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Ode à la bimbo. Une icône de la culture populaire #4

Ode à la bimbo. Une icône de la culture populaire #4

Garance Bonotto, comédienne et performeuse club-kid, a écrit et mis en scène Bimbo Estate, une exploration de l’archétype féminin de la bimbo dans la culture pop. Dans ce quatrième épisode, elle questionne l’appropriation culturelle des bimbos mais aussi la relève, les nouvelles générations d’Alicia Amira au plastic positive.

Dans les épisodes précédents :

Ode à la bimbo #1 – Les origines de la bimbo
Ode à la bimbo #2 – La bimbo par le regard masculin
Ode à la bimbo #3 – Bimbo et féminisme

L’appropriation culturelle des bimbos

L’association entre le populaire et le mauvais goût s’est renforcée au 19ème siècle, dès lors que les grands magasins parisiens dictaient la mode saisonnière aux plus privilégiés qui pouvaient se permettre de la suivre. Mais au 21ème siècle, le mauvais goût et la culture pop ont désormais affaire avec la hype, de la Gazette du mauvais goût dès 2010 au thème « Camp » du MET Gala en 2019.

Ainsi, les bimbos s’inscrivent dans une histoire à la fois mainstream et en marge : égéries des mass media, méprisées par la culture officielle et l’opinion publique, elles ont aussi toujours attiré une galaxie de curieux.ses tenté.es d’en faire des icônes du « cool », fasciné.es par leur maximalisme. Jean-Paul Gauthier fait défiler Loana en 2001 (mais aussi Nabilla en 2013), Karl Lagerfeld fait défiler Zahia en 2013, Jeff Koons a fait de La Cicciolina sa muse et sa femme, Angelyne (la plus edgy des bimbos) traînait avec Nina Hagen à L.A dans les années 1980. Antoine de Caunes a invité Lolo Ferrari dans Eurotrash. Henry Miller a fini ses jours contre la poitrine plastique de Brenda Venus. Werner Herzog était fasciné par Anna Nicole Smith, expliquant que la vulgarité de son émission de télé-réalité donnait naissance à un nouveau prototype de « beauté ». Et même Jack Lang voyait dans Loft Story « une tentative de nouveau langage ».

La culture pop a cette aura sulfureuse, ce goût d’encanaillement qui séduit la mode et l’art. Sur les podiums, on en emprunte des éléments de façon plus ou moins assumée (comme l’imprimé Tati) car comme le disait Diana Vreeland « la vulgarité est un ingrédient indispensable dans la vie. […] On a tous besoin d’une pincée de mauvais goût – c’est chaleureux, c’est sain, c’est charnel ». C’est le mécanisme classique de réappropriation des codes des dominés par les dominants via une « coolisation », mais point trop n’en faut, tout de même.

C’est le mécanisme classique de réappropriation des codes des dominés par les dominants via une « coolisation », mais point trop n’en faut, tout de même.

Pamela Anderson par David LaChapelle

Dans l’art, David LaChapelle (pour lequel posent Pamela Anderson, Anna Nicole Smith, Amanda Lepore, Zahia), Pierre et Gilles (pour lesquels posent Lolo Ferrari et Zahia, interview ici) mais aussi toute une nouvelle génération d’artistes (Jason Altaan qui a photographié Angelyne, Alis Pelleschi et ses autoportraits, ou encore le très beau travail d’Anna Ehrenstein sur l’authenticité via les féminités et les contrefaçons) ont fait de la culture pop et plus particulièrement de ses archétypes féminins leur source d’inspiration principale.

La bimbo au 21ème siècle est-elle une muse arty ? D’autres bimbos contemporaines sont devenues des stars, grâce à Internet et plus particulièrement à la communauté gay qui les a érigées en icônes : Liza Monet, Mary-L, Afida Turner, Cindy Sanders, Sophie Anderson et Rebecca More. Des figures plus classiques telles qu’Amanda Lear, Dolly Parton et Charo font elles aussi partie du Panthéon du « réseau gay-bimbo » (une proposition pour une prochaine couverture de Valeurs actuelles). Ces figures de femmes fières, libres, drôles, excessives, peuvent être particulièrement inspirantes pour une communauté stigmatisée et discriminée, moins propice au slut-shaming.

Par ailleurs, ce ne sont pas que les bimbos qui subissent la stigmatisation de la féminité : la performance de genre « fem » implique autant des hommes cis gays, que des femmes cis ou des personnes trans, et est l’objet de multiples violences. Eric Debarbieux parle du « refus du féminin » qui construit l’inégalité entre les genres, et ce dès l’école : l’« oppression viriliste » subie par les personnes qui ne se plient pas aux codes d’une masculinité normée participe aussi d’une forme de solidarité dans la culture pop entre public queer et figures féminines excessives. Mais c’est surtout la longue tradition de l’humour « camp », comme ironie tendre et sensibilité à la théâtralité, qui peut nourrir l’affection du milieu queer pour les bimbos. Enfin, l’existence des bimbos questionne le caractère artificiel des conventions de genre avec auto-dérision et lucidité.

On sait aussi que l’esthétique bimbo / stripper (fourrure rose, talons en plexiglas et strass) est en quelque sorte dans l’air du temps instagrammable.
Elle répond à la fois à un mouvement nostalgique (le revival des années 1990-2000) et au renouveau d’un girl power sex-positif via la culture pop, dont des stars telles que Nicki Minaj, Cardi B ou Amber Rose sont les meilleures ambassadrices.
Mais si Hedi Slimane fait appel à des danseuses du Jumbo’s Clown à un défilé Saint-Laurent en 2016, il faut se souvenir que Amber Rose fut slut-shamée l’année précédente par ses ex Kanye West et Wiz Khalifa : le double standard est toujours présent. Certaines strippeuses, à l’instar de Jacq the Stripper, alertent quant à l’appropriation de la strip culture dans la mode ou la musique, qui capitalise sur la dimension sulfureuse et « cool » du sex-appeal.
Le problème est aussi la distinction qu’établissent certains pole dancers par rapport à la culture du strip, renforçant ainsi la stigmatisation du sex work, alors que la pole dance en est directement issue. La visibilité esthétique n’améliore pas les conditions sociales des strippers, et si on peut se réjouir d’une nouvelle représentation sex-positive dans la mode et l’art, il est également nécessaire de se documenter afin d’embrasser les combats de cette communauté.

La bimbo répond à la fois à un mouvement nostalgique (le revival des années 1990-2000) et au renouveau d’un girl power sex-positif via la culture pop

Amber Rose aux MTV VMA, 2015

Pour notre génération de millenials nourrie à l’ironie post-moderne et à la pop culture, la distinction sociale, c’est aussi de pouvoir percevoir le mauvais goût comme cool, le laid comme beau, le vulgaire comme trendy. Travailler autour des archétypes féminins populaires dans sa pratique artistique implique selon moi une certaine éthique afin de dépasser le simple fashion statement et la provocation élitiste : une documentation poussée, une démarche sincère qui ne s’effraie pas de la complexité de ces parcours, et surtout une forme de tendresse. Il s’agit aussi de pouvoir assumer l’endroit situé dont on parle, sans prétendre parler « à la place de ».
La tendresse, dans mon cas, est nourrie par cette fascination persistante et immense éprouvée à l’égard de ces femmes depuis l’enfance. Je les trouve drôles, libres, inspirantes, puissantes et leur sur-féminité fière m’a toujours semblé virile. Elles officient pour moi d’antidotes aux modèles de féminités moroses qu’on nous propose. J’ai vécu dans une banlieue lyonnaise populaire jusqu’à mes 18 ans mais je me suis retrouvée à 15 ans dans un lycée bourgeois du centre, où la norme était le slim, le brushing, le teint fait et le sac Longchamp, tout cela dans des teintes bleues, beiges et marrons.
Ça ne collait pas. Venue faire mes études à Paris, je ne me reconnaissais pas non plus dans ce mythe de la parisienne chic fine Rive Gauche, entretenu par Isabelle Huppert et les pubs Comptoir des Cotonniers. Sans être une bimbo, je me suis toujours sentie un peu « trop » : trop grande, trop de formes, trop parler, trop fort, et un goût certain pour les couleurs trop criardes. J’étais fascinée par les femmes monstrueuses de désir et de féminité, par les corps rebondissants de celles qui prennent de la place alors qu’on nous demande de rester petites.
Dans les années 2000, avant que les formes ne reviennent à la mode, c’est paradoxalement le fait de regarder des bimbos, des actrices porno, des playmates qui me rassurait quant au fait de ne pas être née avec la morphologie de Kate Moss ou Paris Hilton. J’avais besoin de cette théâtralité et de cette vitalité.

…c’est paradoxalement le fait de regarder des bimbos, des actrices porno, des playmates qui me rassurait quant au fait de ne pas être née avec la morphologie de Kate Moss ou Paris Hilton.

La relève

Les années 2010 ont vu naître une nouvelle génération de bimbos digitales, « fem queens » et « fierce sluts ». Karley Sciortino, révélée par sa websérie Slutever, incarne parfaitement cette nouvelle génération de « sexually autonomous women in a Post-Shame World », comme le pose le sous-titre de son livre. Elle se joue du stéréotype de la blonde naïve dans ses investigations sexuelles pour revendiquer un « bimbo feminism ». Sa manière décomplexée d’aborder la sexualité indique le renouveau d’un féminisme sex-positif 3.0, qui se réapproprie les stéréotypes avec fierté. Parmi ses alliées, Samirah Raheem, dont l’interview à la SlutWalk de L.A en 2017 a été largement diffusée. Quand Jesse Lee Peterson lui demande ce qui fait d’elle une slut, elle répond :

« I own my body. My body is not a political playground. It’s not a place for legislation. You can be a slut and a virgin cause a slut is not what you made, it’s what I made : a boss, getting my money (…) somebody who owns her sexuality (…) I can dress the way I want too. Period. (…) God would want me to be whatever I want to be, cause God believe in choices »

Les bimbos contemporaines ouvrent une troisième voie déculpabilisante entre acceptation et rejet des normes, en plaidant le choix radical de l’autodétermination tout en reconsidérant la culture pop. Il s’agit de dépasser l’imaginaire qui consiste à opposer des femmes « collabo » du patriarcat, maquillées et coquettes, soumises aux diktats du genre féminin, à des femmes rebelles, forcément androgynes et poilues, qui se seraient construites dans la pure opposition au système. Les bimbos de la nouvelle génération nous invitent simplement à ne plus nous définir en fonction du regard patriarcal.

Alicia Amira, image issue de son compte Instagram

Une attention féministe à la langue nous invite aussi nous réapproprier le mot « bimbo ». Le processus de réappropriation de l’insulte, stratégie notamment utilisée par le milieu queer, est une stratégie de résistance qui est également viable pour les personnes perçues comme femmes. Il s’agit de rendre le stigmate obsolète en le transformant en marque de fierté, dans la lignée des Slutwalks qui protestent contre la culture du viol, le victim blaming et le slut-shaming.

Alicia Amira, bimbo des temps modernes, modèle, actrice pornographique et créatrice de vêtements, lutte contre la stigmatisation du look hyper féminin et œuvre à la réappropriation du mot « bimbo ». Elle souhaite en faire un repère communautaire rassemblant toutes les femmes qui « aiment s’habiller de manière féminine et qui sont déterminées à être elles-mêmes, peu importe ce que les autres en pensent ». Danoise d’origine, c’est seulement vers 25 ans qu’elle commence sa transformation en bimbo.

Elle explique qu’il s’agit à la fois d’un fetish (elle est excitée par le fait d’être sexuellement objectifiée) auquel elle ne se résume pas, et d’une aspiration identitaire : Alicia, fascinée par les showgirls depuis l’enfance, était en quête d’une sororité girly qu’elle imaginait propre à la communauté des strippers et actrices porno. Elle se revendique féministe et insiste sur le fait qu’une bimbo n’est pas la victime d’un fantasme masculin, puisqu’elle exerce son libre arbitre pour s’habiller comme elle le souhaite. Alicia est abondamment tatouée et vient d’une communauté underground adepte des modifications corporelles. Elle explique utiliser la chirurgie esthétique afin de se modifier par amour et non par haine de soi, et par goût pour le processus autant que pour le résultat.

Comparée aux bimbos de la précédente génération, la bimbofication d’Alicia relève bien plus du body art : elle a envisagé de se faire retirer ses côtes pour obtenir une taille plus fine, ou de se faire coudre les doigts, telles les mains d’une poupée. Elle fait preuve d’une grande pédagogie dans le monde de la bimbofication en expliquant que ni la chirurgie esthétique, ni le travail du sexe, ni la dumbification (ce pan de la bimbofication qui consiste à se rendre bête) ne sont des prérequis pour se revendiquer « bimbo ». Alicia ainsi que d’autres bimbos telle Katie Rose s’inscrivent plus précisément dans le mouvement plastic positive, célébrant tout ce qui a l’air fake et implique des améliorations cosmétiques visibles.

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Joanna Pétasse

Alicia ainsi que d’autres bimbos telle Katie Rose s’inscrivent plus précisément dans le mouvement plastic positive, célébrant tout ce qui a l’air fake et implique des améliorations cosmétiques visibles.

La réappropriation des mots « bimbo » ou « slut » ouvre la voie à d’autres critiques incarnées des stéréotypes féminins. « Quand je m’appelle beurette moi même, j’empêche les autres de m’appeler beurette » : en France, Lisa Bouteldja cherche à déconstruire le cliché de la beurette afin de questionner la fétichisation de la femme maghrébine. Revendiquant l’identité culturelle multiple des enfants d’immigrés, elle joue avec les clichés post-coloniaux dans des photos entre art et mode. La mode est pour elle un statement, et son style incarne le refus de se plier aux normes du chic bien-pensant. Son mantra « If you think i’m too much, ask yourself, are you enough ? » est une ode au maximalisme, une invitation puissante au débordement des contraintes, qu’il s’agisse de style ou de préconceptions.

Cette nouvelle génération souligne que le féminisme n’a pas de look, et qu’incarner un stéréotype féminin peut être empowering pour certain.es. Je ne dirai pas que l’hypersexualisation est systématiquement un outil de pouvoir ; mais considérer qu’une personne au look sexualisé n’est pas un.e « bonne féministe », c’est renforcer le slut-shaming au sein même des milieux militants. Néanmoins, si la performance de genre, dans un monde idéal, devrait être appréhendée comme indépendante du vécu, de la personnalité, ou des ambitions d’une personne, elle est dans les faits bien souvent essentialisée : le look bimbo est encore assimilé à une disposition sexuelle, et l’idée selon laquelle une femme qui s’habille sexy cherche forcément à plaire persiste. Cela aurait été trop simple si la question de la perception sociale s’arrêtait à Instagram : se balader dans Paris avec une mini-jupe en vinyl rose et des talons plateformes nécessite pas mal de cojones. Ainsi, être une bimbo « politique » sans peur et sans reproches, à l’instar de Karley Sciortino, est donc aussi une affaire de privilège.
Celui de femmes majoritairement blanches, protégées, évoluant dans des milieux intellectuels ou artistiques où leur hypersexualisation ne leur sera pas reproché, car elle sera comprise comme parodique. Et le réemploi de mots racistes ou sexistes n’est pas toujours suffisant pour modifier les représentations, car pour comprendre la distanciation, la parodie ou la réappropriation une connivence est nécessaire, qui suppose les mêmes références chez les deux interlocuteurs.trices.
Dans une société où l’on pense encore que la tenue d’une fille la rend responsable d’un viol, tout le monde ne peut donc pas être bimbo ou clamer être une salope fière. Ainsi, en dehors des contextes artistiques ou de célébrité digitale, la subversion risque de ne pas être comprise. Et il est aussi tout simplement dommage de devoir passer par l’excuse parodique : quand nous pourrons arborer une robe léopard, ou un baggy, ou un voile, ou rien du tout, pour un entretien d’embauche, et que l’on aura dépassé l’opposition entre authenticité et apparence, l’heure de la new sincerity sonnera.

Dans la première version de ma pièce BIMBO ESTATE en avril 2018, tous les personnages-bimbos mouraient. Trop préoccupée par l’ambition de redonner de la consistance aux parcours de ces femmes et de faire entendre leur paroles, j’avais tout de même cédé, sans en être consciente, au récit communément admis sur leur trajectoire (ascension / gloire / déchéance) car toute la documentation rassemblée m’y poussait. Mais la bimbo est bien plus que ce que l’on veut qu’elle soit. J’ai compris que faire œuvre de ces vies bigger than life impose d’ouvrir une porte, de telle sorte qu’un autre monde est concevable. So fake it’s real : il nous faut excéder la réalité pour entrevoir une bimbo-utopie. Quelle serait-elle ? Un paradigme féminin dégagé des injonctions capitalistess et hétéronormatives. Une communauté de sirènes libres à qui on fout la paix. Des sororités inédites qui encouragent les identités fluctuantes et les apparences multiples. Récemment, Loana a déclaré être bisexuelle : elle est peut-être là, la porte entrouverte. Dans une sortie de l’hétérosexualité et de ce qu’elle suppose de domination, de normes et de male gaze : des bimbos qui n’existeraient que pour elle-même, ni héroïnes, ni victimes, sans mentor, sans médias. Et nous nous souviendrons, fières, de Lolo Ferrari chantant « Set me free, why dont you let me be ? », et d’Anna Nicole Smith déclarant « Some people say it’s a man’s world. Maybe it was, until Eve came along. »

Lire toute la série :

Ode à la Bimbo #1 – Les origines de la bimbo
Ode à la bimbo #2 – La bimbo par le regard masculin
Ode à la bimbo #3 – Bimbo et féminisme

À suivre…

Bimbo Estate (compagnie 1% artistique), du 27 au 31 mai 2020 au Lavoir Moderne Parisien.

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