent durant le festival, avec autant de présence et de bienveillance que les interventions des artistes eux·elles-mêmes. On s’attarde sur les passages de scènes monumentales (sans exagération) à de petits spots intimistes et leur emplacement en plein centre de Montréal. Cette combinaison donne l’impression d’être une fourmi certes, mais une fourmi qui assisterait à la fête de quartier de son immense colonie.

À cette imbrication de folie des grandeurs et de taille humaine s’ajoutent les ondes vibrantes d’un public en phase avec les artistes qu’il acclame. Ainsi que d’une équipe dont l’investissement infatigablement enthousiaste laisse oublier que les Francos sont également le fruit d’un travail constant.

Aux quatre coins de la foule, les pass de l’équipe sont souvent repérables, toujours rattachés aux cous d’individus souriants. Le meilleur exemple restant celui de Laurent Saulnier. Le directeur de la programmation est également l’homme le plus présent et accessible de ces neuf jours. On peut l’apercevoir partout, battant la mesure devant Koriass ou bouleversé par Pierre Lapointe (voir plus bas).

Le préféré des Francos

Cette année, Les Louanges gagnait le prix Félix Leclerc du festival. Il est le digne successeur d’Hubert Lenoir — qui faisait d’ailleurs salle comble trois soirs d’affilée aux légendaires Foufounes Électriques. Bien qu’incitant à la confusion numérique, le nom de scène du lauréat ne désigne qu’un seul homme. Et il n’aurait pas pu être plus approprié pour décrire le parcours de Vincent Roberge. Depuis son premier EP sorti sur Bandcamp en 2016, il enchaîne les prix et rafle les compliments des critiques. On en viendrait à penser à un effet subliminal de son pseudonyme, si on ne l’avait pas encore entendu pour comprendre qu’il n’en a pas besoin. Son passage était visiblement attendu au tournant, la salle du Club Soda débordait de personnes et d’attentions impatientes.

La soirée est ouverte par Halo Maud, péninsule onirique notoire. Elle réussit à créer une capsule de lyrisme encourageant chacun et chacune à cesser de trépigner pour contempler sa musique. Une fois la pommade Maud passée sur un public désormais apaisé, l’enchaînement avec la seconde partie tant désirée est prêt à se faire en douceur et ainsi donner un tout nouveau sens molletonné à l’expression « claque musicale ».

On est agréablement frappé·es dès le départ par un talent indéniable. Et presque indéfinissable tant il couvre et maîtrise de genres à la fois. Les compositions qu’il délivre ce soir-là renferment autant de pop, de rock indé, d’électro et de funk ou de R’n’B que de jazz. Une telle énumération stylistique est nécessaire quand, de la sorte, chacune des nuances s’imbrique dans le plus parfait équilibre. C’est ainsi que les Louanges donne vie à un objet scénique aussi bluffant, suivant la seule constante d’un groove unique et pour le moins charismatique.

Les badass

Si le programme entier du festival semble avoir été pensé uniquement en points culminants, lui donnant des airs de jeu de points à points musicaux à échelle humaine, il était primordial de faire une place particulière à ceux qui les montrent (les poings).

La première, par ordre de passage c’est Sarahmée dont la performance remarquable du 19 juin aurait bien pu ne pas avoir lieu. Presque découragée en 2016, après avoir manqué d’être enfermée dans des cases pop urbaines aseptisées et clichés lors de son expérience en agence à Paris, Sarahmée se libérait de ces carcans et de ce que pensent les gens de l’industrie avec une force de caractère et un « plus rien à foutre » irradiant la scène des Francos.

À l’heure où la rareté des artistes hip hop et rap dans les festivals québécois se fait encore sentir — au point d’être déplorée par son directeur qui met un point d’honneur à tenter de rééquilibrer les choses — Sarahmée, elle, ne s’inquiète plus de s’adapter. Ce sont les événements qui s’adaptent à elle, et ça ne l’aura pas empêchée d’être invitée et réinvitée. Forte de cette reprise de pouvoir, elle a trouvé le « style Sarahmée ». C’est à travers ce nouveau langage qu’elle communique avec la foule festivalière qu’elle bombarde de danses frénétiques. Et surtout de textes cathartiques.

Deux jours plus tard, une autre badass libérée des carcans, Marie Gold, revendique ses droits à vivre sans diktats. Et elle le fait en prenant possession de la scène Desjardins de toute sa prestance de reine urbaine. Sa performance démonte tous les obstacles qu’elle évoque dans ses textes, armée d’un flow impressionnant et de la puissance et de la liberté contagieuse qu’on connaît aux figures d’empouvoirement.

Le même phénomène s’observe vite avec une autre d’entre elles, Laurence Nerbonne au cœur de l’immense salle du Mtelus. L’ancienne lauréate du prix Juno 2017 embrase la foule du public fidèle à la vision de l’artiste qu’elle souhaite être.
Sa vision elle nous la décrira plus tard, simplement comme le fait d’ «allier la force et la désinvolture ». Par la force, elle entend l’ouverture face au monde, aux cultures et l’empowerment dans les textes et dans l’attitude. Ce mélange est des plus importants à ses yeux. Selon elle, il mène au démarquage de l’image « féminine, mignonne » et « formatée » qu’on peut souvent observer chez les têtes d’affiches de la chanson française hexagonale.

Le soir de sa performance, il est en effet impossible de la confondre avec qui que ce soit. Sa personnalité désinvolte est captivante, ses échanges avec le public particulièrement florissants. À la manière d’un « Tu préfères ? » elle lui demande de choisir entre le bonheur et l’argent. Avant de décider de tout gagner et de l’arroser de « billets ». Elle dédie aussi « Danser à contretemps » à tous les weirdos qui constituent son audience. S’étant toujours sentie comme appartenant à cette catégorie, elle souhaite désormais se la réapproprier et la célébrer.
Enfin, elle y va de son interprétation de #Metoo. La sienne est toujours empreinte d’un sourire léger et ponctuée de « Fuck you » scandés en chœur. Lesquels sont encore et toujours bien placés concernant le sujet.

Le dernier des artistes bouillant·es croisé aux Francos est aussi celui qui en clôtura l’édition. En parlant de badass, la mention de Koriass était inévitable, ne serait-ce que pour les jeux de rimes et synonymes. Evidemment, il s’agit de bien plus que ça.

Du haut de la plus grande scène du festival, le rappeur québécois livre une performance époustouflante d’énergie et de technique. À ses pieds des milliers de personnes, à perte de vue, se nourrissent directement de sa puissance de chef d’orchestre des pogos.

Il est sur scène comme à la maison, et invite ses potes, sa famille de 7eme ciel records, à le rejoindre sur le morceau « Nervous ». S’en suit un pur concentré de joie d’être là. Une joie traduite par 4 minutes de cris du cœur et de sautillements de part et d’autre de la scène et jusqu’aux loges des professionnels. Mention spéciale à ses guests notamment le phénomène Fouki et le vétéran Dramatik. Surtout, à Meryem Saci dont la voix est la cerise sur le gâteau de cette clôture en grandes pompes.

Les bombes mélancoliques

Ils fermaient eux aussi le festival devant une foule gargantuesque de plus de 100 000 personnes. C’était il y a une douzaine d’années et dans un tout autre registre.
Pierre Lapointe et L’orchestre Métropolitain ont réitéré leur vieille collaboration autour du dernier album du chanteur, La science du cœur. De cet organe, il fait office de spécialiste tout désigné pour le chanter ou en parler. Pierre Lapointe est connu pour ses fameuses interventions auprès de son public. Comme lorsqu’il invitait les hommes hétéros de la salle à fermer les yeux pour imaginer l’expérience gay.

La justesse de sa plume fabuleusement appuyée par l’orchestre symphonique saisissent la salle. Tant les combinaisons délivrées figurent de la conversion immédiate des sentiments humains en nourriture sonore. Laurent Saulnier le fera remarquer plus simplement sur Radio Canada, cette année « Pierre Lapointe a fait pleurer tout le monde pendant deux soirs ».

Sans pour autant connaître le retour officiel du « big boss » sur le concert de Pomme et de son propre quatuor, c’est sans hésiter que nous le plaçons au même rang.
Qu’il s’agisse d’authenticité mélancolique, de sublimation de la superposition de la voix sur les cordes (du quatuor ET de son auto-harpe) ou simplement du taux lacrimal de la salle. Le soir du jeudi 20 juin, à l’instar de son collègue québécois, Pomme ponctue les instants de mélodieuse tristesse par des interactions hors-sujets avec son public.

La salle aura tout de même l’occasion de finir sur une note feel good, au-delà de celle de la catharsis des méandres des sentiments. En la voyant reprendre une fois de plus « Ta Meilleure Amie » en compagnie d’une amie et de l’incroyable Safia Nollin.

Voir Aussi
romy_furie_censorship_net_manifesto21

Les émergent·es émergés

S’il y a une chose qui s’avère compliqué à déterminer au premier coup d’œil sur cette programmation, d’autant plus en débarquant de France, c’est à qui reviendrait l’étiquette presque usée d’« artiste émergent·e ». Ce terme-réflexe pose déjà assez de questions en temps normal concernant les critères de temps et de notoriété qui conditionnent l’idée de « commencer à se faire connaître ». Il devient inutilisable aux Francos, pour trois raisons.

La programmation est si pointue qu’elle compte plusieurs artistes de niches qui héritent du statut ambigu d’être « connu·es » sans l’être. Tel·les qu’une certaine Oré dont on vous avait déjà parlé ici. Il y a aussi celleux, comme Rayannah, qui donnent tellement tout et qui ont tant à donner qu’on ne peut s’empêcher de les voir comme des étoiles déjà bien montées. Et puis, il y a les cas comme Anatole. Celleux qui partagent les yeux dans les yeux leur présence scénique avec leur public. Relatant d’une relation fréquente entre fans convaincu·es et artistes confiant·es.

Finalement, c’est peut-être dans ce démarquage universel que les Francofolies québécoises se singularisent elles-même le plus. Aux Francos, tout le monde est en émersion totale, de son sommet à son potentiel immergé.

La préférée de Manifesto

Avant cette révision de lexique, elle aurait été classée dans la précédente catégorie qu’elle définit comme un sous-entendu de « qui a le potentiel d’être big mais qui ne le sera pas nécessairement ». Raison de plus de lui offrir sa propre catégorie, tant elle fut big à nos oreilles. Avant, pendant et après le festival. Mercredi 19 juin, Lydia Kepinski est le « plat principal » d’un double plateau avec un Flavien Berger (là-bas plus émergent qu’elle) comme à son habitude grandiose.

Après un duo inattendu et intense avec ce dernier, en guise de transition parfaite entre leurs deux performances, Lydia Kepinski débarque sur la scène du Club Soda, plein à craquer, en entonnant les paroles de son hommage aux Cités d’Or. De là, l’autrice-compositrice-interprète témoignera d’une fougue presque déstabilisante tout le long d’une performance aussi bien musicale que théâtrale. On découvrira plus tard, par exemple, qu’elle est à l’origine des notes faussement passives-agressives disséminées sur les sièges du club. « Toute personne assise sera éliminée ».

Après une première partie survoltée, elle marque la rupture entre ses chansons originales et leurs remix par un faux malaise survenu pendant le temps plus calme de la sombre Belmont. Changement de tenue volontairement pas subtil (du blanc au noir), mascarade en plein show et remix de chansons déjà interprétées, considérées par certain.es comme des doublons, ne feront malheureusement pas l’unanimité. Lydia Kepinski semble tranquillement au dessus de tout ça. Sa musique est cinématographique, son concert ne pouvait être autre que spectaculaire.
Pourtant, les remix font partie intégrante de son œuvre, au même titre que leurs versions originales. Et la différence de ton et de lumière entre ces deux facettes justifie parfaitement l’idée simple mais efficace d’un alter ego. N’en déplaise, celui-ci clôturera cette soirée-là. Aux commandes d’un dj set, lui unanimement apprécié à sa juste valeur, au Shag, l’espace clubbing du Festival.

Bilan

Ce qu’on retiendra le plus de ces Francos est à l’image de la musique francophone québécoise qui réussit la prouesse aussi inexportable que le savoir-faire d’une poutine réussie : flirter avec l’héritage de la variété voire du cheesy (disons en grains) sans jamais tomber dans le kitsch. Les Francos de Montréal, c’est le festival qui prouve que les ondes positives se marient parfaitement avec toutes les attitudes et émotions. Et qu’elles peuvent alors donner naissance aux expériences les plus prolifiques.

Aussi, on aura prouvé que le FOMO est un mal que l’on peut vaincre. Surtout quand on est motivé·es par le fait de voir Rayannah et les Pirouettes en même temps. Ou que Malik Djoudi donne des ailes à nos jambes.

© 2019 Manifesto XXI. Tous droits réservés.
Défiler vers le haut