« L’identité française est une vaste plaisanterie.» : Entretien avec Jean-Christophe Meurisse

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© Loll Willems

Au Théâtre des Bouffes du Nord, vu d’en bas, le public du balcon paraît suspendu, comme sur des balançoires. Dans la salle de spectacle, il règne une douce odeur de parc municipal à l’herbe humide et une fumée se propage, comme les vapeurs des clubs parisiens. Le fond rouge fait écho à l’urgence de la pièce qui se joue Jusque dans vos bras, on est face au “ici et maintenant”, à l’hyper présent. La troupe des Chiens de Navarre pousse un grand coup de gueule qui résonne tout au long de la représentation, pour déconstruire, malmener et rire de « l’identité française ».

Le Pape est noir, les nudistes passent inaperçus et le racisme est décomplexé pour être toujours plus dérangeant et mieux condamné. Jusque dans vos bras, la nouvelle création de la compagnie les Chiens de Navarre, à voir au Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 2 décembre puis en tournée dans toute la France, est un grand cours de sophrologie collective, qui nous lave (presque) de notre culpabilité face à une situation française souvent indigne et qui suscite l’indignation. Rencontre avec Jean-Christophe Meurisse, le metteur en scène de cette joyeuse troupe acide, pour tenter de trouver un remède à la vraie connerie française. 

Manifesto XXI – Les spectacles des Chiens de Navarre sont pensés à travers le filtre de l’humour, qu’est-ce pour vous, l’humour sans filtre ?

Jean-Christophe Meurisse : L’humour est là parce que quelquefois on a besoin du rire, pour raconter des choses graves, tristes ou colériques. C’est important. “L’humour sans filtre” cela voudrait dire, quelles sont nos bornes à nous ? Nos seules bornes c’est avant tout notre propre plaisir. Paradoxalement à ce qu’on pourrait croire, nous ne sommes pas de grands provocateurs. Je n’aime pas le mot “provocation” parce que c’est une pensée froide, on dit « Tiens, on va provoquer le bourgeois… » alors que non, pas du tout. C’est à partir de quelque chose qui est généreux, lié au rire, que les choses se racontent, toutes aussi tristes qu’elles peuvent être.

Le théâtre est une forme de prise de parole immédiate, nécessaire, urgente, un peu comme la manifestation ?

Une manifestation joyeuse. Le théâtre, c’est aussi de la joie, c’est peut-être ça la différence avec les manifestations publiques, grandement basées sur la colère. Mais oui, il y a un cousinage avec l’urgence.

C’est une façon d’engager le public ?

Lors des manifestations, le public est actif, tandis qu’au théâtre on vient voir quelque chose. La définition du théâtre c’est regarder, vivre des choses, ressentir, réfléchir. On présente un objet, ce qui est loin des motivations des manifestants. Quand on manifeste, on décide de sortir de chez soi, descendre dans la rue et gueuler. Là, ce serait contrariant si les gens venaient faire ça sur le plateau. Même si il y a des moments dans le spectacle où le public est sollicité.

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© Loll Willems

Y-a-t-il un style Chiens de Navarre ?

L’esprit ou la pâte des Chiens de Navarre, je préfère que ce ne soit pas moi qui la définisse.

Qui alors ?

Le public ou la presse, mais pas moi. Je ne vais pas vous dire « Ça c’est très mélancolique » ou « C’est très drôle ».

Vous pourriez définir votre style.

Non. Je ne me dis pas si je suis beau, si je suis con ou intelligent, en me regardant dans un miroir. Pourquoi ? Une question d’éducation, de réalité. On s’ignore soi-même vous savez, énormément. C’est Freud qui disait ça. Donc je ne vais pas me définir, ce serait ridicule. Je ne vais pas définir l’esprit Chiens de Navarre, parce que moi, quand je travaille, je ne pense pas à une séduction ou quelque chose comme ça. Je pense à ce qui me fait rire, ce qui m’émeut, ce qui me fait bander, suer…

Au sujet de l’identité française, vous vous êtes inspiré de votre vécu ?

Le point de départ de Jusque dans vos bras, c’est un malaise. Depuis les attentats de 2015.

Votre malaise ?

Le mien. On part toujours de soi, un petit peu. Un énorme malaise, où l’on voit que la France peut être au bord de haines communautaires, de guerres civiles, pour des raisons factices d’identité. J’ai eu envie d’exprimer ce malaise-là. Même si ça passe par le biais de l’humour ou de l’irrévérence. D’exprimer cette crise qui est palpable depuis 2015. On est capable de pleurer nos morts et se foutre sur la gueule quinze jours après. Aujourd’hui, notre pays est noyé dans une grande confusion. L’identité française est une vaste plaisanterie.

Une invention.

Oui, une invention pour mettre la poussière sous le tapis, pour diviser les français en disant « Vous voyez, si vous avez des problèmes, c’est à cause de l’autre qui est différent de vous » c’est une blague, la France a toujours été multiculturelle, l’Histoire le démontre tout le temps.

Vous avez commencé avec les Chiens de Navarre en 2005, qu’est-ce qui a évolué dans le théâtre depuis ?

Mon théâtre était assez particulier à l’époque car on improvisait, on ne partait pas d’un texte. Ça avait l’air assez original alors que ça ne l’est pas du tout : le théâtre à la base est de l’improvisation. On avait une manière particulière de faire des choses, qu’on nous avait jamais appris à l’école, qu’on ne voyait pas dans les spectacles. Il y a une ambition, une rébellion, une manière de rénover son théâtre à travers son geste à soi. Il suffit de créer d’autres codes, d’autres conventions.

Ce sont toujours les mêmes sujets depuis 2005 ?

Il y a toujours eu un arrière-paysage très français. Le langage, l’esprit, la “mentalité”, ce qu’on essaye d’observer, de décortiquer et parce que je vis en France.

D’autres représentations vous ont inspiré ?

Non, mais vous savez moi j’ai connu la culture par le versant populaire, je viens du fin fond de la Bretagne. La télé, etc. Je ne viens pas d’une famille cultureuse. J’ai découvert très tard le théâtre, je ne suis pas très référencé. Un inculte, quoi. Ce ne sont pas des références artistiques qui m’ont donné envie de m’exprimer, c’est plutôt moi-même, mon histoire, mes malaises, mes colères. Comme à chaque artiste, je crois. Je ne me suis pas dit que j’avais envie de faire du théâtre en regardant celui d’un autre.

Vous n’avez pas d’inspirations ?

Si, j’en ai plein, mais elles sont plus cinématographiques. Je suis un grand admirateur d’Harmony Korine, de Roy Andersson, des films de Yórgos Lánthimos. J’affectionne le photographe Gregory Crewdson. Tous les ans j’ai de nouvelles admirations.

Qui nourrissent vos spectacles ?

Oui, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, disait Lavoisier et je pense que pour les artistes, c’est ça. Ça leur évite de penser à chaque fois qu’ils sont des génies, inventeurs ou innovateurs. En fin de compte, on passe notre temps à voler des choses pour les transformer.

Une phrase d’encouragement que vous ayez déjà dite à un membre de votre troupe ?

Je peux être très ému de voir un acteur jouer très librement, quand il regagne une confiance dans un personnage ou dans une situation. Il n’y a pas très longtemps, j’ai été très content de celle qui joue Jeanne d’Arc, parce que tout d’un coup, elle s’est libérée de quelque chose, je lui ai dit que ça m’avait beaucoup ému de la revoir libre sur le plateau, ça l’a encouragée. Les directions d’acteurs ne sont pas que techniques, elles sont aussi émotives, affectives. 

Il y avait qui dans le cercueil ? 

Un mannequin, vous avez cru que c’était une vraie personne ? (rires) Pour l’identité, c’est vous qui voyez.

Les cosmonautes étaient sur quelle planète ?

Une planète autre que la Terre.

On est dans le réel ?

Non, ça peut être une vraie planète qu’on annexe, ça peut être le futur. C’est rendre au pathétique toute annexion française, ça m’a toujours fait rire de mettre des drapeaux comme ça : « C’est à nous, c’est à moi ».

Alors que rien n’est à personne ?

Oui.

Le sentiment d’appartenance, c’est mauvais ?

Bof.

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© Loll Willems

Qu’en est-il de l’autodérision ?

Dans nos pièces, personne n’est sauvé, on fait des focus sur les maladresses des gens, on ne pointe pas du doigt en disant « Regardez comme ils sont horribles », sauf le pique-nique, là il n’y a rien à rattraper, mais des gens comme la famille d’accueil, tout est bancal, comme l’Ofpra aussi. Je n’aime pas trop “l’humour qui condamne” Si vous cherchiez à définir, ce n’est pas un “esprit” Chiens de Navarre mais plutôt une espérance, on espère que les gens ressentiront de la férocité, un regard drôle et dur sur ce qui se passe en ce moment et depuis des années. On espère aussi donner de la tendresse et de l’humanité, qu’on ne soit pas d’une noirceur sans espoir.

Jusque dans vos bras est aussi un spectacle sur l’effondrement politique. Il y a beaucoup de cynisme dans le politique, on se fout de notre gueule éperdument. On voit des gens qui communiquent, mais on ne voit personne résoudre des choses. Pour qu’on aille mieux, gagner plus d’argent, avoir une vie un peu plus confortable, ne pas être dans une précarité, comme c’est le cas pour plus de la moitié des Français. Ne plus nous faire croire qu’il faut se serrer la ceinture parce qu’il y a une pseudo crise bancaire… Toutes ces conneries. Il y a de plus en plus de riches, très riches, il y a de plus en plus de pauvres, très pauvres et on perd nos valeurs sociales.

Quel est le vrai remède contre la vraie connerie française ?

Je ne suis pas politique moi vous savez, je suis artiste, comme l’idiot du village, je hurle quand j’ai peur, je rigole à pleines dents quand je vois un truc drôle. Ce n’est pas parce que je fais un spectacle qui parle d’un malaise politique et social que je propose une utopie ou sa solution. Je suis un observateur et les artistes pour moi sont des gens qui rendent visible. Un remède pour 5 000 000 000 de français. Qu’est-ce qu’on fait à part aller dépouiller les richesses des autres continents ? Je ne suis pas militant ni encarté. 

Il faudrait une révolution beaucoup plus forte et arrêter de croire qu’on est en démocratie. La démocratie c’est élire des gens comme vous et moi. On fait ce qu’on peut pour déculpabiliser, moi je fais une pièce. Je n’ai pas honte d’être français, j’ai honte d’être moi-même. On ne peut rien faire, à part un énorme soulèvement. Réorganiser sa démocratie, sa spiritualité. Céline disait que l’être humain ne réagit que quand une poule arrive sur lui. La poule vole comme un oiseau, mais elle reste toujours sur terre, elle se met à voler juste quand une bagnole fonce sur elle, alors là, elle est capable de se soulever. On est un peu tous comme des poules, on reste au sol, on ne se soulève pas, seulement quand il y a un réel danger.

Retrouvez toutes les dates de Jusque dans vos bras sur le site des Chiens de Navarre.

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