Menstrues et sororité, ma soirée dans une tente rouge à Berlin

©Marjorie Monnet

En pénétrant dans une tente rouge, on a la sensation d’entrer dans un utérus, dans un lieu protégé.

Berlin, novembre. Ici, peu d’éclairage public. Les nuits sont froides et noires. Ce soir est un peu particulier : je me rends à ma première tente rouge.

La veille, j’ai rencontré deux des trois fondatrices : Gaëlle est comédienne et éducatrice, Vanessa est réalisatrice de documentaires. « La tente rouge est un lieu hors du temps, hors du quotidien, à part mais dans la lignée des femmes, celles qui nous ont précédées et celles qui nous suivront » m’expliquent-elles. Toutes deux, la trentaine, sont implantées à Berlin depuis presque dix ans. Elles ont déjà fondé ensemble une Kita, l’équivalent local des crèches qui font cruellement défaut en Allemagne. Gaëlle a les cheveux longs, une impression de force tranquille se dégage ; Vanessa est plus petite, énergique, précise. Elle m’indique d’emblée qu’elle est féministe « depuis très longtemps ».

Un sanctuaire du féminin

Sur le site de l’association française des tentes rouges, on peut lire que le mouvement a émergé aux Etats-Unis après la parution du roman éponyme d’Anita Diamant en 1997. Inspiré d’un épisode biblique dans lequel Dinah, fille de Jacob, est violée puis vengée par ses frères, le roman adopte le point de vue des femmes de la tribu, lesquelles se réunissent dans une tente rouge « sanctuaire du féminin, où se rassemblent les femmes pour se reposer lors des périodes de menstrues, pour accoucher, pour célébrer les ménarches de leurs filles pubères et autres événements de la vie d’une femme. »

Je pousse timidement la porte de la salle de yoga « Im Baum », ce qui signifie « dans l’arbre ». C’est Céline, la troisième fondatrice, qui a monté cet espace, dans lequel elle donne aussi des cours d’éveil musical. Gaëlle m’accueille en chuchotant ; en fait, toutes les femmes présentes chuchotent, un peu intimidées peut-être. Je me mets à quatre pattes pour entrer dans la tente rouge, qui fait grosso modo la taille d’une tente format familial chez Décathlon. Nous sommes huit, serrées dans cet espace clos et chaleureux, éclairé par des bougies et des guirlandes.

La tente a été confectionnée à la main par Gaëlle, Céline et Vanessa, comme le veut la tradition. Mais « il n’y a pas de formation spécifique, tout le monde peut créer une tente rouge, souligne Vanessa. Il y a bien des principes généraux, mais nous avions notre idée, nous avons pris ce qui nous plaisait. C’est très ouvert, c’est pour cela que nous nous sommes reconnues là-dedans. En même temps, c’est bien de faire partie d’un mouvement, de se dire que dans chaque communauté, chaque voisinage il peut y avoir une tente rouge… »

C’est pourtant Céline qui a lancé l’idée, elle qui suit en ce moment une formation pour devenir doula, ces femmes qui accompagnent les femmes enceintes jusqu’à la naissance. Si les tentes rouges sont bien implantées en France depuis les années 1990, celle-ci est la première à voir le jour à Berlin et seules une ou deux existent en Allemagne. Le rapport au chamanisme, aux plantes et à la maternité y est très différent, ce qui pourrait expliquer l’absence de tentes rouges sur le territoire.

©Marjorie Monnet

Se ré-approprier le corps des femmes

Règles, maternité, ménopause… Tous ces moments qui sont censés rythmer la vie des femmes sont au cœur des tentes rouges, conçues justement comme des espaces où parler de ce dont on ne parle pas ailleurs, même si mes interlocutrices reconnaissent que c’est en train de changer. « Je suis arrivée aux tentes rouges par la question des règles, par l’activisme menstruel, indique Vanessa. C’était au tout début des mouvements en France, un peu avant la mobilisation autour de la taxe tampon ».

Gaëlle complète de sa voix chaude « Je suis allergique aux tampons depuis que j’ai mes règles, donc c’est un sujet qui m’a préoccupée très tôt. Le seul espace où j’avais l’impression de pouvoir en parler, c’était avec ma gynéco, sauf que c’est un espace médicalisé, où on ne se sent pas vraiment écoutée. Et en parler avec ses potes, ce n’est pas pareil. »

Ce qui se joue dans les tentes rouges, c’est la ré-appropriation d’une parole des femmes sur leurs propres corps.

Parce que la parole féminine sur la santé, sur leurs corps a été confisquée par une médecine patriarcale et capitaliste, qui augmente le nombre de césariennes pour des questions de rentabilité, sans considération pour celles que cela prive de leur accouchement – une expérience qui peut être complètement différente, selon Gaëlle et Vanessa.

La matrice de la puissance

Chacune a son histoire à ce propos : « Il y a eu un moment où j’ai vraiment dû me battre, raconte Vanessa. J’avais accouché naturellement de mon premier enfant dans une maison de naissance à Berlin, où ce genre de pratique est très répandu. Quand je suis tombée enceinte à Paris, ça m’a paru normal de vouloir accoucher de façon naturelle, à la maison, ça avait été un moment très fort pour moi la première fois. A commencé un parcours du combattant, certains médecins m’ont traitée de folle. J’ai alors pris conscience du poids social que ça a quand on dit aux femmes qu’elles ne connaissent pas leurs corps. »

Après mon accouchement, je me suis dit que je n’aurais plus jamais peur d’un patron ou d’un mec

Pour Gaëlle, c’était une question d’être véritablement active dans un moment fort de sa vie : « J’ai eu envie qu’on me donne les clefs pour comprendre ce qui se passait à l’intérieur de moi, donc j’ai accouché en maison de naissance à Berlin. J’ai été accompagnée par une sage-femme, qui venait boire le thé chez moi pour m’ausculter, mais aussi pour discuter. Donner naissance de cette façon, en étant véritablement présente, ça a libéré une énergie primaire chez moi. Juste après j’ai découvert que je pouvais marcher, que j’étais suffisamment forte ! En fait on se connaît très mal, on ne soupçonne pas tout ce potentiel. » « C’est vrai qu’après mon accouchement je me suis dit que je n’aurais plus jamais peur d’un patron ou d’un mec. » ajoute Vanessa, qui met toutefois en garde contre le risque d’essentialisme.

À l’instar du mouvement écofeministe, les tentes rouges font beaucoup appel au récit mythique d’une puissance féminine, qui viendrait in fine des cycles hormonaux et de la capacité à donner la vie. Réduire les femmes à leurs caractéristiques biologiques est précisément ce que l’on reproche à l’essentialisme, et les luttes féministes des dernières décennies ont particulièrement cherché à s’en détacher. Comme tout le monde, je vois rouge si un mec me sort « t’as tes règles » quand je m’énerve et en même temps, inutile de nier que mon syndrome prémenstruel a une réelle influence sur mon humeur.

Alors comment dépasser cette apparente contradiction ? En en faisant un non-sujet, répondait Émilie Hache, autrice du recueil Reclaim, qui parle d’écofeminisme dans le podcast Présages. Il serait en effet dommage de se priver de ce laboratoire du lien entre femmes que sont les tentes rouges et de leur radicalité, quant il s’agit surtout de « reclaim », réclamer une transmission des savoirs sur nos corps qui se serait interrompue avec la chasse aux sorcières et les débuts du capitalisme.

©Marjorie Monnet

Stronger together

Les tentes rouges sont une réponse aux violences gynécologiques et obstétricales et à la misogynie ambiante. Dans son dernier essai sur les sorcières, Mona Chollet rappelle que « La médecine moderne, en particulier, s’est construite le modèle d’une science arrogante, nourrie de mépris à l’égard du féminin, et en lien direct avec la chasse aux sorcières, qui ont permis aux médecins officiels de l’époque d’éliminer la concurrence des guérisseuses ». Lorsque le rituel commence, Vanessa nous demande de nous présenter brièvement, en nous replaçant dans notre matrilinéage. Je pense à ma grand-mère, à ma mère, je bafouille, ne trouve plus le nom de mon arrière-grand-mère, réalise que je ne connais pas les femmes de ma famille. J’ai conscience d’être dans un lieu bienveillant, accompagnée d’autres que je ne connais que depuis vingt minutes mais que j’ai envie d’appeler mes sœurs. Je me sens pleine de compassion et d’empathie : on est dans une vraie galère, mais on est ensemble, et on peut se serrer les coudes. Tout ce qu’on m’a répété sur les femmes entre elles, à se faire des coups de putes ou des crasses, devient une hérésie : c’est un mensonge, puisque nous sommes là toutes ensembles.

Progressivement, les langues se délient. Qu’est-ce que ça signifie, vivre en étant une femme, une fois qu’on ne veut plus d’enfant ? se demande l’une. L’autre confie ses tracas au quotidien, dans son travail de conductrice de chantier, et à la maison. « Le manque de répartition des tâches domestiques, ça me pourrit la vie » soupire-t-elle. Abus pendant l’enfance, viols ou agressions sexuelles, mais aussi tracas plus légers sont évoqués, avec leur lot d’espoirs et de rires, tantôt avec beaucoup de pudeur, tantôt franchement. Le rituel d’aujourd’hui se conclut en mêlant nos voix à l’unisson, une idée de Gaëlle sans doute « parfois, rien qu’aller chanter dans la forêt ensemble, ça peut être très fort ! »

Je leur demande si, selon elles, les tentes rouges sont un mouvement politique, une force capable de renverser le système patriarcal et écocide contemporain. Gaëlle répond : « Pour moi, le mouvement des tentes rouges, parce qu’il permet aux femmes de se révéler à d’autres, de s’accepter elles-mêmes, ouvre un potentiel créateur qui peut être politique, qui peut être une force de transformation sociale… » Personnellement, je puise ma force dans ces moments, dans la conscience que des femmes se sont battues avant nous et se battront encore bien après, et je me sens armée pour ce monde de fous. Quand c’est l’heure des adieux, je n’ai pas envie de partir.

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