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Nuits Sonores veut danser pour agir : vers un festival plus sobre ?

Nuits Sonores veut danser pour agir : vers un festival plus sobre ?

A la veille de sa nouvelle édition, les équipes de programmation du festival lyonnais créé en 2003 nous ont parlé de leurs ambitions : retour à un événement à taille plus humaine, prise de distance avec la course aux big-names et engagements écologiques. 

Du 25 au 29 mai, Nuits Sonores célèbre de nouveau les musiques électroniques mais souhaite le faire de manière plus responsable et inclusive. Le festival présente notamment NS Lab, un laboratoire qui agit comme un vecteur de débats d’idées et d’actions qui se joue en marge du dancefloor pour mieux discuter de ses enjeux politiques, économiques.

Arty Farty, l’association loi 1901 créée il y a un peu plus de vingt ans produit principalement deux événements qui sont Nuits Sonores et European Lab. Porteuse de projets européens : We Are Europe, Reset, elle gère aussi plusieurs sociétés, dont Culture Next, qui s’occupe de la gestion du club et lieu culturel, Le Sucre et co-organise notamment le festival Intérieur Queer avec Plusbellelanuit. Au cours des deux dernières décennies, un foisonnement de projets voit le jour, tous ayant leurs singularités, NS Tanger, NS Bruxelles, NS Bogota, les Labs… Leur point commun, c’est ce “filtre” : celui d’utiliser la ville comme playground, lequel met au centre la collaboration avec les acteurs locaux.
Là où au moment de sa création Arty Farty comptait un seul salarié, aujourd’hui elle en compte à peu près 40 postes permanents, et plus de 100 salarié·es pour l’ensemble de son écosystème. Arty Farty et ses structures associées perçoit une évolution constante et assez exceptionnelle pour une association culturelle. Son budget, avoisinant les 5 millions d’euros, représente bien cette ampleur.

Alors à cette échelle comment Nuits Sonores peut-t-il évoluer vers un festival plus sobre et militant ? Entretien avec Pierre-Marie Oullion, un des directeurs artistiques d’Arty Farty et deux des programmateur·ices de NS Lab, Juliette Josse et Laurent Bigarella. 

Manifesto XXI – Après presque vingt ans d’existence, comment l’équipe de programmation de Nuits Sonores a vu ses méthodes de travail évoluer, en réaction aux enjeux sociétaux et politiques actuels ?

A la base l’équipe artistique de Nuits Sonores vient de deux courants historiques : un premier courant qui vient de la scène techno qui dans les années 90 revendique l’idée d’exister au travers des raves et qui spécifiquement à Lyon a été réprimandé par la préfecture. Cela peut être un peu réducteur mais l’idée c’était de revendiquer cette fête house et techno comme étant un fait social important et qui devait pouvoir exister. L’autre courant, l’association Arty Farty, avant que NS naisse, vient plutôt d’une culture des musiques électroniques liées à l’art contemporain, dans une idée d’avant-garde, de construction multimédias. Une esthétique qui casse les codes, transforme les styles existants avec des courants underground comme l’electronica. Donc d’un côté on a un courant qui revendique une reconnaissance politique, sociale, et de l’autre un courant qui tend vers une révolution esthétique.

La direction artistique était déjà très spécifique à l’époque : on était sur de la musique expérimentale, avec des artistes comme Christian Marclay, qui est aussi plasticien. Le festival est alors bicéphale, qui se transforme au fil des années, avec la culture dans les années 2000 et un retour en force du hip hop dans les musiques électroniques, avec la deuxième French Touch…

Pour évoluer à grands traits, Arty Farty va vers une volonté de sortir d’une certaine histoire de l’hémisphère Nord des musiques électroniques. Aujourd’hui l’innovation dans les musiques électroniques passe par les parcours migratoires, via l’hémisphère Sud, en Afrique, en Amérique du Sud ou en Asie. On a toujours essayé depuis le début du festival d’avoir des line-up cohérents, didactiques, qui racontent une histoire, en mélangeant des artistes historiques et des artistes de la nouvelle génération qui se réclame de cette histoire-là. On essaie aussi de raconter des migrations artistiques, de gens qui sont nés dans des territoires du Sud et qui proposent une vision moderne, empreinte de leur tradition, et qui grâce à l’outil digital réussissent à amener leur histoire dans le futur.

Le projet post-pandémie c’est de retrouver cette échelle qu’on a perdu à un moment pour retrouver un festival plus serein et qui artistiquement nous permet d’aller défricher, découvrir.

L’équipe de programmation de Nuits Sonores

Après une année en berne, et une autre où il n’a pas été possible que de faire une édition hors-série dans des conditions restreintes, comment votre organisation a-t-elle été affectée au niveau économique, et comment avez-vous su imaginer une nouvelle approche ? Par exemple, on peut voir que vous avez axé les Days sur l’ancien site de nuit, et celles-ci prennent davantage d’ampleur du coup.  

Ce qui est intéressant c’est qu’avant la pandémie on avait déjà des réflexions concernant Nuits Sonores. Le projet a beaucoup évolué, il a été sur une logique de croissance : entre aujourd’hui et le début il y a une différence énorme. En 20 ans cela se traduit par la densité d’activité, par le passage d’un salarié à 100. A mon avis, on est une des rares structures culturelles indépendantes à avoir eu cette croissance-là. Et avant la pandémie il y avait déjà cette volonté de changer les codes du festival et d’être dans une logique de décroissance. La pandémie a accéléré cette logique. L’urgence écologique aussi. Mais la décroissance ce n’est pas qu’un discours green, c’est un discours global disant : « on a besoin de retrouver une échelle humaine, de retrouver de l’émergence, de l’expérimentation artistique et retrouver de la liberté de programmation. » Pour le côté écologique c’est retrouver des jauges raisonnables. Nous attendons environ 50 000 personnes sur le payant contre 70 000 les années avant COVID. Sur le gratuit, nous attendons environ 5000 personnes donc environ 55 000-60 000 personnes sur le festival.

Effectivement, on a ce transfert du festival de nuit vers le festival de jour. On prend en compte les habitudes culturelles de notre public qui ont changé. La nuit par exemple, il y avait cette débauche de moyens techniques notamment pour assurer le « spectacle ». Cette année il y a une scène en moins par rapport aux années précédentes, et c’est vrai qu’en journée on déploie un dispositif moindre niveau énergétique. On a aussi fait basculer le festival vers un festival végétarien, pour le public et les équipes, puisqu’au travers d’études on s’est aperçu que c’était une des manières de faire une économie sur notre empreinte carbone. 

Au-delà de ça, le projet post-pandémie c’est de retrouver cette échelle qu’on a perdu à un moment pour retrouver un festival plus serein et qui artistiquement nous permet d’aller défricher, découvrir. Qui permet de ne pas être dans la course aux mégas têtes d’affiche, la course de l’industrie de la musique, de ne pas jouer ce jeu et de privilégier l’expérimentation. 

Paula Temple à Nuits Sonores, édition 2018 © Laurie Diaz

NS Lab est la fusion de Nuits Sonores et de European Lab, pourquoi ce projet a-t-il vu le jour ? 

Cette année verra la première édition de NS Lab, mais European Lab, plateforme de débats d’idées existe depuis 2011. Il y a eu entre 25 et 30 éditions internationales, de Madrid à Delphes, en passant par Francfort, Séoul. Ça fait plus de dix ans qu’on connecte des artistes avec des penseur·ses, des activistes des acteur·ices  au sens large. Initialement European Lab s’appelait Labo Européen des Festivals, c’était un objet pour réfléchir à ce qu’était un festival, à poser des questions sur l’industrie musicale plus globalement. Ça a beaucoup évolué au fil du temps, en abordant des sujets de plus en plus politiques, des enjeux de démocratie, de citoyenneté, de capitalocène etc. 

Avec NS Lab, on a aussi souhaité re-connecter avec le festival NS parce qu’on assiste à une volonté des artistes à reprendre la parole sur certains sujets, à s’engager sur certaines causes. On le voit sur le terrain de l’environnement, de l’inclusion et d’autres combats : notamment les questions géopolitiques internationales et européennes que nous aborderons cette année. NS Lab c’est une volonté d’offrir une plateforme, un espace de dialogue et de débats pour permettre aux artistes de monter sur scène mais d’une autre façon, monter sur scène lors de tables rondes, et puis parallèlement offrir une tribune à des acteurs et actrices culturel·les issu·es de scènes engagées, de scènes en resistances. C’est aussi offrir aux festivalier·es un parcours à Lyon pendant les NS, où il y a autant la possibilité de voir un concert, que d’aller écouter une conférence, un talk, aller faire un workshop. 

Ça fait suite à Dance to Act, un projet programmé et annulé en 2020. On avait remarqué que la scène, qui avait été longtemps silencieuse sur des grands sujets de société commençait à prendre la parole : sur la représentativités des genres, sur des questions sociétales, écologiques, et on s’est dit que c’était intéressant de programmer ensemble des artistes et des penseur·ses pour qu’ils·elles agissent aussi comme des passeur·ses, sur le terrain esthétique mais aussi sur le terrain du débat d’idées. 

© Gaëtan Clément

Vous devez avoir hâte de cette nouvelle édition. Est-ce que sur celle-ci la programmation vous semble représentative de vos ambitions, notamment esthétiques ? 

Oui à fond. Dans ce climat post-pandémie, on s’est dit que c’était l’année pour proposer un nouveau projet. Si on était restés dans la droite lignée ça n’aurait pas fonctionné, donc c’était le bon moment pour réformer le festival. On a eu cette chance d’avoir pu faire l’édition hors-série, qui nous a permis de tester de nouvelles choses : jauges réduites, plus de lives, le temps de la fin d’après-midi et de la soirée, la scène numérique 360… mais aussi de garder le lien avec le public. Cette fois on est content·es de pouvoir offrir un Nuits Sonores qui s’est – presque –  organisé dans de bonnes conditions, dans cette idée de décroissance. 

Au niveau de la programmation on a des artistes émergent·es (Meuko Meuko, Bernadette, AYA, Voin, Badsista, Yusu, Mangabey…) et celle-ci est assez militante, en tout cas engagée. Si on la regarde de manière professionnelle et froide, il y a très peu de têtes d’affiche et on va quand même finir complets sur la majorité des événements. C’est important pour nous car cela veut dire que Nuits Sonores est encore un objet qui donne envie, là où les lieux culturels ont perdu presque 50% de leur publics, donc on voit que le public est quand même au rendez-vous, et on peut continuer cette histoire. La billetterie n’est pas la seule réponse, on verra comment cette édition se déroule, mais on a pu se permettre des choses dont on est fièr·es : plus de concerts, le retour du numérique avec la scène 360… On est très content·es de l’éventail qu’on propose, qui est représentatif à la fois de l’histoire de NS et de cette volonté de changement dans laquelle on est actuellement. 

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Tirzah - © Lillie Eiger

Chaque édition est une somme des rencontres qu’on fait au fil de nos éditions. Ce qu’on peut nous souhaiter c’est encore de nouvelles rencontres et de nouveaux liens.

L’équipe de programmation de Nuits Sonores

Par ailleurs, en programmant NS Lab, on s’est demandé·es comment faire des événements culturels aujourd’hui avec la guerre en Europe, en prenant en compte les choses sur lesquelles on ne peut plus faire l’impasse, et la réflexion s’est basée sur ça. C’est pour cette raison qu’on est content·es de présenter un Social Corner, un endroit de ressources avec des asso féministes, des asso de préventions contre les risques liées au drogue… Un coin qui prend de l’ampleur par rapport aux éditions précédentes et qui contribue à rendre nos espaces de fêtes plus safe

On est aussi content·es d’avoir cette double casquette cette année avec NS Lab, qui est une prolongation réflexive, gratuite de Nuits Sonores, et qui lui donne un nouveau relief.

Qu’est-ce qu’on peut souhaiter à Nuits Sonores et NS Lab ? 

Qu’il n’y ait pas de nouvelle pandémie. (rires) Qu’il y ait pleins de friches industrielles qui naissent un peu partout.

Plus sérieusement qu’on s’améliore sur le plan environnemental, on reste un festival de grande ampleur donc on a encore des efforts à faire. 

Aussi l’année prochaine on va fêter nos 20 ans, c’est une expérience dont on a un peu tous·tes hâte. Mais ce qu’on peut espérer c’est que notre projet soit bien compris et accepté, et d’aller sur d’autres territoires, qu’on nous permette de faire le festival dans de bonnes conditions et sur l’espace public.

Et toujours plus de connexions avec des acteur·ices culturel·les en Europe, des activistes et des projets inspirants. Car ce que défendent Arty Farty et European Lab c’est des rencontres, des synergies et c’est de ça qu’est fait le festival. Chaque édition est une somme des rencontres qu’on fait au fil de nos éditions. Ce qu’on peut nous souhaiter c’est encore de nouvelles rencontres et de nouveaux liens.


Toute la programmation de Nuits Sonores et NS Lab 2022

Image à la Une : © Gaëtan Clément

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