naughtybabysub. Pépite de bizarrerie entre Orient et Occident

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©Charlotte Pouyaud

Du thaï sur une ligne de guitare aquatique, des voix oniriques entrecoupées de tourbillon propice au headbang, des boîtes à rythmes simples et efficaces : naughtybabysub est une pépite de bizarrerie. Portés par un amour de la musique asiatique, c’est un hommage qu’a voulu lui rendre le duo avec leur EP Bye Bye. Reprises de chansons thaïes, chinoises, indiennes, déjà elles-mêmes créatures hybrides des cultures occidentales et orientales, les sons sont surprenants.

Dansants aussi, les morceaux qui, d’autant plus énergiques en live, donnent tour à tour envie de s’allonger sur le sable chaud puis de sautiller frénétiquement avec extase. Loin d’une moquerie ignorante, dans une admiration sincère, le projet questionne avec poésie l’idée de l’exotisme et du métissage. Rencontre avec Charlotte et Denis (aussi dans Daisy Mortem), les initiateurs barrés d’un projet qui l’est tout autant, pour une réflexion sur les implications d’un tel travail.

Manifesto XXI : Pour commencer une question un peu simplette : votre EP s’appelle Bye Bye. Vous dites « bye bye » à qui, à l’Occident ?

Charlotte : Dans ma tête, par rapport au concept même de l’EP, c’était presque un bye bye de « On part en vacances ». On dit au revoir quelques temps à notre Europe et on va vers des contrées musicales nouvelles. Même la pochette a un peu l’allure de vacances.

Denis : Partir en vacances, ça fait un peu la banane sur le ventre. Peut-être partir en exploration.

Charlotte : Il faudrait dire plutôt voyager alors. En tout cas, c’est un dépaysement, aller ailleurs.

Pourquoi vouloir aller ailleurs alors ? Pourquoi l’Asie et pas l’Afrique, par exemple ?

Charlotte : Là c’est plutôt une question d’affinités et de connaissances. On ne connait pas très bien les autres continents. Toutes les chansons qu’on a reprises, c’était des chansons qui depuis longtemps étaient dans mes playlists et que j’aimais vraiment beaucoup. Mais ce qui est important c’est que ce ne sont pas des musiques traditionnelles thaïes ou chinoises. Ce sont des musiques déjà hybrides, dont la culture occidentale a déjà infiltré la composition. La musique de Bollywood c’est entre l’héritage de la musique traditionnelle indienne et toute l’influence de la pop music.

Pourquoi c’était important de ne prendre que des chansons hybrides ?

Charlotte : Ce sont des musiques qui m’intéressaient précisément pour ça, pour leur hybridité. Quand on a voulu les reprendre on voulait arriver à retrouver cette spécificité-là. En reprenant, en rajoutant une couche supplémentaire de mélanges. Peut-être pour essayer de remettre en valeur cet aspect. Quand on écoute des musiques plus traditionnelles, tous nos repères sont brouillés et c’est tout aussi intéressant, mais c’est un autre travail. Tandis que là on est dans des structures pop qui nous sont connues. Et il me semble que c’est dans ce mélange que ces musiques ont réussi à avoir quelque chose de très particulier.

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©Charlotte Pouyaud

L’hybridation c’est quelque chose qui se fait pourtant habituellement sur des siècles, là c’est accéléré.

Charlotte : C’est le concept même, de manière explicite. Effectivement, normalement c’est quelque chose qui se fait de façon naturelle, un peu plus au compte-goutte. Après c’est souvent mes manières de faire, de créer des déplacements, de re-déplacer.

Il y a toujours le risque d’être très maladroit.

Charlotte : Je n’avais pas du tout envie d’être dans cette position-là. Quand on est face à des musiques très traditionnelles, pas hybridées comme celles-là, ce n’est pas la démarche qu’il faudrait avoir de toute manière. Après ça reste quand même ambigu, ce qu’on fait. Avec une musique plus traditionnelle, j’y ai songé, mais je me suis dit que c’était impossible. Il y avait un barrage qui se dressait quand j’y pensais parce que je trouve que ce n’est pas du tout approprié.

Ce genre de chose se fait beaucoup en ce moment avec la musique électronique qui utilise des samples de musique traditionnelle africaine par exemple, pour en faire des trucs trendy. Il n’y a pas vraiment de respect de l’œuvre originale.

Charlotte : On est plus dans l’hommage ou dans le rappel. Ces musiques au départ je les adore, donc je n’avais pas du tout envie de les faire disparaître derrière ce que je ferais. J’avais justement envie d’en faire quelque chose pour qu’on puisse s’en rappeler encore plus. C’est pas du tout une démarche d’effacement ou de ré-appropriation.

Pourquoi ces pays-là d’Orient en particulier ? Les sonorités vous intéressent ?

Charlotte : C’est vraiment du hasard, c’était des chansons que j’écoutais. On a quand même hésité à reprendre une musique irakienne notamment, et une musique égyptienne, mais pour des raisons techniques on n’a pas pu le faire. Il y avait trop de sonorités nouvelles et on ne trouvait personne qui parle ces arabes.

Denis : On a dû trouver des gens pour nous retranscrire phonétiquement les chansons.

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©Jacques Pouyaud

Charlotte : J’allais aussi chercher sur des forums, des blogs la retranscription des paroles en alphabet latin. J’ai essayé de reproduire les sons par rapport à ce que j’avais sous les yeux mais ça reste assez flou et approximatif comme technique. Je repense à cette chanteuse de jazz, Lizzie Miles, qui avait chanté une chanson en français, mais dans un français de cochon. On ne comprend rien à ce qu’elle dit, elle a un accent à couper au couteau et c’est tout ce qui fait le charme de la chanson.

Denis : Il y a une vidéo sur FB en ce moment qui buzze d’un indien qui fait une reprise de Pink Floyd, et son anglais c’est une nouvelle langue, et c’est génial. Ce qui compte c’est la sincérité du truc.

Charlotte : Je l’ai fait très sincèrement, je ne voulais pas me moquer, mais techniquement j’ai fait avec les moyens du bord et on aboutit à ça, c’est du bricolage.

Tu dis que tu fais ça sincèrement mais on sent une part de second degré. Dans quelle mesure existe-t-elle ?

Charlotte : Ce serait plus sur les chansons en elles-mêmes. « Mimicat », « You should die by bullets », ce sont des titres qui sont au départ déjà assez rigolards. Elles sont un peu théâtrales aussi. La part de second degré je ne la prends que de l’intérieur des chansons plutôt qu’un second degré qui serait extérieur. « Mimicat » j’adore, parce que c’est quand même une chanson sur un chat qui boit du lait.

Denis : Après pour « Wanasawat » par exemple c’est une chanson d’amour avec toute l’imagerie de la chanson originale un peu sirupeuse et fleur bleue. À la base, nous on trouve ça drôle et beau, les deux. Le clip joue sur ce côté là, parce qu’on trouve que c’est drôle mais surtout parce qu’on aime vraiment ça.

Charlotte : C’est une manière de se placer en étant léger parce que c’est juste un côté humoristique qui n’est pas du second degré visant les chansons elles-mêmes. Je voulais que le clip de « Wanasawat » soit drôle indépendamment de la chanson. J’ai imaginé ça comme ça parce que je voulais un clip assez léger, c’était ma manière de retranscrire la dimension sirupeuse de la chanson d’origine. On le fait très sérieusement. Quand on le fait on est très premier degré.

Au premier abord c’est vrai, on pourrait prendre ça justement pour de la moquerie de la chanson d’origine.

Charlotte : C’est l’écueil dans lequel on n’essaye de ne pas tomber. Et ce serait dommage que les gens fassent cet amalgame là parce que ce n’est pas du tout notre démarche. Surtout que cette façon de faire a un peu le vent en poupe en ce moment, je comprends qu’on puisse se dire « Ah encore un projet je-m’en-foutiste ».

Denis : C’est un écueil dans lequel on ne tombera jamais. On n’a pas le temps de faire de la musique pour se foutre de la gueule de ce qu’on fait nous-mêmes ! Ça nous prend du temps, de l’énergie, de l’argent, on ne peut pas le faire comme ça, notre aliment c’est la passion.

Être ironique ça marche beaucoup en ce moment.

Charlotte : Personnellement je suis plus dans une espèce de culture de l’exotisme. C’est une manière d’appréhender d’autres cultures qui m’intéressent même si ça a un background lié à la colonisation, et de fait c’est toujours un terme problématique. Il me semble que le principe de l’exotisme c’est d’avoir un goût pour le lointain, de s’en parer de façon ostentatoire, comme l’a été l’exotisme du XVIIIème et du XIXème quand les Européens se mettent à porter des turbans et qu’on fait des pavillons chinois en or dans son jardin.

J’aime bien cette manière de faire et j’espère qu’on peut le pratiquer sans être offensant, sans être dans l’impérialisme. Je travaille là-dessus sur mon mémoire donc ce sont des questions que je me pose, et on peut se demander si avec naughtybabysub je ne suis pas impérialiste, si je ne suis pas dans une démarche néo-coloniale. Est-ce que l’exotisme peut être déconnecté de toute cette analyse post-coloniale qu’on a faite sur l’impérialisme européen ? Et quand bien même, n’est-il pas intéressant de penser l’exotisme sur un plan individuel, comme étant une passion, qui elle n’a rien de répréhensible ?

C’est pour ça qu’il faut être d’autant plus délicat.

Charlotte : Même si on a une position respectueuse, ce n’est pas pour autant qu’on est complètement débarrassés de tous ces problèmes. C’est exactement ce que dit Saïd quand il parle de Flaubert : tous ces écrivains-là avaient une véritable passion pour les pays orientaux, la culture orientale, ils voulaient vraiment écrire dessus. C’était ça l’exotisme de ces auteurs. Et j’imagine qu’ils le vivaient de manière sincère et pure, car c’est une passion et pourtant leurs écrits sont inextricables de toute la construction impérialiste lorsqu’on les met à l’épreuve de l’analyse.

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Il est difficile de ne pas l’ôter d’une conception plus large de l’Orient qui a conduit à la domination, et on pourrait se dire qu’on est dans le même problème. À l’inverse, on peut se demander aujourd’hui si on ne trouve pas de l’exotisme chez les Chinois ou les Japonais parce qu’ils ont une réelle fascination pour l’Europe, la France ou l’Italie, et ce sont des pays en expansion économique comme l’était l’Europe du XIXème siècle. La Chine c’est quand même la deuxième puissance du monde. Les choses glissent, les pouvoirs changent et peut-être que ces questions là sont d’autant plus actuelles qu’elles sont à repenser.

Denis : Là il y a un mot qui revient c’est la question du respect.

Charlotte : Je n’avais jamais mis ce mot sur notre projet.

Denis : Je ne me sens pas coupable de ces morceaux parce que je les trouves incroyables. Je l’ai fait dans une optique où j’étais dans une position d’humilité. On s’est pas dit « Oh trop délire on reprend du chinois, c’est trop marrant ».

Charlotte : Il y avait aussi une dimension de défi. Si ces musiques nous enthousiasmaient autant c’était aussi parce qu’elles étaient un défi sur différents plans.

Denis : C’était des harmonies, des structures auxquelles on avait jamais été confrontés et c’était aussi là l’intérêt du truc.

On retrouve l’idée de déviance de We Are Vicious. Les sons ont des structures très pop, et puis soudainement, vous les brisez.

Charlotte : C’est vraiment une couche supplémentaire, un recouvrement. J’aime bien l’idée que des objets culturels puissent traverser différents cadres spatio-temporels. C’est vraiment une continuité, faire perdurer toutes les richesses accumulées, d’hybridation en hybridation, de reprise en reprise. Tracer une ligne, comme si cet objet culturel pouvait passer de culture en culture, de temps en temps, en se transformant continuellement.

©Charlotte Pouyaud

C’est quoi l’unité alors ?

Denis : On n’a pas vraiment intellectualisé le truc, c’est venu après. C’est très personnel parce qu’on est vraiment parti de notre relation à nous deux, du fait que Charlotte était fan de ces films-là, des chansons, de ces cultures qui la fascinent. Elle m’a fait découvrir tout ça par le biais de notre relation. Il se trouvait que moi je faisais de la production musicale, et tout ça réuni a fait une alchimie spontanée. La cohérence se trouve dans la spontanéité du truc. Cet album, on en avait fait peut-être un tiers quand on nous a proposé une date à New York, donc il fallait un set entier. Je me suis dit qu’à New York j’aurais juste une guitare et mon Macbook, donc j’ai fait des boites à rythmes très simples qui donnent un côté punk, avec des parties de guitare simples. Ça s’est fait dans le chaos.

Charlotte : La cohérence et l’unité se font dans la construction et dans la diversité. En termes de style il n’y a pas d’unité et si on avait réfléchi on se serait donné des cadres.

Denis : Ce qui a eu beaucoup d’influence, ce sont les non-décisions. J’ai l’impression de n’avoir rien maitrisé, on l’a laissé vivre. C’est un truc en zone indéfinie.

Charlotte tu ne te destines pas à la musique, à la base. Tu faisais quoi avant, plutôt des clips ?

Charlotte : Non, mais par la force des choses j’en ai fait. Il se trouve que je faisais un peu de vidéo avant et que j’aimais bien en faire quand j’étais aux Beaux-Arts. Le clip, c’est complètement différent de ce qui nous était demandé. La forme du clip t’oblige à aller vers toutes les formes qui ne sont pas celles pratiquées en école d’art, qui sont aux antipodes du clip.

Quand tu es dans une institution, la forme type du clip ce n’est pas celle vers laquelle tu vas aller, à priori c’est plutôt déconseillé, bien que ce ne soit pas pour autant interdit. Un clip sert à illustrer une chanson et il doit s’y limiter, ce n’est pas du tout noble, c’est même assez pénible car tu es contraint par tout. C’est très restreint comme genre, à moins de faire un clip expérimental. Je n’ai pas trop les tics du clip je pense, du coup. J’essaie de repousser les murs et de me frayer un chemin un peu différent. Malgré toutes ces contraintes ça reste un bon exercice.

Les clips de naughtybabysub que tu as réalisés sont bien barrés. D’où cela vient-il ?

Charlotte : C’est au gré de mes inspirations. Je travaille sur le morceau en lui-même, sans être liée directement aux paroles. Je pense que la manière dont je ressentais les deux chansons a joué. « Jab se mile ho tum », je la trouvais pesante, alors qu’au contraire « Wanaswat » a un côté mielleux et sirupeux et c’est ce côté qui m’intéressait. J’ai essayé d’imaginer d’autres manières de narrer ce côté sirupeux. Sinon c’est un peu l’accumulation de beaucoup de trucs que j’aime que j’essaye de synthétiser.

Peut-être qu’il en ressort des formes pas très nettes. En l’occurrence pour « Jab se mile ho tum », j’ai toujours beaucoup aimé les déguisements, les costumes, notamment les costumes historiques. À l’époque j’avais vu les films de Paradjanov qui m’avaient vraiment beaucoup plu, et je pense que j’étais assez inspirée par cette esthétique. C’est l’accumulation de goûts qui se sont formés sur plusieurs années donc je pourrais même pas te dire précisément d’où ça vient.

Dans ce projet, les trois-quarts des trucs sont inconscients.

Charlotte : Ce n’est vraiment pas un projet sur lequel on réfléchit beaucoup en fait. C’est un peu une cour de récré. On se permet de faire plein de trucs, tout ce qui nous passe par la tête. C’est comme un défouloir, mais de manière détendue.

Comment on peut se réinventer après ça, cet EP de niche ?

Charlotte : On commence à y penser mais si on devait trouver la continuité logique, le principe de ce projet c’est qu’il n’y a justement pas de continuité logique a priori. Le projet en lui-même est hybride. Ce n’est pas pensé comme un groupe, plutôt des tests, même si ça n’avait rien à voir avec ce qu’on avait fait avant. C’est un projet qui peut prendre des formes  très variées. Par exemple, j’aimerais bien faire une comédie musicale. Et peut-être que ça reviendrait sur ces terrains de musique asiatique. On avait le projet aussi d’aller vers des musiques plutôt médiévales.

Denis : Je fais la production musicale, mais c’est Charlotte la tête, avec sa participation plutôt conceptuelle et la direction. Après je suis très content de me dire que ça sera une performance, un voyage, une comédie musicale. J’aime l’idée que ça puisse être autre chose que de la musique.

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