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Lola Levent : « Toute la chanson française a un souci avec la culture du viol »

Lola Levent : « Toute la chanson française a un souci avec la culture du viol »

Alors que la vague #MeToo déferle enfin sur l’industrie de la musique, les voix de femmes journalistes, artistes, professionnelles du secteur s’élèvent partout. Des affaires graves, jusque-là ignorées, sont partagées au public et à la justice. Parmi ces paroles nouvelles, rafraîchissantes et courageuses, on a particulièrement entendu celle de Lola Levent, journaliste musique, manageuse (Joanna, Lou Crl), fondatrice du compte Instagram DIVA et co-fondatrice de Change de Disque.

Lola Levent a 25 ans et des idées très claires sur le sens de son travail : lassée d’entendre des histoires de sexisme et de violences commises en toute impunité dans un milieu à bien des égards archaïque, elle a décidé de mettre en place des outils pratiques d’action et de s’engager avec force. Jusqu’à en perdre son emploi au sein d’un label connu.

Fondée fin mai 2020, sa plateforme DIVA permet à des victimes de violences dans le milieu de la musique de faire entendre leurs témoignages. Vous aurez peut-être vu son nom défiler lors de la sortie de l’affaire Roméo Elvis ou de l’enquête sur Retro X dans StreetPress qui, parue presque au même moment de notre interview avec elle, lui a valu de sales angoisses. Avec l’association Change de Disque, co-fondée avec Emily Gonneau à la rentrée, elle réfléchit à des solutions pratiques pour pallier des situations problématiques pour les professionnel·les du secteur, des violences aux inégalités salariales.

Lola – et toutes celles qui comme elle s’insurgent contre la violence systémique de tout un milieu – n’a plus envie de faire de compromis, ni avec les maisons de disques ni avec les médias. Et peu importent les conséquences de cet engagement : celles et ceux qui feront la musique de demain méritent certainement un meilleur héritage. Elle vient d’ailleurs de recevoir le prix La Nouvelle Onde qui récompense chaque année les nouveaux talents du music business. Rencontre.

Le lynchage sexiste ou homophobe, le troll numérique, je connais ça par cœur depuis l’adolescence. Je suis assez détendue avec ça, ça ne m’a jamais vraiment touchée, parce que je crois très fort en mes valeurs.

Lola Levent

Manifesto XXI – A la lumière de tout ce qu’il se passe avec #BalanceTonRappeur et #MusicToo, quelle a été ton expérience de l’industrie musicale ? Qu’est-ce qui t’a amenée à t’engager avec DIVA et Change de Disque ?

Lola Levent : Mon expérience dans le milieu de la musique s’est faite à la fois à travers mon travail en label et ma collaboration avec des médias. En 2019, j’ai été éjectée du jour au lendemain par le boss du label où je travaillais comme talent scout parce que « j’étais trop indépendante et que j’avais trop d’assurance ». Les mêmes raisons pour lesquelles j’avais été embauchée. Sauf qu’entre-temps, quand les remarques sexistes, LGBTQphobes et racistes pleuvaient, je n’ai jamais cessé de répondre, et ça a été ma première perte, apparemment.

Tu estimes avoir été une personne « qui dérange », raison pour laquelle entre autres tu as perdu ton emploi dans un label. A ton âge, alors que tu fais un métier précaire, comment vis-tu ce fait de « déranger » et de finalement mettre en danger ta carrière pour défendre certaines questions ? Quelle est la contrepartie psychologique de prendre la parole sur les violences sexuelles et le sexisme en général quand on est une femme journaliste ?

Je fais un métier précaire, mais je viens d’un milieu privilégié, chose qui peut-être encourage mon engagement. Pour ce qui est du backlash, je l’ai vécu à plusieurs moments de ma vie personnelle : le lynchage sexiste ou homophobe, le troll numérique, je connais ça par cœur depuis l’adolescence. Je suis assez détendue avec ça, ça ne m’a jamais vraiment touchée, parce que je crois très fort en mes valeurs. Mais aussi car je suis bien entourée, par des femmes militantes et des consœurs, que je consulte toujours avant d’agir. De par certains de mes privilèges, je ressens un certain devoir de faire pour cette lutte. 

J’entendais des bruits de couloir sur des histoires qui passaient pour des ragots à se raconter à la pause café alors que clairement, c’étaient des affaires ultra problématiques dont certaines femmes avaient été victimes.

Lola Levent

Les privilèges aident à prendre la parole ?

Oui, je pense. Je suis blanche, dans une relation hétéro, j’ai une famille qui me soutient… Je peux prendre certains risques. J’ai envie d’assumer celles que j’estime être mes responsabilités.

J’imagine donc que DIVA est née de cette envie d’en quelque sorte te rendre utile dans une cause que tu estimes être aussi ta responsabilité ?

J’étais en pleine réflexion sur comment mettre en forme les récits que j’avais entendus. Et puis il y a eu l’affaire Tengo John sur Twitter, un rappeur que je connaissais, que j’avais interviewé. Son ex a révélé avoir subi du harcèlement très violent de sa part et je lui ai exprimé mon soutien sur les réseaux. J’ai reçu des longs messages d’insultes extrêmement violentes de la part de l’artiste par la suite. Ça m’a un peu retournée. Pour moi, prendre la parole en tant que journaliste signifiait simplement dire : « Je ne ferai pas semblant, nos échanges seront filtrés par ce que je sais. J’aborderai en pleine conscience ton personnage car c’est ma responsabilité du fait que j’ai le pouvoir de te donner de la visibilité. »

Les journalistes ont une influence sur la distribution et la représentation de la parole, qui et qu’est-ce qu’on représente. Moi, même indirectement, je ne serais pas la porte-parole de l’impunité du harcèlement et des agressions. C’est le message très clair que je voulais faire passer. Mais ce qui m’a choquée de nouveau, c’était l’ignorance de l’industrie sur ces questions, un quasi-fanatisme envers des artistes, mêlé à l’envie de conserver son propre confort, qui empêchait de voir les dérives. On partait de trop loin, j’ai alors pensé qu’il fallait vulgariser, expliquer, pour qu’une prise de conscience se fasse de manière simple et efficace. L’idée d’intervenir sur Instagram venait de cette envie d’éclairer une zone grise, de ne pas faire doublon avec d’autres initiatives, d’apporter quelque chose de constructif.

Vous êtes combien dans DIVA ?

Le noyau de l’équipe s’est agrandi, je suis désormais épaulée par d’autres femmes, qui ont un pied dans l’industrie de la musique ou dans le militantisme féministe. Je collabore aussi avec deux avocates et deux autres journalistes. Mais au jour le jour, et c’est très précieux pour moi, il y a certaines de mes proches du milieu qui m’aident à bien des niveaux.  

L’idée d’intervenir sur Instagram venait de cette envie d’éclairer une zone grise, de ne pas faire doublon avec d’autres initiatives, d’apporter quelque chose de constructif.

Lola Levent

Tu es aussi impliquée dans l’association Change de Disque, peux-tu nous en parler ?

Change de Disque a été fondé par Emily Gonneau (également co-fondatrice avec Maud Cittone de Nüagency, ndlr). J’ai pu la rencontrer après sa conférence au MaMA l’année dernière, à l’époque où j’entamais  un article sur #MeToo dans l’industrie de la musique, qui a finalement abouti sur DIVA. Emily était l’une des seules femmes dans la musique que je connaissais qui s’intéressait sérieusement à ces questions, avec l’intention de mettre en place des actions concrètes. Elle m’a toujours soutenue et a été extrêmement présente dès la création de DIVA. Elle m’a proposé de faire partie de son association, ce qui matérialisait mon envie d’aller plus loin que la simple sensibilisation. Change de Disque se penche sur des solutions pratiques pour agir. Cela prend une forme collaborative à travers des groupes de travail, afin de trouver collectivement des idées qui pourraient changer le fonctionnement de l’industrie de la musique en profondeur. 

L’année dernière suite au manifeste des Femmes engagées des métiers de la musique publié dans Télérama, peu de langues s’étaient vraiment déliées finalement. On a pu saluer l’enquête parue dans le même journal le 16 avril 2019, mais la fondation de DIVA, Balance ta Major, Change de Disque, surviennent une année après. Pourquoi ? Pourquoi, de toutes ces signataires, peu ont vraiment balancé, parlé, contesté individuellement, selon toi ?

J’avais été contente de voir que cette initiative avait été prise. Mais malheureusement cette tribune n’avait pas abouti au soulèvement que toutes avaient espéré et même si c’était un geste fort, la prise de risque était limitée. J’ai pu néanmoins échanger sur ces sujets avec certaines des initiatrices, et ensemble nous avons commencé une réflexion de longue haleine.

Ce qui m’a choquée de nouveau, c’était l’ignorance de l’industrie sur ces questions, un quasi-fanatisme envers des artistes, mêlé à l’envie de conserver son propre confort, qui empêchait de voir les dérives.

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Lola Levent

En effet, il y a eu peu de prise de risque l’année dernière suite à cette tribune. En tout cas, rien de comparable à ce qu’il s’est passé dans le cinéma avec une Adèle Haenel par exemple. Ce que je regrette parfois, c’est que ce soit aux journalistes et travailleuses les plus jeunes et précaires de s’exposer un peu en solo alors que certaines femmes bossent dans des médias et labels depuis des lustres et qu’elles ne font pas entendre leur voix, ou pas assez. On aurait parfois eu besoin d’elles, tout simplement.

En effet, mais je me disais surtout : « enfin, les langues se délient ». Et le plus important, c’est que ce manifeste a tout de même éveillé nos consciences, qu’il nous a poussées à agir, nous. Après, bien sûr que je regrette que des femmes qui sont au courant de ces mécanismes les cautionnent. J’en ai fait les frais…

Cette histoire est tout simplement sidérante. Tu veux en parler ? Comment ton engagement féministe a-t-il pu te coûter ton emploi ? Naïvement, on ne s’imagine pas qu’un truc aussi grave puisse encore arriver aujourd’hui en France dans le milieu culturel…

C’est vrai. Il n’y a pas eu de préavis, simplement un appel d’une grande violence, ça a été très humiliant pour moi. À titre personnel, mais aussi parce que des choses explicitement misogynes ont été dites et on ne s’y habitue jamais (alors même que j’avais fait cette expérience dans un autre label l’année précédente !). On m’a demandé de choisir entre ce job et DIVA, et comme il était hors de question d’y remettre les pieds… Tout ça a eu lieu avant la parution des premières enquêtes nominatives menées aux côtés de StreetPress, ce qui a rendu les choses très angoissantes pour moi : j’avançais sans filet de sécurité, et je n’ai toujours pas retrouvé de stabilité depuis. 

Il ne faut pas stigmatiser le rap, même si la tentation peut être forte : toute la chanson française a un souci avec la culture du viol et la place des femmes.

Lola Levent

Et ça va maintenant ? Tu n’as pas vécu un été très simple, entre Retro X et ton licenciement…

S’il n’y avait eu que ça (rires) ! Mais je suis très bien entourée et je mène de beaux projets qui me passionnent !

Fouiller dans la boue des violences sexuelles et sexistes est comme ouvrir une boîte de Pandore. On a la sensation qu’on en est poursuivi·es, qu’elles sont partout autour de nous, que nos vies ne seront plus jamais les mêmes et que les représailles vont continuer pendant un moment. Ressens-tu tout cela ? Comment le vis-tu ?

Oui, il y a des menaces d’un côté, une grande méfiance et un sentiment d’insécurité de l’autre. Néanmoins, il y a une sororité solide qui se construit…

Question politiquement incorrecte de la fin : penses-tu que le rap game est plus propice à la diffusion de comportements violents et aux inégalités de genre que d’autres milieux musicaux ?

Il y a des études aux États-Unis qui montrent bien l’influence grave que peuvent avoir des lyrics sur la normalisation de certains comportements. Mais rappelons que poser cette question en bloc, c’est aussi invisibiliser les rappeuses. Ce qu’il faut se demander ces temps-ci, c’est peut-être ça : aujourd’hui, en France, quel est le genre musical qui fait bouger les choses ? Le rap, ce n’est pas que les artistes et les maisons de disques. C’est aussi un public dont sont systématiquement issues les victimes dans les affaires que l’on connaît. 

Le public du rap est un public jeune, avisé et qui veut faire fi du vieux monde. Et de facto, les passionné·es de rap s’expriment sur les réseaux, connaissent le call out, iels n’hésitent pas à prendre la parole. Là où la culture du viol est intériorisée et dissimulée dans la chanson française et la pop par exemple, elle est frontale et explicite dans le rap. Récemment, les musiques classiques et électroniques ont aussi mis en cause des agresseurs. Dire qu’un genre musical est plus propice aux violences qu’un autre n’a pas de sens, personne n’irait dire que les peintres abstraits sont moins susceptibles d’être des agresseurs que les peintres réalistes. Aujourd’hui, l’industrie de la musique, au sens large, a un problème de violences sexistes et sexuelles à régler, et ce, inconditionnellement. 

Image à la Une : © Fabienne Costa

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