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Nadia Slimani : « on a tous·tes le cul entre deux chaises pour plein de raisons différentes »

Nadia Slimani : « on a tous·tes le cul entre deux chaises pour plein de raisons différentes »

nadia slimani na3na3 manifesto 21 © jules roques

Depuis presque un an, « Na3na3 » tend le micro à des personnes d’origine nord-africaine et diffuse des récits qu’on n’entend que trop peu dans les médias : ramadan confiné, colorisme ou double identité, le podcast brise des tabous, de part et d’autre de la Méditerranée. Interview avec sa co-créatrice, Nadia Slimani.

Aux origines de « Na3na3 » (« menthe » en arabe dans sa translittération en alphabet latin), 3 nanas, justement : Djamila, Meriem et Nadia. Du « ramadan confiné » au colorisme, en passant par la dévalorisation de la langue arabe, le projet a pour ambition d’explorer les sujets brûlants qui traversent les populations d’origine nord-africaine, brisant les tabous pour mieux faire briller nos « identités plurielles », avec un ton toujours bienveillant, sensible, drôle. Désormais seule à l’animation depuis janvier dernier, Nadia Slimani s’aventure vers des terrains encore plus intimes, allant jusqu’à interviewer ses propres parents.

Elle était l’une des invitées de la série de podcasts « Il était des voix », organisée par la Gaîté Lyrique et le Paris Podcast Festival pour mettre à l’honneur celles et ceux qui réinventent les récits grâce à l’audio. Nous l’avons rencontrée à Marseille, où le podcast est produit par le label PopKast, pour revenir sur l’histoire de ce qui constitue aujourd’hui pour elle une véritable « thérapie ».

Manifesto XXI – Peux-tu commencer par me raconter ton parcours ? Comment en es-tu arrivée à créer ce podcast sur les identités plurielles ?

Nadia Slimani : Je m’appelle Nadia, j’ai 29 ans, je suis originaire d’Avignon et je suis la première de ma famille à être née en France. Pendant longtemps, je ne me sentais chez moi nulle part. Il y avait presque un sentiment de trahison : dans la famille c’était le Maroc et à l’extérieur c’était la France, j’avais l’impression qu’on attendait quelque chose de moi des deux côtés. Je ne trouvais pas mon équilibre, qui j’étais et ce que je voulais faire. Ça m’a suivie tout au long de mon parcours. J’ai fait un master en médiation culturelle, après lequel j’ai travaillé dans des projets socio-culturels, dans des quartiers prioritaires, où j’essayais de donner la voix à des gens qui n’avaient pas l’occasion de parler haut et fort.

Il y a deux ans, je suis arrivée à Marseille, je n’avais pas de travail, et j’ai fait une formation en journalisme à la School Media Maker. C’était partagé en trois temps : un mois sur la presse écrite, un autre sur la vidéo et quinze jours sur le podcast. J’avais déjà fait des tentatives de projets sur ce thème-là sans vraiment arriver à trouver la bonne forme, et les deux semaines d’atelier avec Urban Prod et leur label PopKast nous ont permis de réaliser un pilote. J’étais toute seule à la base, et deux filles d’origine nord-africaine dans la classe ont bien voulu participer : Djamila et Meriem, avec qui on a fait les premiers épisodes. Après le pilote, le producteur était partant pour continuer. C’est comme ça que « Na3na3 » a commencé.

Je préférais travailler à partir du témoignage, de l’individualité, de ce qui anime les personnes. L’Histoire est faite de plein de petites histoires.

Nadia Slimani

Malgré des médias comme le Bondy Blog ou « Kiffe ta race » qui amènent un nouveau traitement de ces thématiques, les voix des personnes d’origines étrangères vous semblaient encore trop taboues ?

Oui, dans les médias on n’est pas assez présent·es dans notre diversité. Ça commence à se développer, on est une génération qui avance : il y avait trois femmes noires nommées aux Victoires de la musique (Lous & the Yakuza, Aya Nakamura et Yseult, ndlr). En ce moment, Nesrine Slaoui avec son livre Illégitimes est vraiment invitée partout, c’est incroyable. Malheureusement ça reste une sur des millions de personnes. Ça prend son temps, beaucoup trop de temps !

J’estime que c’est compliqué aussi bien de prendre ma place dans la société blanche que d’oser parler du côté de l’Afrique du Nord, dans le sens où, comme plein de femmes, j’ai été embêtée, harcelée voire insultée par des hommes d’origine nord-africaine parce que je ne suis pas non plus comme ils attendent que je sois : pas en jupe, plus discrète… Une femme nord-africaine est forcément musulmane dans l’esprit de certains, donc elle ne doit pas sortir, pas boire, pas fréquenter de personnes en dehors de son cercle… Il y a des tabous des deux côtés.

Il existe des discriminations précisément du fait de ces multiples appartenances… d’où ce parti pris intersectionnel dans « Na3na3 » ?

Oui. Tu vois, quand on a commencé, Djamila portait le foulard, Meriem avait les cheveux courts. L’une est algérienne née en Algérie, l’autre connaît très peu ce pays ; on n’avait pas du tout le même rapport à la religion… On représentait déjà une diversité, alors qu’on n’était que trois ! L’intersectionnalité était donc importante et même primordiale. Ce qui est compliqué, c’est de n’être pas juste nord-africaine : je suis aussi française, j’évolue dans un milieu culturel, donc je représente plein de choses à la fois. Ce podcast m’aide aussi bien qu’une thérapie !

J’ai été particulièrement touchée par l’épisode sur la double identité, un sentiment représentatif de toute une génération de « descendant·es d’immigré·es » le cul entre deux chaises. On entend rarement ces propos-là dans l’espace public, on en parle mais souvent entre concerné·es…

Avec cet épisode, ma volonté était certes de valoriser les identités nord-africaines – je dis bien les identités parce qu’on est autant de Nord-Africain·es que de manières de l’être – et en même temps de faire des ponts avec des gens qui ne le sont pas. Leur dire : vous nous avez mis·es dans des cases, vous pensez qu’on ressemble à ça ou ça, mais en fait on a plein de points communs avec vous ! J’ai des ami·es qui m’ont dit : « ça m’a rappelé·e que moi aussi je suis différent·e, parce que je suis autiste » par exemple. On a tous·tes le cul entre deux chaises pour plein de raisons différentes, et les émotions que je ressens sont aussi celles que tu peux ressentir toi. L’idée, c’était de rapprocher les gens.

na3na3 nadia slimani © Jules Roques
© Jules Roques

« Na3na3 » fait entendre des vécus, plutôt que des points de vue académiques. C’était un choix pour en finir avec une sorte d’universalisme présupposément objectif et neutre ?

Je ne me sentais pas légitime d’inviter des universitaires parce que ce n’est pas mon métier. Je ne suis ni historienne ni scientifique, j’avais aussi peur de parler à la place des gens. Je préférais travailler à partir du témoignage, de l’individualité et de l’histoire propre des personnes, qu’elles racontent ce qui les anime et qui elles sont. L’Histoire est faite de plein de petites histoires.

Au début, je ne voulais pas du tout afficher mon nom de famille, me mettre en avant, parler de moi. Dans ma famille on est très pudiques. Je pense que les sociétés nord-africaines sont beaucoup dans le jugement, du coup les gens vivent assez cachés, ils ne disent pas qui ils fréquentent, etc. On a peur du regard des autres. Donc j’avais envie de me protéger, moi et les miens. Au fur et à mesure, je me suis dit : je ne veux pas représenter les femmes d’origine nord-africaine ou les femmes d’origine marocaine, je ne représente personne dans ce podcast. Je parle de moi, de mon expérience, ce n’est pas la même qu’une autre. J’assume de plus en plus ça, je n’en ai plus peur. Après avoir traversé tout ça, mince ! il faut bien que quelqu’un ose. Je ne suis évidemment pas la seule, ni la première, mais pourquoi pas parler en mon nom et montrer ma tête. Si ça dérange, tant pis ou tant mieux ! Si ça peut aider ne serait-ce qu’une personne… Le podcast n’est pas encore connu mais j’ai déjà reçu quelques messages qui m’ont réchauffé le cœur, je me dis que je ne le fais pas pour rien.

C’est important de se regarder et de s’auto-critiquer, c’est aussi une manière d’avancer.

Nadia Slimani

Ces dernières années, il y a eu un boom du podcast autour des questions féministes et antiracistes. Les voix apportent un récit à la première personne très sensible. Quel rôle peut jouer ce format aujourd’hui selon toi ?

Effectivement il y a quelque chose d’intime, d’accessible aussi : ce n’est pas cher de s’enregistrer avec son téléphone ou un petit dictaphone. Pour nous, le format podcast était important parce qu’il permettait de se passer de l’image, d’éviter qu’on nous colle tous les stéréotypes habituels sur les personnes d’origine nord-africaine. À l’audio, on ne sait pas que Djamila porte un foulard, que j’ai ce physique-là… Quand tu ne vois pas le visage tu te sens un peu protégé·e, à l’abri de toute attaque. Avec la voix, on tisse un lien particulier avec les auditeurs et auditrices, sans les artifices ou les différents sens qui sont sollicités lorsqu’il y a l’image. Puis tu peux écouter le podcast un peu partout, à ton rythme…

Quels sont les médias, journalistes, podcasts auxquels tu as pu t’identifier ? Quelles ont été tes influences ?

En arrivant à Marseille, j’ai rencontré Anaïs Bourdet. Je l’ai vue à un événement, je me suis présentée : « J’aimerais beaucoup travailler sur ces questions qui m’obsèdent et me torturent. » Et elle m’a accueillie de façon très enthousiaste, alors qu’on ne se connaissait pas encore. J’étais un peu perdue, et elle a cru en moi. J’ai rencontré l’équipe du podcast « YESSS », dont elle fait partie, au moment où elles le lançaient. Elles m’ont montré comment elles faisaient. Ça a été mon premier exemple en termes de podcast, à Marseille en plus, donc ça m’a donné envie. Ça a été ma première rencontre sororité à fond !

Après, tu l’as cité tout à l’heure, il y a « Kiffe ta race » : deux femmes non-blanches qui osent parler, qui demandent dès le début « Toi comment tu t’identifies sur le plan racial ? » sans avoir honte. En complément, je dirais « Émotions ». D’un côté, ce que tu ressens, les témoignages, décortiquer et déconstruire tout ça ; de l’autre, l’aspect militant : ce sont les deux thématiques qui m’intéressent et les deux podcasts que j’écoute particulièrement en ce moment. Sinon il y a plein de projets naissants, à la même échelle que le mien, principalement lancés par des femmes : « Le cul entre deux chaises », notamment. Il y avait « Tarab », qui n’existe plus, par Leïla Izrar chez Binge Audio. C’était plus universitaire, mais très intéressant, historique, important.

La résurgence du mouvement Black Lives Matter est survenue en juin dernier, alors que vous aviez commencé le projet. Ça a amené quelque chose de différent dans votre manière de l’appréhender et de militer ?

Ça nous a travaillées, oui. En septembre, on a fait un épisode sur le colorisme, cette discrimination liée à la couleur de peau, qui existe en Afrique du Nord et dans les communautés maghrébines. Comme dans beaucoup de pays africains, les peaux foncées sont dévalorisées. Plus t’es blanche, plus t’as les cheveux lisses, plus t’es belle. Du coup si t’es noire avec les cheveux crépus, t’es considérée comme sale, pauvre et pas belle, voire pas marocaine. Au Maroc, on a effacé ces personnes-là comme on en a effacé d’autres en France. On reproduit un peu la même chose.

Je trouvais ça nécessaire d’en parler, parce qu’on pourrait croire qu’on se « victimise » avec ce podcast, mais non : on se remet aussi à notre place. Je sais que la société nord-africaine est très homophobe par exemple. C’est interdit et passible de prison d’être transsexuel·le ou transgenre au Maroc. C’est important de se regarder et de s’auto-critiquer, c’est aussi une manière d’avancer. Je ne suis pas au plus bas de l’échelle, je suis privilégiée pour d’autres personnes. Je suis assez blanche donc je passe dans certains endroits, je suis une femme qui a eu la chance de faire des études, je ne suis pas la plus pauvre… Il faut donc se remettre à sa place et soutenir les autres.

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C’est plus la culture, la tradition, qui m’animent et que j’ai envie de bousculer, plus que la religion elle-même. C’est pas ça le problème aujourd’hui en France !

Nadia Slimani

Quelle direction prend « Na3na3 », maintenant que tu l’as repris toute seule ?

Cette année, il y aura le format principal qui est le format magazine qu’on a pu déjà entendre : un·e invité·e et des témoignages. Mais chaque deuxième épisode du mois sera un peu plus « libre ». Le dernier est une interview de mes parents que j’ai faite avant l’été. Ça a été très compliqué : mon père est dans le coma depuis octobre, je ne sais même pas si je réentendrai sa voix, donc c’était difficile pour moi d’écouter les enregistrements. Puis ma mère ne parle pas français, et j’ai fait le choix de laisser sa voix en marocain. Je n’ai pas voulu rajouter une voix par-dessus pour traduire mot à mot : j’ai expliqué ce qu’elle disait après. Et alors, si les gens ne comprennent pas ? On va peut-être se concentrer sur l’émotion, sur le rire, la respiration, la sonorité de la langue… Ma mère non plus ne comprend pas tout quand elle descend dans la rue, ça nous replace un peu au même niveau.

Quelles sont les prochaines thématiques qui te paraissent les plus urgentes ?

L’éducation sexuelle, c’est un vrai manque. Pour les femmes mais même pour les hommes, parce que finalement on voit une plus grande diversité de femmes que d’hommes. Pour eux, j’ai l’impression qu’il y a vraiment un rôle prédéfini : le mec viril, et rien d’autre. Les identités de genre sont aussi un sujet important. Le fait que le corps des femmes ne t’appartient pas, des deux côtés de la Méditerranée, évidemment. Ce sont vraiment des sujets qui me tiennent à coeur parce que j’en ai souffert dans ma vie comme toute femme, pas forcément de mon origine. Le sujet de la santé mentale me touche aussi. Le côté double culture. C’est déjà un beau programme si on arrive à aborder tout ça !

Dans un épisode sur le ramadan, tu disais avoir un rapport conflictuel à la religion. Tu ne comptes pas en parler pour l’instant ?

Effectivement, j’ai peur de la religion. Ma famille vit pour la religion, pas de façon extrême mais elle régit chaque seconde de leur vie. J’ai grandi avec mon père qui récite le Coran toute la journée ; quand ma mère m’appelle, elle fait référence à Dieu dans toutes ses phrases… J’ai eu peur de ça, aussi parce que c’est devenu social. On m’a interdit des choses en disant « c’est haram ». En plus, je n’ai pas envie d’en parler parce que souvent, quand on traite de ces thématiques-là, on en vient très vite à la religion. C’est plus la culture, la tradition, qui m’animent et que j’ai envie de bousculer, plus que la religion elle-même.

Vraiment, quand je vois les thématiques qui sont abordées dans les médias, je me dis : « Mais c’est tellement pas ça le problème aujourd’hui en France ! » Dans notre quotidien, le foulard par exemple n’est pas du tout un truc qui choque… Récemment, avec le débat sur le séparatisme, ils ont reparlé de l’interdiction d’être voilées pour les mamans accompagnatrices. On empêcherait à des mères de participer à la vie scolaire de leur enfant ! On veut que les personnes s’intègrent et s’assimilent, tout en les excluant des activités, donc on ne veut juste pas qu’elles existent ! Encore une fois, parce que ce sont des femmes. Toutes les personnes qui ne sont pas des hommes cisgenres hétérosexuels blancs. Au bout d’un moment, dites-le si on dérange ! Mais on va rester !

Un mot de la fin ?

Ce podcast je le dédie vraiment aux gens qui se sentent différents, je leur dis de prendre la parole et de ne pas hésiter, de ne pas avoir peur. Je les écouterai avec plaisir !


  • Écouter « Voix d’ici et d’ailleurs », l’épisode 2 de « Il était des voix », avec Nadia Slimani, Julie Lafitte & Philippe Blanchet
  • Écouter « Na3na3 »
  • Relire notre interview de l’invité du 1er épisode de « Il était des voix » : Redwane Telha

Image à la Une : © Jules Roques

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