Les envoûtants paysages sonores de LAAKE

© Gilles Mille

Amateurs de musique instrumentale contemplative, on aimerait vous suggérer l’écoute du nouvel EP Piaano de l’artiste parisien LAAKE, qui nous a conquis avec un opus à l’écriture aussi raffinée que personnelle. Élaborant ses compositions à partir de superpositions de mélodies pianistiques, avant de les magnifier à l’aide d’un arsenal électronique, il nous offre ici six immersions sonores captivantes aux reliefs saisissants. La douceur mélodique et acoustique du piano côtoie la rugosité de sons percussifs et distordus, le tout nappé d’une urgence palpitante. Musique aussi expressive que physique et évocatrice, on se prend à rêver de la voir fusionner avec le cinéma ou la danse. Pour l’heure, on vous propose le magnifique voyage sonore de Piaano et une rencontre avec son créateur.

Manifesto XXI – J’aimerais tout d’abord que tu nous parles du piano, qui est quand même à une lettre près le nom que tu as donné à ton EP, et qui y occupe une grande place ; quel est ton rapport à cet instrument ?

LAAKE : L’an dernier je me suis acheté un vrai piano pour la première fois, et j’ai décidé de créer un EP à partir de cet instrument. J’ai tout composé en une semaine dans ma chambre, de manière très spontanée. L’improvisation est au cœur du processus de création, tout part d’une ligne de piano à laquelle je superpose d’autres couches. J’ai aussi essayé de travailler sur la matière, il y a par exemple des sons produits par des cordes grattées avec le piano ouvert, d’autres où j’ai scotché les cordes pour étouffer les vibrations et avoir un son plus rond… Je voulais exploiter également la dualité entre le piano, instrument acoustique, et la musique électronique. Le double ‘a’ est là pour le clin d’œil à Laake, mais aussi justement pour témoigner de cette dualité.

Pourquoi cette volonté de mêler piano et musique électronique ?

Je n’ai pas de formation classique, je ne m’enferme pas dans des carcans, et si j’ai ajouté de l’électronique au piano, c’est que j’avais envie aussi de quelque chose d’entraînant, et parfois d’agressif.

C’est vrai qu’on ressent aussi une certaine urgence, nervosité et rugosité dans ta musique, et en même temps quelque chose de très doux…

Cet EP a été composé et enregistré tellement vite qu’une certaine urgence s’en dégage oui, de même qu’un aspect spontané, car j’ai très peu retouché les mélodies après au mix.

C’est courant pour toi de travailler si vite ?

Ça dépend vraiment des morceaux… Je peux bosser sur un morceau six mois comme deux jours. Là justement je voulais me tester pour voir ce que j’étais capable de produire sur un court temps imparti. C’est intéressant car on n’a pas le temps de prendre du recul, en dehors du mix, tout le squelette se fait très vite. Après ce n’est pas forcément un modèle de travail non plus, c’est une expérience.

Si tu n’as pas appris le piano de manière scolaire et classique, comment t’es-tu formé ?

C’est vraiment dans la régularité. Quand j’étais au collège, dès que je rentrais chez moi je jouais, tous les jours, puis j’ai commencé à improviser, à composer, puis de fil en aiguille à m’enregistrer, mixer…

Et c’était une volonté de ne pas apprendre dans un cadre institutionnel ?

J’avais eu une mauvaise expérience étant petit, les devoirs ne m’intéressaient pas, je ne voulais pas travailler, donc j’ai totalement lâché. Au collège j’ai repris tout seul, et pu savourer la liberté de m’affranchir des partitions. C’est comme ça que j’ai eu l’envie de jouer.

Est-ce que plus tard tu t’es replongé dans la théorie pour t’aider dans la composition ?

Pas du tout, je ne sais toujours pas lire de partition et je ne veux toujours pas. Je préfère l’expérimentation.

Quels autres instruments ou éléments organiques peut-on retrouver dans tes compositions en dehors du piano ?

On trouve de la trompette, du violon, de la basse, des petites percussions, des synthés, et puis des chœurs qui peuvent être triturés pour faire penser à d’autres textures. On ne trouve pas de guitare sur cet EP, mais comme c’est le second instrument avec le piano que je maîtrise le mieux, on devrait en retrouver un jour ou l’autre dans mon live.

© Gilles Mille

Il n’y a quasiment pas de voix sur l’EP, par contre elle est très présente en live, ou sur d’anciens titres, pourquoi ?

J’envisage beaucoup plus la voix comme un instrument que comme un outil pour porter un message. Tous mes morceaux partent du piano, et la voix est quelque chose qui va être ajouté ou pas après. Mais je songe à la mettre plus en avant pour mes futurs projets.

Laake c’est un projet que tu mènes vraiment tout seul, ou parfois en collaboration aussi ?

Je fais tout tout seul, mais je suis très ouvert aux collaborations. J’ai déjà fait des featurings en live, et je sors des remixes aussi.

Comment est construit ton live ?

C’est un live un peu typique des musiques électroniques actuelles, basé sur Ableton. J’ai deux contrôleurs midi, un piano, souvent un synthé aussi. Je suis concentré sur le piano et la voix, je gère aussi les effets du piano, et je lance le reste sous forme de boucles.

Ton EP a pu m’évoquer Philip Glass, Francesco Tristano, Superpoze… Est-ce que ce sont des artistes qui ont pu t’influencer ? Si non, quels artistes en particulier ?

Ce sont des artistes que je respecte tous les trois, après je n’estime pas avoir été influencé par eux, même si on peut trouver des similitudes. Je ne suis pas certain d’être directement influencé par des artistes électroniques, à part peut-être Jon Hopkins pour les ambiances électroniques dark, ou Brandt Brauer Frick pour l’énergie. Aussi, comme à la base je viens du rock, on doit sûrement retrouver des traces de ce type d’énergie dans ma musique ici et là. 

Est-ce que tu prêtes beaucoup d’attention à la scène émergente environnante ?

Je me sens plus proche de la nouvelle scène que des compositeurs installés, j’ai toujours eu tendance à regarder plutôt vers l’avenir que vers le passé. Il y a tellement de belles choses qui sortent. J’aime beaucoup Malvina Meiner, Tallisker, Contrefaçon…

Quel est ton rapport à l’image ?

Je suis graphiste depuis sept ans en freelance, donc je m’occupe de toute l’identité visuelle de Laake, et je réalise également mes clips. Avant de rencontrer mon attachée de presse, j’ai vraiment travaillé tout seul jusqu’ici sur tous les aspects de mon projet.

Un digne représentant de la nouvelle génération des artistes auto-entrepreneurs ! Que penses-tu de ce nouveau paradigme, par rapport à celui de l’ancien artiste complètement pris en charge par l’industrie du disque ?

Je crois qu’à la base je suis un peu un sale gosse, j’ai envie d’avoir le dernier mot… Je suis tellement exigeant avec ce que je fais que j’aurais du mal à supporter que quelqu’un soit derrière moi pour donner son avis. Je suis réceptif aux conseils, etc. mais c’est quelque chose de tellement personnel… Je me prends déjà tellement la tête moi-même, que si quelqu’un était là derrière en plus pour faire de la direction artistique, je ne supporterais probablement pas.

Après ce modèle a clairement des limites, ne serait-ce que temporelles, mais aussi financières, puisque c’est moi qui produit tout, et que ça coûte beaucoup d’argent. Un jour je vais vouloir aller plus loin – on y arrive bientôt d’ailleurs – et là il faudra des partenaires solides pour faire des choses plus ambitieuses.

Tu as sorti un clip pour ‘Instrospective’, tourné en Islande ; peux-tu nous en dire un peu plus ?

Initialement j’avais vraiment envie de partir en Islande pour visiter ce pays, j’ai pris des billets sur un coup de tête, demandé en soirée si quelqu’un voulait venir avec moi, et un pote m’a dit oui. Il fait de la photo argentique, et a un très bon œil au niveau du cadre également. J’ai fait le repérage des lieux sur internet, puis on a fait un road-trip d’une semaine en Islande, avec le strict minimum et en se logeant à l’arrache, mais on a fait de belles rencontres et vu des endroits somptueux. On a très peu dormi, car le soleil ne se couche pas vraiment et la meilleure lumière est le matin très tôt, et on a fait énormément de route, mais ça a été une véritable claque visuelle.

Je n’avais pas de concept précis à la base, j’ai plus créé quelque chose à partir de ce voyage. La couverture de survie renvoie à l’idée d’introspection, et le fil conducteur du clip est un voyage introspectif. On ne sait pas ce qu’est cette forme recouverte, un être, une statue… De la même manière qu’on ne peut pas lire l’introspection qui se déroule en quelqu’un. Il y avait aussi une réflexion sur la place de l’homme dans la nature, au cœur de paysages aussi sauvages. J’ai été inspiré par l’esthétique de ces panoramas.

Comptes-tu clipper d’autres morceaux de l’EP ?

Oui, j’y travaille en ce moment. Pour le prochain, ‘Melancholia’, j’ai envie de tourner quelque chose avec des acteurs, plus centré sur le jeu. Je ne me suis pas encore risqué sur ce terrain et ça m’attire.

Est-ce que tu as eu l’occasion à l’inverse de composer de la musique pour l’image, car ta musique est très cinématographique ?

Oui, je suis chez Green United Music, qui ont récemment synchronisé un de mes morceaux pour une marque de montre. Après oui j’ai toujours aimé composer pour l’image. J’ai eu quelques expériences par le passé, pour un film étudiant d’animation, un peu de musique de pub, d’habillage sonore pour Dior… J’aimerais beaucoup qu’on me propose de composer la BO d’un film.

Et tu as déjà travaillé avec le spectacle vivant ?

Un de mes morceaux est utilisé dans le spectacle d’une compagnie à Bordeaux par exemple. Ma famille compte des danseuses et je suis sensible à la danse, je pense y réfléchir pour un prochain clip peut-être. Pour une création particulière sur scène ça pourrait être intéressant aussi. Je ne me mets pas vraiment de barrières.

À quoi ressemble ton flux de composition ? Est-ce que tu te poses sur une période précise pour un projet précis, ou est-ce que tu composes un petit peu tout le temps ?

C’est vraiment par périodes… J’enregistre et je compose des choses assez régulièrement, sur mon téléphone par exemple. J’accumule comme ça plein de mélodies, mais quand je me pose devant mon ordinateur je ne vais pas forcément les réutiliser, je pars sur une impro. Du coup j’ai des tas de brouillons, d’intros… Que je n’exploite pas forcément. J’aime bien composer et enregistrer en même temps.

Mais après cet EP j’ai envie de composer un album, donc je pense que je vais quand même m’enfermer une semaine dans une maison isolée. Là je suis occupé par la promotion de l’EP donc je compose moins, mais ça va revenir vite.

À quoi aspires-tu pour l’album ?

Travailler sur un album à l’aspect ‘symphonique’, constituer un petit orchestre avec d’autres instrumentistes, pour avoir plus d’ampleur, sortir de ma zone de confort, tout en ne me conformant pas aux codes purement classiques.

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