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Los Bitchos, une hype dépourvue de hit

Los Bitchos, une hype dépourvue de hit

Avec une popularité en croissance exponentielle depuis près de quatre ans, et alors qu’elles n’ont jusqu’à présent sorti que deux disques auto-produits au format single, Los Bitchos enchaînent les festivals. Maintenant qu’un premier album est confirmé, tentons de saisir la recette de cette success story.

Depuis l’été, qu’elles soient programmées au Latitude Festival dans le Suffolk, Ventnor Fringe Festival sur l’île de Wight, Winterthurer Musikfestwochen en Suisse ou au festival Levitation d’Angers, où nous les avons rencontrées, Los Bitchos, quatuor multiculturel féminin basé à Londres, ne cessent d’être prisées par les festivals musicaux européens. Elles n’ont pourtant au compteur que deux singles physiques en autoproduction : « Pista (Great Start) » en 2019 et « The Link is About to Die en 2020 », et « Las Panteras » dévoilé en octobre 2021 annonçant leur premier album Let The Festivities Begin! prévu pour 2022. D’où leur vient ce succès au vu de leur mince discographie ?

Tournée 2022 de Los Bitchos au Royaume-Uni et en Europe
Une rencontre déterminante

Initialement, les cofondatrices Serra Petale, qui a vécu un temps en Australie, et Carolina Faruolo, qui ne fait, depuis la pandémie, plus partie du groupe – pourquoi ? « Juste… la vie » nous rétorque Serra –, se sont rencontrées dans leurs anciennes formations respectives, lors d’un plateau en commun. Au sein de Kid Wave, Serra se trouvait derrière la batterie plutôt qu’au-devant, avec une guitare. Carolina lui suggère par la suite la découverte de l’album de compilation Roots of Chicha. L’écoute lui fit l’effet d’une révélation. Elles décident, en 2017, d’impulser un projet musical instrumental, inspiré par la cumbia sud-américaine.

Vient ensuite se greffer Agustina Ruiz, pour les accompagner aux claviers et keytar. Un instrument qu’elle n’avait encore jamais pratiqué, mais choisi en raison du genre musical qu’elles souhaitaient développer avec le groupe. Puis, très vite, le récent trio accueille Josefine Jonnson à la basse et Nic Crawshaw à la batterie. Auparavant, les deux de la section rythmique faisaient ensemble partie d’une formation punk londonienne.

Serra Petale à l’occasion du concert de Los Bitchos au Festival Levitation d’Angers 2021. © Erwan Iliou

Le groupe au complet, elles décident de se baptiser Los Bitchos, jeu de mot avec le terme espagnol bicho, qui désigne un insecte, et l’anglais bitch, pour une invention sémantique masculine plurielle. « J’ai juste trouvé ça amusant, confie Serra, il n’y a aucun sens profond dans le nom de notre groupe. Ça partait d’une blague. »

À l’occasion d’un concert avec Bodega, dans la capitale britannique, les cinq filles rencontrent Alex Kapranos. Le frontman de Franz Ferdinand, impressionné par leur performance ce soir-là, met ensuite son expertise à leur service afin de les aider à produire leur musique. La fusée Los Bitchos amorce alors son décollage.

Josefine Jonnson à l’occasion du concert de Los Bitchos au Festival Levitation d’Angers 2021. © Erwan Iliou
Musique pluriculturelle

Persévérant dans leur approche lors d’une kyrielle de dates de Brighton à Glasgow et de Newcastle à Dublin, le groupe se compose tout un set difficilement classifiable – et ce même par les principales concernées. « Comment décrire ce que nous jouons ? De la musique psychédélique instrumentale ensoleillée aliénante, c’est comme ça que je la décrirais, brode Serra en direct. Aucune d’entre nous ne sait passablement chanter. Avoir un projet instrumental était l’idée initiale. On n’a jamais voulu être un groupe de chansons, c’est plus simple d’écrire les morceaux comme cela. »

Et de poursuivre : « Ma mère est turque, ainsi j’ai toujours été exposée à énormément de musique turque en grandissant. Comme on vient de différents endroits du monde [Angleterre, Suède, Australie, Turquie et Amérique du Sud], les influences de chacune inspirent notre musique. »

Le quatuor semble également revenir sur d’anciennes allégations dans l’optique de défendre la multiculturalité intrinsèque de leurs compositions : « On joue de la cumbia mais uniquement sur quelques chansons, le projet n’est pas cumbia. »

Agustina Ruiz à l’occasion du concert de Los Bitchos au Festival Levitation d’Angers 2021. © Erwan Iliou

Cependant, avec ces quatre personnalités issues d’autant de coins du monde mais basées en Angleterre et qui cherchent à insuffler un parfum d’exotisme à leurs titres, n’y a-t-il pas risque de tomber dans l’appropriation culturelle ? « Non, avec nos origines multiculturelles et notre respect pour les musiques issues du monde entier, on pense que c’est une bonne chose d’essayer d’inclure des plans et des sonorités qu’on aime. C’est une approche très naturelle chez nous. Ce sont nos racines de toute façon donc ce n’est pas de l’appropriation », se défendent-elles à l’unisson.

Los Bitchos sur la scène du Festival Levitation d’Angers 2021. © Erwan Iliou

L’été dernier, le groupe turco-néerlandais Altın Gün, nominé en 2019 pour les Grammy Awards du meilleur album de World Music, leur a proposé de collaborer sur un titre, « Erkilet Güzeli ». « On se connaît depuis un moment et nous sommes d’énormes fans d’Altın Gün, expliquent les filles. On les aime beaucoup. Iels nous ont contacté par mail ou Instagram, afin que nous jouions sur l’un de leurs morceaux. C’était top. Mais on ne s’est jamais croisé·es en vrai. On se manque sans arrêt en festival. »

Par leur approche musicale qui, on l’aura compris, se souhaite pluriculturelle, peut-on classer les Los Bitchos dans la même scène que ces groupes à l’instar d’Altın Gün, Ko Shin Moon, Al-Qasar ou Mauvais Œil, qui s’attachent à actualiser des traditions musicales issues d’ailleurs et à souvent moderniser leurs interprétations ? « On ne sait pas, dis-le-nous, l’est-on ? nous rétorque le quatuor. Rien d’intentionnel, c’est très flatteur d’en faire partie. Si on l’est c’est super, mais ce serait simplement une coïncidence. »

Los Bitchos sur la scène du Festival Levitation d’Angers 2021. © Erwan Iliou
Succès du naturel dans l’industrie du spectacle ?

Revenons à notre question initiale, pourquoi les Los Bitchos ont-elles une telle hype avec si peu de sorties ? D’autant si elles ne font pas partie de cette scène en vogue ? En France, c’est surtout depuis leur prestation aux Trans Musicales de Rennes, en 2019, qu’elles se sont mises nombre d’adeptes dans la poche. C’est là-bas qu’elles sont également invitées à enregistrer une session live pour KEXP, prestigieuse radio musicale de Seattle.

« On se pose la même question, répondent les quatre. On était prêtes à sortir de la musique avant que la pandémie ne débute. Nous sommes surprises de voir que nous avons tant d’invitations à jouer dans des festivals. Mais on va sortir un disque très bientôt [Let the Festivities Begin! sortira le 4 février chez City Slang ; « Las Panteras », premier single de l’album est quant à lui déjà en ligne, accompagné par un clip sorti au début de l’automne]. Je pense que beaucoup de personnes ont bien réagi à notre musique parce qu’iels aiment ce que nous faisons. Peut-être que les gens ont plus d’affinités avec la musique instrumentale qu’auparavant. Les programmateurices nous invitent certainement parce qu’iels aiment notre univers. »

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Puisque personne ne semble détenir une réponse tangible, il y a cette impression que leur formation féminine exclusivement instrumentale rayonne par son incarnation kitsch au second degré exalté, sans être pour autant affilié à une scène particulière. Sans identité musicale profondément marquée, il est ainsi plus aisé de se faire convier à des occasions aussi diverses que variées. En outre, aucune des musiciennes n’est cantonnée à se confiner dans un rôle féminin antédiluvien puisqu’aucune n’incarne la figure de la chanteuse glamour, candide et sensuelle, de la docile figurante ou de la diva inatteignable.

© Tom Mitchell

Elles semblent intègres, uniquement sur scène pour s’amuser et véhiculent l’image d’un groupe qui sait ne pas se prendre au sérieux, tout en assurant un spectacle bien rodé. « L’industrie musicale est en train de changer, ce n’est plus qu’un monde d’hommes, du moins il y a des scènes meilleures que d’autres. Plus que jamais, cela nous réjouit de voir autant de femmes fantastiques faire ce qu’elles souhaitent faire. Derrière les rideaux, il y a également de plus en plus de techniciennes expérimentées, et ça fait plaisir. »

Los Bitchos sur la scène du Festival Levitation d’Angers 2021. © Erwan Iliou

La dimension performance improvisée, authentique et sincère, de ce groupe qui est attendu sur scène pour transmettre significativement l’envie de se trémousser, a su séduire un public plus réceptif au naturel qu’aux facéties redondantes d’une mythologie autant imagée qu’éculée. Les Londoniennes étaient jusqu’à présent surtout réputées pour leurs shows. Il ne reste plus qu’à leur souhaiter que leur futur long-format leur permette de conserver leur pouvoir d’attraction, en amenant davantage d’émules.


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Photo en Une : © Tom Mitchell

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