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HAAi : « rendre les environnements safe et inclusifs sans aliéner le concept de la fête »

HAAi : « rendre les environnements safe et inclusifs sans aliéner le concept de la fête »

Le vendredi 27 mai marque la sortie du premier album de la productrice australienne HAAi. Habituée des clubs et des festivals à l’échelle mondiale depuis des années, cet album est l’occasion de sceller sa place parmi les artistes marquant·es de cette génération. Manifesto XXI est parti à sa rencontre pour discuter des futurs des musiques électroniques et du monde de la nuit.

HAAi est arrivée à Londres en 2016 avec son groupe de rock psychédélique Dark Bells. Très vite, elle prend goût à l’effervescence des musiques électroniques en Europe et commence à s’inspirer des musiques dites « breakées » et « rythmées » de sa ville d’accueil. Elle devient DJ résidente pour le club Phonox en 2018 et signe sa première sortie en tant que productrice avec Motorik Voodoo Bush Doof Musik. Elle a su depuis se faire une place de renom grâce à ses EP de plus en plus chargés en adrénaline spirituelle et ses sets éclectiques.

Pour ce premier album, Baby, We’re Ascending sorti sur Mute Records, HAAi explore plus loin que le mixe, proposant une nouvelle approche à la musique électronique en club. Ses premiers amours pour le rock psychédélique lui ont permis de tisser un lien fort avec la performance live, qui s’éloigne d’un DJ set traditionnel. 

Manifesto XXI : J’ai cru comprendre que tu as fait tes débuts musicaux dans le registre du rock psychédélique. Comment en es-tu arrivé à la musique électronique ?

HAAi : Ah les guitares, c’était un mode de vie pour moi. Lorsque j’ai déménagé d’Australie à Londres, j’étais dans un groupe qui jouait pas mal de shoegaze et de rock psyché. J’écoutais surtout du shoegaze comme My Bloody Valentine, ou du Krautrock comme CAN et bien sûr Kraftwerk. C’était mon obsession. Je pense que même aujourd’hui cela peut se ressentir dans mon travail.

En ce qui concerne la musique électronique, j’aimais l’electronica mais je n’ai jamais vraiment compris la techno. Puis, je suis allée à Berlin, classique ! Et je me suis rendue au Berghain, classique ! Je n’avais pas trop l’envie d’y mettre les pieds mais le visa d’une amie expirait et on voulait lui faire une surprise. Entendre la techno dans un lieu pour lequel cette musique est créée, jouée par les personnes les plus doué·es du monde, a sûrement été une des expériences les plus psychédéliques de ma vie. Cette soirée au Berghain a été un moment charnière pour moi.

HAAi prise en photo par Imogene Von Barron.

Tu poses plus ta voix dans ce nouvel album Baby, We’re Ascending. Est-ce que cet album était l’opportunité de faire une rétrospective sur l’évolution de ta carrière ?

Avant la pandémie, quand je faisais de la musique, c’était surtout sur la route. C’était semi-fonctionnel : je confectionnais un morceau avec lequel j’aimerais ouvrir un festival, ou clôturer une soirée club. Je voulais que cet album soit plus émotif : un objet qui invite à l’écoute plutôt qu’à la danse, qui est propre au club. 

Ce sera donc un voyage sonore, terme que tu aimes utiliser pour décrire ton travail. Tu souhaites que les communautés club soient plus ouvertes à la contemplation ?

C’est certainement une réflexion qui m’a rendue nerveuse; surtout pour un album sur lequel je chante. Je donne beaucoup à voir de ma personne, c’est très révélateur et intime. J’ai l’impression de m’être toujours retenue de chanter : j’avais peur d’en faire trop étant donné que je suis très active sur tous les plans de la production. J’étais trop indulgente. Aujourd’hui je veux faire autre chose.

C’est valable aussi pour mes choix de sets. J’ai l’impression que jouer un très long set dans un club permet d’être plus expérimental. Si tu as une heure ou deux, tu entres dans le club armé de morceaux qui vont certainement rendre la foule dingue. Qu’on ne me méprenne pas, j’adore faire ça mais je sais aussi que des sets plus longs vont me permettre de prendre plus de risque. Souvent, ces moments attirent des gens qui connaissent mon parcours et mon répertoire. Iels savent en quelque sorte ce qui les attend. Pour pouvoir cheminer ensemble en club, il faut établir la confiance des gens; c’est la chose que j’aime le plus faire !

J’aime avoir des dialogues avec les clubs et les endroits où je joue juste pour voir quelle est la politique et la sécurité pour les personnes trans ou non binaires; ont-ils un⸱e membre du personnel dévoué⸱e qui est un⸱e allié⸱e et peut comprendre les subtilités vécues lorsqu’on fête ensemble ?

HAAi

Tu penses que tu vas chanter tes œuvres en live aussi, ou tu restes sur les productions pour l’environnement du club ?

Oui, je crée depuis quelques semaines le cheminement de mon live. Je chanterais et c’est vraiment excitant et éprouvant. Par exemple, pour la track « Baby, We’re Ascending », faite en collaboration avec Jon Hopkins, nous avons tous les deux ce lien très émotionnel avec cette chanson qui nous met parfois les larmes aux yeux. J’essayais de voir comment j’allais canaliser cette énergie en direct. Il n’y a que peu de choses qu’on peut faire lorsqu’on chante, et on veut également donner une performance forte. J’espère juste ne pas pleurer. Peut-être que les gens connaîtront les paroles de la chanson et chanteront pour m’épauler (rires) !

Cette ascension commune dans la fête est aussi facilitée par la construction du spectacle. Chaque partie ne pourra jamais être jouée deux fois de la même manière. Ce sera quelque chose qui existe dans un espace-temps qui sera vraiment unique. C’est le risque : parfois le résultat sera vraiment cool et parfois moins bien. Pour moi, c’est vraiment comme jouer dans un groupe : parfois tu auras un super solo et d’autres, tout foutra le camp. Il s’agit de se donner des défis et de garder le tout excitant pour moi-même et mon audience. 

Jouer ta musique en live permet de nouvelles compréhensions de l’électronique, qui présente le club comme toute autre salle de concert. En tant que DJ, que penses-tu de la déconstruction du club ?

J’ai récemment eu une conversation avec une amie concernant les débuts de la techno. Il s’agissait beaucoup d’hédonisme, d’expression et de se coucher très tard. À cause de cela, il se trouve que je commence mon travail à 3 heures du matin, ce qui n’est pas fonctionnel pour tout le monde. Mon amie disait que ce serait tellement cool de lancer des raves à 19h, à des heures plus acceptables. Je pense qu’il y aurait un vrai marché pour ça. 

Aussi, il a ce concept culturel qui veut qu’on est perçu·e comme étant trop âgé·e pour aller en club. Même chose si on a des enfants. Mais que se passerait-il si nous créions un environnement différent où nous pourrions rentrer à la maison, dîner avec la famille et passer une bonne nuit de sommeil après la rave de l’après-midi ? Je pense que c’est tellement cool. Pourquoi le délire serait-il réservé aux personnes qui font la fête à des heures tardives ?

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En parlant de jeunesse, dans « Purple Jelly Disc », le sample dit « et si votre fils va à une fête avec ses amis, vous pouvez lui dire de passer le meilleur moment de votre vie » (“what if your son is going to a party with his friends, you can tell him have the time of your life”). Il semble qu’il est important d’éduquer les jeunes à être conscient·es lorsqu’ils font la fête. Je me demandais si tu souhaites construire un espace plus sûr pour les générations futures ?

Absolument, je pense beaucoup à la façon de rendre les environnements où je joue plus safe et inclusifs sans aliéner le concept de la fête. J’ai eu cette conversation avec Midland après avoir joué à une soirée queer à Bristol il y a quelques mois. C’est intéressant parce que nous sommes les deux artistes queer avec une audience assez cis-hétéro. On réfléchissait à des moyens d’intégrer notre communauté sans forcément exclure les autres personnes qui aiment ce que nous faisons. Il n’est pas nécessaire que ce soit l’un ou l’autre, je veux juste que les gens trouvent un moyen de danser tous⸱tes ensemble. Mais une fois que vous essayez activement de fusionner ces deux mondes, il est important de vous assurer que cela se fasse correctement en vérifiant activement que chacun⸱e ait son espace d’expression.

C’est toujours un travail en cours mais j’aime avoir des dialogues avec les clubs et les endroits où je joue juste pour voir quelle est la politique et la sécurité pour les personnes trans ou non binaires; ont-ils un⸱e membre du personnel dévoué⸱e qui est un⸱e allié⸱e et peut comprendre les subtilités vécues lorsqu’on fête ensemble ?

Par exemple, avant de jouer au Rex Club pour la soirée queer Garçon Sauvage, j’ai reçu beaucoup de messages de personnes se plaignant de l’endroit. Iels ne s’y sentaient pas forcément en sécurité. J’étais assez confuse, car je suis moi-même queer, tout comme Jordan (I. Jordan) qui jouait ce soir-là. Je ne comprenais pas vraiment et cela a déclenché une conversation avec le club. Iels ont ensuite fait une publication avant mon show expliquant leur politique en matière de sécurité pour ma communauté et j’étais rassurée. Pas de conneries, juste de bonnes ondes et des câlins.

En termes de lutte, j’ai cru lire que tu avais embauché principalement des collaboratrices womxn ou lgbtqia+ pour cet album. C’est important pour toi de militer en backstage aussi ?

En tant qu’artiste femme ou du moins, qui ne s’identifie pas à l’homme, il faut travailler si dur pour trouver et revendiquer son espace; pour avoir une sorte de pertinence. Aujourd’hui, je pense plus à jouer pour ma communauté; afin que les évènements et les espaces se sentent plus queer ! Je suis tellement reconnaissante d’avoir plus de stabilité pour pouvoir tendre la main et amener les gens dans ces sphères. Je n’ai jamais tourné le dos à ma communauté dans le passé, mais maintenant j’ai plus de force pour faire les choses. Mes priorités sont plus politiques.


Image : HAAi prise en photo par Imogene Von Barron.

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