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Hubert Lenoir. « Malheureusement au Québec je suis plus détesté qu’aimé »

Rencontré à l’occasion de sa seconde date à Paris, le 17 avril dernier, l’homme à la fleur de lys éjaculatoire (tatouée sur la fesse droite, ou peut-être gauche, ça n’a malheureusement pas pu être vérifié lors de l’interview) et au langage fleuri a bien voulu nous parler de son opéra post-moderne Darlène et un peu, voire beaucoup, de lui avant d’enflammer la Maroquinerie (pas littéralement bien sûr car le concert aurait dû être interrompu, ce qui aurait été fort dommage car c’en était un de vraiment top, comme on en voit rarement).

Encore inconnu en France il y a peu mais parcourant les routes de France et de Navarre (une expression qui signifie « un peu partout ») depuis 2014 avec le groupe The Seasons, qui est cet étrange énergumène qui mêle français, québécois, anglais, surf rock, jazz et glam rock dans ses chansons mais cite aussi le punk-rock et le rap, taille une pipe à son trophée à l’occasion des Félix (imaginez Vianney essayer d’engloutir la moitié du trophée des Victoires de la musique les yeux révulsés), roule des pelles à son bassiste alors que les tabloïds prétendent qu’il est en couple avec sa manageuse et partenaire de création Noémie D. Leclerc, et surtout, ô mon dieu surtout, porte des robes et se maquille alors que c’est un garçon ???


© Marie-Sarah Piron

Manifesto XXI – Bonjour Hubert. Qui est Darlene ?

Darlene c’est un personnage du roman, le personnage principal, inspiré de gens que je connais, de moi aussi. Enfin, ça fait un peu cliché dit comme ça mais Darlène c’est moi, c’est toi, c’est nous…

Donc cet album, tu l’envisages comme quelque chose d’universel, aux influences multiples et au public très large ?

Oui d’une certaine façon… Mais quand je faisais Darlène j’étais dans une période où j’écoutais comme beaucoup de jazz, de surf rock des années 70, l’album en est quand même très teinté. Après, il y a des gens qui entendent plein d’influences ou d’autres qui disent que c’est un album unidimensionnel, enfin bon moi au bout d’un moment j’en n’ai plus rien à chier de ce que tout le monde dit…

Effectivement il est un peu éclectique mais je ne le voulais pas nécessairement comme ça. Je sens que mon prochain projet le sera encore plus. Parce que Darlène est né de six jours de studio, juste avec des instruments organiques et aucun métronome. Ce qui fait que dans la possibilité de sons qu’on avait, je pense qu’on est allé au maximum de la variété musicale qu’on pouvait créer.

La façon dont tu racontes cet enregistrement laisse penser à un processus de création très spontané.

C’est vrai qu’on associe souvent un artiste à un album, là même si c’est un premier album, c’était un son que je voulais faire sur le moment mais ce n’est quand même pas une finalité de ce que je veux faire dans la vie. Il y a quand même ce truc-là qu’on a fait ce qu’on voulait faire au moment où on voulait de le faire.

Darlene est présenté comme un « opéra postmoderne ? Ça veut dire quoi ?

Les références que j’avais de l’opéra c’est les CD audio que me montrait ma grand-mère, donc la seule référence d’opéra que j’ai c’est de l’audio. C’est pour ça que quand c’est sorti les gens ont dit « Bah c’est pas vraiment de l’opéra, l’opéra c’est de la mise en scène ». ‘Fin ça crisse un peu mais moi à l’époque dans ma tête c’est la conception que j’avais d’un opéra, mais ça pourrait en être plusieurs. Pour moi, c’est un opéra parce que c’est un projet conceptuel composé à la fois de musique et d’une histoire.

Tu as un peu pensé ce projet sur le modèle de l’album concept, dans la filiation de The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders From Mars de Bowie ou Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg ?

Oui, dans le sens où j’ai vraiment voulu faire quelque chose de conceptuel mais il y a aussi, et je n’ai pas peur de le mentionner, une dimension de grandiose, parce que j’ai voulu aller magnifier certaines histoires, certaines émotions…

Mais l’œuvre qui m’a le plus inspiré ce serait Purple Rain, pas tant dans le son que dans la façon de raconter. Ce que j’aimais de Prince en fait c’est qu’il a fait un peu sa propre version d’un album concept, avec un film, de la musique et des chansons pop aussi, et il l’a peut-être encore plus fait que Bowie.

On t’a aussi beaucoup comparé à Bowie pour la dimension glamrock de ton univers visuel…

J’ai l’impression que si je ne portais pas de maquillage, jamais on ne me comparerait à Bowie, ce qui est un peu triste parce que j’ai l’impression parfois que ça se limite à mettre du rouge à lèvre…

En fait j’aimerais que notre nouvelle génération d’artistes ne soit pas condamnée à être comparée à David Bowie à chaque fois que quelqu’un d’entre nous porte du maquillage…

Peu importe qu’on essaie de s’éloigner musicalement de Bowie, on est toujours ramené à ça, c’est normal dans le sens où c’est une icône de la musique pop mais il faut un peu regarder en avant aussi parce que les garçons de ma génération ne portent pas du maquillage à des fins seulement théâtrales. Donc ça peut être insultant de se voir toujours dire « Bon bah c’est l’esthétique théâtrale » alors que je peux aussi en porter sans être en représentation. C’est pour ça que j’aimerais un peu qu’on change le discours, sans renier David Bowie…

Est-ce que le fait de porter du maquillage ça t’a mené vers une identité plus politique ?

Le maquillage dépend aussi de l’étiquette queer, autant j’ai un grand respect pour cette culture-là et j’en fais partie jusqu’à un certain point mais je n’aime pas nécessairement que le queer soit la finalité d’une œuvre. Au final ma musique parle à tous les humains de la terre.

Je trouve qu’à partir du moment où tu colles une étiquette sur quelque chose qui bouge, elle arrête de bouger et ça devient quelque chose de mort.

J’essaie de ne pas me limiter au queer dans le sens où on a chacun notre identité sexuelle, il y en a autant sur la planète qu’il y a d’êtres humains, pis moi j’aime porter du maquillage, mais j’aime aussi porter des trucs masculins, je sais pas, j’en ai rien à foutre, j’ai pas envie de sentir la pression d’une identité… C’est quoi queer, c’est quoi ? C’est être gay ou c’est être..? Je ne sais pas.

Et tu as aussi pu être rapproché du féminisme, notamment par le biais de ta chanson « Fille de personne ».

« Fille de personne » je ne l’ai pas écrite dans cette optique-là honnêtement genre je l’ai plus écrite pour quelqu’un, une femme que je connaissais, mais je comprends que les gens l’associent au mouvement féministe.

Le féminisme c’est autre chose, ça ne me dérange pas de me déclarer féministe mais je ne veux pas non plus prendre le flambeau et en parler constamment parce que je reste un homme. Mais si je peux juste essayer d’encourager plus de femmes à prendre la parole tant mieux. Parce que c’est facile aussi d’être un « social justice warrior », d’aller genre prôner plein de causes, sans forcément agir… Moi j’essaie de l’encourager, par exemple j’ai fait une levée de fond pour un camp de musique destiné aux filles de ma ville.

Et en parlant de ça, d’ou viens tu exactement ?

Je viens de la banlieue de la ville de Québec qui est assez conservatrice dans les mœurs des gens qui l’habitent. C’est vrai que grandir là-bas c’est quelque chose d’un peu difficile des fois et ça a beaucoup teinté ce que j’ai pu écrire.

Et comment es-tu entré en contact avec la musique ?

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Mes parents ne faisaient pas de musique. La première musique que j’ai entendue c’est celle qui passait à la radio ou à la télévision. C’est vraiment la culture de masse qui m’a le plus influencé. C’est sûr que moi j’ai pas tant eu de musique dans ma vie avant mes 16 ans par des amis mais aussi par Internet, avec Bandcamp, des trucs comme ça mais c’est vraiment la musique populaire que j’ai entendu en premier et qui est comme dans mon ADN, je peux pas m’en détacher, je peux pas prétendre avoir eu une éducation classique, c’est pas mon background.

C’est quoi qui t’a donné le déclic qui t’a fait te dire « Si on s’y mettait » ?

Autant cliché que ça puisse paraître, le déclic ça a été le désir de m’exprimer. J’ai commencé à jouer de la guitare, parce que c’est mon frère qui en faisait, il jouait du métal, pis juste parce que je savais que je pouvais écrire des chansons et m’accompagner avec. J’ai été dans un groupe pendant longtemps, The Seasons, mais j’ai jamais vraiment aimé être dans un groupe. Autant j’ai un respect infini pour les musiciens pis j’aime la musicalité, j’aime jouer des instruments, autant je me considère pas vraiment comme un musicien.

Pourtant, il y a quand même une démarche très collaborative dans ce que tu as pu créer avec Darlene, non ? Notamment avec Noémie Leclerc et Gabriel Lapointe.

C’est surtout parce qu’on est des amis à la base, c’est devenu un réflexe de travailler ensemble pis c’est juste plus simple pour moi. Mais c’est pas que j’aime pas travailler en groupe, il y a quand même beaucoup de collaborations sur mon album, j’aime être avec des musiciens mais j’aime pas le fait d’être « musicien-musicien ». J’ai jamais pratiqué un instrument de ma vie, et même si je joue beaucoup, c’est plus une façon d’aller chercher les couleurs que je veux par moi-même. C’est pour ça que ça ne me gêne pas non plus de ne pas jouer trop de guitare sur scène ou de collaborer avec d’autres guitaristes en studio.

Tu sembles avoir un rapport assez autodidacte à la musique. Est-ce que tu te sens proche du punk et de la philosophie DIY qui en découle ?

J’aurais aimé faire un peu plus partie de cette mouvance punk quand j’étais jeune mais il n’y en avait pas à Québec. Ensuite, ma relation face au truc DIY est assez compliquée parce qu’à chaque fois que tu parles de DIY, il y a toujours des espèces de « chevaliers du DIY » qui vont dire que tu es moins DIY qu’eux….

Après pour revenir sur le punk c’est vrai que la musique punk c’est un des premiers trucs que j’ai écouté. Autant quand j’étais jeune quand j’écoutais la musique qui passait à la radio, il y avait déjà un côté punk dans Blink 182 mais aussi des trucs plus « fuck the word » comme Lil Biscuit ou Lil Wayne. Ce n’est pas nécessairement de la musique punk en fait mais l’attitude qui m’a beaucoup inspiré à l’époque et me suit encore aujourd’hui. Et je me rappelle encore écouter pour la première fois « Search and Destroy » d’Iggy and the Stooges… Pis d’écouter ça constamment quand j’avais 16 ans, sans arrêt, les Ramones aussi.

À côté de cet héritage punk qu’on retrouve aussi bien dans ta musique que dans ton attitude, et que tu revendiques, tu sembles paradoxalement être de plus en plus intégré au circuit musical mainstream, en témoigne ta participation à la finale de La Voix ainsi que ta réception des Félix – où tu as d’ailleurs mimé une fellation avec ton trophée.

Alors ça c’était vraiment une blague, je ne pensais pas que ça ferait un truc incroyable comme ça mais en même temps je ne sais pas, est-ce que c’est punk ça ? Ça fonctionne bien mais je ferais ce que je suis condamné à être, soit quelqu’un qui est polarisant mais je pense que malheureusement au Québec je suis plus détesté qu’aimé.

Dans quel sens ?

Il y a un truc qui est drôle c’est qu’au Québec à la fin de l’année on fait un sondage avec les personnalités les plus détestées, il y avait des tueurs en séries, des gens qui avaient fait des arnaques terribles genre même au niveau du gouvernement, des corruptions, etc. Pis en septième position, il y avait moi…

Photos du concert : Marie-Sarah Piron

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