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Kompromat, colère froide

Après quelques années de carrières bien remplies sous leurs projets respectifs (Vitalic / Rebeka Warrior, Sexy Sushi, Mansfield TYA) et un mémorable featuring ‘La Mort sur Le Dancefloor’ en 2012, les chemins de Pascal Arbez-Nicolas et Julia Lanoë se recroisent à un moment où tous deux sont en quête d’un nouveau souffle artistique. Et Kompromat fut.

Avec la volonté première de se faire plaisir, de quitter les automatismes et de laisser l’expérimentation s’exprimer, ils façonnent à quatre main et une voix (franco-germanique) Traum und Existenz, un album en clair-obscur au carrefour de l’électro et de la synthwave, de la pop et de la techno. Sur un socle basse-batterie aussi dense qu’implacable se superposent tour à tour synthétiseurs lancinants, harmonies majestueuses et voix intransigeante. Une atmosphère sombre et tendue nourrie de colère sourde et froide, laissant toutefois quelques rais de lumière filtrer à travers un ciel orageux. De la balade au banger le duo fait preuve d’une créativité redoutable, au profit d’un univers au mysticisme cathartique.

Vous avez tous les deux des carrières déjà bien remplies ; quand et comment vous est venue l’idée de ce projet ? 

RW : Pascal dit parfois que c’est l’alignement des planètes ! Ça faisait longtemps qu’on se connaissait, et le bon moment a fini par arriver.

Vous vous connaissez depuis quand ? 

V : 2012.

RW : Comme la création du Pâté Hénaff !

C’était une rencontre qui s’était faite par le biais de la musique ou de manière plus personnelle ? 

V : En 2012 je finissais mon album Rave Age, je lui ai proposé de faire un featuring, envoyé un instrumental, et ça s’est fait comme ça. Mais on ne s’était pas vus en vrai, j’habitais en Italie, donc on a travaillé par internet.

RW : Ensuite c’est sorti sur ton disque, et puis on l’a chantée quelques fois en live. 

V : Puis il se trouve qu’après mon album je n’avais pas envie de refaire un Vitalic tout de suite, mais de quand même continuer à composer. Je voulais changer de son. J’avais préparé une démo avec des choses beaucoup plus lentes, pré new wave, j’ai envoyé ça à Julia, elle m’a renvoyé le morceau, c’était bien, puis on s’est dit on en fait un deuxième, et de fil en aiguille après trois-quatre morceaux on s’est dit bon ben on tire jusqu’à l’album.

RW : On a dû s’arrêter parce qu’on était partis sur un double-album à un moment…

Comment se sont répartis les rôles ? 

RW : C’est très flou.

V : Je suis moins intervenu sur la voix à proprement parler. 

RW : Quand même un peu sur les mélodies, sur les thèmes…

V : Et la musique c’était vraiment du ping-pong par internet ou du studio ensemble, donc c’est vraiment une écriture à quatre mains. 

RW : Après je suis quand même plus à l’aise dans la composition, alors que toi tu es très fort dans la production à proprement parler, j’ai pas mal appris grâce à toi.

© Erwan Fichou & Theo Mercier

Où concrètement s’est créé cet album ? 

V : Dans plusieurs endroits, mais la deuxième moitié s’est beaucoup faite à Paris, par internet et dans mon studio. Puis on a loué des sessions au studio Shelter pour le mixage. Jamais ensemble d’ailleurs pour faciliter les choses. Comme ça j’y allais puis elle passait derrière et elle changeait tout, puis je repassais derrière et je rechangeais tout… ça a été laborieux, à la fin on n’en pouvait plus.

RW : Et c’était le dernier qui était passé qui avait raison ! Après le mix c’est toujours un peu des affaires de détails, quand on est plongé dans un projet ça rend un peu dingue, c’est des micro-changements que l’auditeur n’entend pas forcément…

V : Mais c’est les derniers millimètres qui font quand même tout… C’est des partis pris qui font que le morceau n’est plus du tout le même si on met la voix en avant ou bien le synthé… Or j’ai tendance à mettre les synthés forts, et Julia la voix forte, sauf que comme on ne peut pas tout mettre fort, il faut faire des choix !

Dans l’ensemble du process, sur quoi vous vous êtes le plus engueulés ? 

V : On s’est pas vraiment disputés… ça viendra avec le deuxième album ! Puis le troisième la séparation fracassante.

RW : Ce sont plus des discussions assez ouvertes, ce ne sont pas des engueulades, c’est le travail. 

V : Puis moi j’étais très ouvert sur les propositions parce que je ne voulais pas refaire du Vitalic, pas retomber dans la disco ou dans le côté cinématographique… ou pas complètement. Après elle ne supporte pas la disco donc il y en a très peu !

RW : Moi aussi j’avais envie de m’émanciper de mes automatismes, de faire quelque chose de très différent… C’est intéressant parce qu’on a trouvé un rythme de croisière où on n’a pas stagné trop longtemps sur un morceau, c’était assez rapide et fluide, et ça, ça permet de bien s’entendre.

V : Il n’y a pas eu de morceaux sur lesquels on s’est vraiment embourbés comme ça a pu m’arriver en solo. D’habitude il y a toujours un morceau cauchemar, sur lequel je passe des semaines dans un tunnel mental. Là on a commencé un petit peu sur ‘De mon âme à ton âme’, mais au final ça n’a été qu’un mois, alors que sur mes précédents albums ça a pu durer beaucoup plus longtemps. Tu commences, tu t’y remets trois mois après et tu t’embourbes un mois, puis trois mois après et tu t’embourbes deux semaines… puis comme ça c’est un embourbage sur deux ans. Tu te dis c’est celui-là le tube ! Et en fait non, c’est jamais le tube.

RW : Puis c’est aussi quelque chose qui fait que tu finis par ne plus aimer forcément le jouer en live parce qu’il perd de sa fraîcheur à tes yeux.

V : Là en moyenne on a composé un morceau par mois, ce qui est pas mal sachant qu’on n’était pas souvent au même endroit, avec des sessions de travail assez courtes. 

Est-ce que vous avez anglé la composition en fonction d’une réception, d’une fonctionnalité espérée ? 

V : Un petit peu, mais plus par rapport à la vue d’ensemble de l’album. Au début on est partis sur des choses très rapides, ensuite on est redescendus sur des choses plus calmes et contemplatives,  puis sur la fin on s’est dit oh mince on n’a que des morceaux calmes, donc on a refait des trucs plus dansants. Mais c’était pas vraiment dans une optique live, plutôt dans l’écoute, on voulait un album homogène mais surtout pas avec dix fois le même morceau.

RW : Moi j’ai du mal à penser avec un objectif défini. 

V : Sur la fin, souvent, comme dans mon projet solo, je rééquilibre un peu quand je suis beaucoup allé dans une direction, pour que l’écoute soit nuancée.

R : J’ai trouvé ça agréable de pouvoir être plutôt introvertie, plongée dans la composition sans penser aux lives ou à un album-concept, mais plus en me disant là c’est ça qui me fait plaisir. De toutes manières ça n’a aucune chance de fonctionner étant donné que c’est de l’allemand, triste et lent !

Justement pourquoi l’allemand ? Sachant qu’il est peu écouté et même parlé en France.

RW : Ça nous est tombé dessus comme ça. Il y a des projets qui ne peuvent exister que dans un certain style, une certaine forme. Là ça ne pouvait exister que dans cette langue.

Vous parlez tous les deux allemand ? 

RW & V : Non, aucun de nous deux en fait. 

Donc c’était vraiment une vision esthétique…

RW : Oui voilà, comme par exemple moi je suis plutôt guitariste et là il n’y a pas du tout de guitare… c’est comme ça, des fois il faut trancher pour changer ses habitudes. À ce moment-là, c’était la langue qui nous paraissait la plus affutée pour ce qu’on voulait faire. Mais il y a un peu de français aussi quand même.

V : Ce n’était pas planifié en tout cas. 

RW : Moi-même ça m’a fait paniquer au début, je me suis dit mon dieu, dans quoi on s’embarque… 

Mais alors techniquement comment vous avez fait ? 

V : Justement ça a été un des moteurs, comme c’était un petit challenge, un stress excitant. 

RW : Je me suis bien plongée dans la culture germanique, je suis partie un peu à Berlin… ça m’a permis de découvrir un autre univers, qui me passionne. C’est super. Prochain album, japonais… 

Clip ‘Niemand’ © Sasha Laudat

Est-ce qu’une certaine littérature, poésie, chanson… a pu nourrir l’écriture ? 

RW : Déjà nos vies à tous les deux, je m’inspire essentiellement de l’individuel pour parler plus général. Ensuite je lis beaucoup, donc évidemment tout ce que je lis en ce moment est digéré, transformé en allemand, puis chanté ! Je lis beaucoup de littérature spirituelle asiatique. 

L’album dégage quelque chose de sombre et de virulent parfois, pourquoi ? 

V : Il y a de la révolte, mais c’est pas la révolte adolescente, c’est une colère froide, une révolte un peu sourde.

RW : Et il y a quand même un peu d’espoir. 

Qu’est-ce qui nourrit ça chez vous ? 

V : Nos colères et nos tristesses. 

RW : C’est tout simplement une manière de voir la vie, qui n’est pas catastrophiste, mais il se trouve que le monde tourne chelou aussi, donc c’est juste une manière assez réaliste de le voir.

Pour moi c’est aux gars qui font des summerhits qu’il faudrait dire qu’ils voient le monde d’une manière ridicule, c’est eux qu’il faudrait remettre en question !

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De quoi partaient vos compositions ? 

V : Il n’y a pas vraiment de règle, mais c’est souvent parti d’une boucle mélodique, une rythmique de base… puis ça s’est étoffé, transformé. Comme à notre époque tu peux envoyer une boucle et que l’autre peut à l’aide d’un logiciel transformer et le rythme et la mélodie et la texture… Des fois j’envoyais des choses à Julia qui me revenaient complètement différemment, en partant très loin de ce que j’avais proposé. Une fois qu’on avait choisi un thème, les paroles venaient. Elle est foudroyée des fois Julia, ça lui tombe dessus, bam ! Elle avait sa fulgurance, et on finissait le morceau autour de cette base musicale et des paroles.

RW : Moi ce que j’ai vraiment apprécié dans ce projet, c’est que j’aime m’appuyer sur les lignes de basse pour le chant, et régulièrement on en venait à jouer des notes unique à la basse… À chaque  fois je rebidouillais la mélodie de basse, puis Pascal la reprenait et hop, il n’y avait plus rien. Mais ça n’empêchait pas qu’entre temps j’avais composé la voix et qu’on ne la retouchait pas. Donc on se retrouve avec une ritournelle à la voix, mais en dessous une basse autoroute implacable. 

Comment vous avez travaillé l’image du projet ? 

RW : Pour l’artwork on a travaillé avec Théo Mercier, avec qui je travaille depuis fort longtemps déjà…

V : …et qui adore renverser des pots de peinture sur les gens qu’il photographie…

RW : …et qui croit qu’il fait un truc différent depuis quinze ans, alors qu’il fait toujours la même chose avec une couleur différente ! Ça lui a toujours plu de transformer les visages. Là il a choisi plumes et goudron, d’après moi car il souhaite nous trainer dans la poussière derrière un 4×4.

© Toma Anirae

Comment le projet se prolonge en live ? 

V : On a fait deux résidences, une avec une version du live qui collait beaucoup à l’album, puis on a décidé de prendre une autre direction et de s’en éloigner. On retrouve bien sûr les morceaux, mais moins fidèles à l’album. On voulait garder beaucoup de libertés dans l’interprétation aussi, donc c’est pas figé. On s’est préparé de telle sorte que le live reste libre, on peut faire ce qu’on veut, sauter certains morceaux, en prolonger d’autres…

RW : Rater les tops départ… 

C’est important que le live reste du live, contrairement à cette tendance très pop de réciter les choses… Je suis la première à m’ennuyer dans cette formule. 

V : Pour l’instant on se focalise sur le bon déroulé, qu’il y ait le moins d’erreurs possibles, et une fois qu’on se sera approprié le live, après dix ou quinze fois, on va pouvoir commencer à s’éloigner de ça, et jouer avec la scénographie.

RW : Et arrêter de se regarder derrière nos lunettes pour se dire C’EST MAINTENANT ! Ah zut j’ai raté…!

Comment vous pourriez la décrire cette scénographie ? 

V : Les éléments les plus visibles ce sont des lasers, qui reprennent la pochette et font un rideau intermittent entre nous et le public. 

À quoi ressemble votre set up ?

V : Il n’y a que des synthés analogiques excepté un synthé virtuel.

RW : Et encore je pense que tu ne vas pas le supporter longtemps…

V : Donc après il faudra en amener un autre car ils sont déjà tous occupés…

Serait-on en présence d’un puriste ? 

V : Non, c’était un parti pris aussi. Je ne suis clairement pas fermé puisqu’il y a trois notes avec un synthé virtuel ! Comme on cherche un côté un peu brut, je voulais qu’on puisse intervenir sur tous les sons si on le souhaite.

RW : Ça permet aussi que ce soit jamais la même chose. Autant sur l’album j’ai pas mal composé et bidouillé, autant en live je joue un petit peu mais j’ai surtout envie de me concentrer sur la voix.

Pour finir, quelle impression vous avez pour l’instant de la réception du projet ? 

V : À la Péripate ça s’est vraiment très bien passé, je sens une bonne énergie autour du projet, déjà un petit peu d’affection… 

RW : C’était électrique dans l’air.

V : Les gens ne connaissaient vraiment pas les morceaux mais étaient très attentifs, avec bienveillance, c’était vraiment une super date.

RW : Puis venus en masse aussi… on avait sorti qu’un seul morceau… ça fait vraiment plaisir quand les gens sont curieux et prêts à suivre. Maintenant qu’ils ont vu ils vont plus revenir ! 

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