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Flore : « Rituals a d’abord été pensé comme un live »

Flore : « Rituals a d’abord été pensé comme un live »

Manifesto 21 - Flore

À la tête du label Polaar, la DJ et productrice Flore vient de sortir son second album Rituals, dix ans après Raw. Véritable point d’orgue à la série de ses trois précédents EP (Ritual Part 1, Part 2 et Part 3), ce pilier de la scène lyonnaise navigue entre bass music, ambient et techno, sans pour autant perdre sa ligne de conduite : mettre sur galette la musique qui enfin lui ressemble. En pleine campagne de financement sur KissKissBankBank, Flore nous a tout dit sur l’origine de ce projet, comment il s’inscrit dans le paysage actuel et sur son futur.

Une semaine après le début du confinement annoncé par le Président, une petite annonce, toute simple, m’a donné le shot de bonheur que je souhaite à tout le monde durant cette période. Flore, DJ et productrice de Lyon, déclare qu’elle sortira enfin cet album que beaucoup attendaient : Rituals. Pourquoi ce projet était-il attendu ? Tout d’abord, car il marque la sortie d’un long format d’une des artistes les plus douées du moment, respectée par les connaisseurs, mais encore trop peu connue du grand public pour des raisons que j’ignore encore. Cet album est également attendu car ses trois précédents EP, nommés sobrement à chaque fois Ritual, nous avaient retourné le cerveau en passant de la bass à l’ambient. Le fait de voir arriver enfin l’album a provoqué la même hype qu’une annonce d’un film adaptant la série Friends. Financé en un jour sur la plateforme KissKissBankBank, Rituals est sur le point d’être lâché. On a donc fait le point avec Flore avant sa sortie digitale.

Manifesto XXI – Après les trois volumes Ritual sortis en EP, tu dévoiles ton second album Rituals dix après Raw. Dix ans, c’est symbolique non ?

Flore : C’est vraiment arrivé par hasard que ce second album sorte dix ans après le premier. L’expérience du premier album avait été assez pénible et douloureuse. À l’époque, si tu me parlais de sortir un nouvel album, c’était hors de question. Je suis d’ailleurs la première surprise à avoir terminé un second album [rires]. J’ai commencé à faire des lives avec les premiers morceaux de ce projet qui s’éloignaient de l’univers de Raw, beaucoup plus calme, il y a déjà cinq ans. Et ça s’est ressenti dans les retours. Les gens me disaient « mais c’est pas très dancefloor », « c’est pas assez expérimental »… Les gens semblaient séduits mais n’arrivaient pas du tout à qualifier la chose. Puis avec les années, la culture électronique a énormément évolué, et dans le bon sens, avec beaucoup moins de cloisons. L’idée a commencé à germer en moi et je me suis dit que c’était le bon moment pour enfin sortir ces morceaux sous la forme d’un album.

Rituals colle beaucoup plus à l’époque de maintenant. Le public appréhende beaucoup mieux ce projet, contrairement à il y a cinq ans.

Flore
Manifesto 21 - Flore
Cover de Rituals (réalisée par Dorian Rigal)

Raw était beaucoup plus hip-hop, contrairement à Rituals où on trouve de l’ambient, du breakbeat, de la techno ou de la bass, déjà présents dans les trois EP. Comme tu viens de le dire, le paysage électronique a évolué ces dernières années, mais toi encore plus. Comment t’es-tu trouvée happée dans cet univers qui est complètement différent ?

Je pense que c’est aussi lié à une histoire de maturité artistique. Raw a été en partie inspiré, voire même dirigé, par ce que je jouais en tant que DJ et par la scène anglaise. Alors qu’aujourd’hui, la scène anglaise, je m’en fous un peu. Avec Rituals, j’ai pu faire la musique qui me correspond vraiment, et j’y travaille dessus depuis presque cinq ans, avec notamment l’élaboration du live. Je me suis retrouvée face à une complexité à laquelle je ne m’attendais pas : quand tu es DJ, tu écoutes énormément de musique, mais surtout la musique des autres. Tu es donc forcément inspirée par cette dernière, dans la façon de construire les morceaux. Avec Rituals, j’ai voulu m’affranchir de ces barrières, car il a été pensé d’abord comme un live. C’est pourquoi cet album me tient beaucoup plus à cœur : c’est une révolution personnelle.

On ne va quand même pas dire que c’est l’album de la maturité ?

Eh bien si… [rires]

Pour cette prochaine tournée du live, tu travailles avec Yannick de WSK. Je suppose que le live sera différent de celui que tu joues depuis ces dernières années ?

Tout à fait. Comme il y a plein de nouveaux morceaux, et que ma pratique du live a évolué durant ces dernières années, j’avais envie de quelque chose de beaucoup moins écrit, contrairement au premier live. Je souhaite quelque chose de plus spontané. Je n’ai pas envie de dire qu’il y a plus d’improvisation car je n’y crois pas trop quand tu joues avec des machines. Mais oui, plus spontané sur les structures, sur les longueurs… Yannick est aussi comme moi : il voulait essayer de nouvelles techniques. Là où avant les visuels étaient abstraits et géométriques, on voulait quelque chose de plus organique, avec plus de texture. On sort de l’animation pure, et franchement, ça a de la gueule [rires].

Manifesto 21 - Flore
© Morgan Pons

Même si ce projet est ambient, on sait que tu ne renies toujours pas ton amour pour la musique de club, notamment avec ce morceau « Myself with Pico » sorti l’année dernière sur la compilation de Barbi(e)turix. Comment arrives-tu à gérer avec cette double casquette ?

C’est très compliqué pour moi je t’avoue. Il y a plein d’artistes qui choisissent des alias pour sortir des musiques différentes. Je ne l’ai jamais fait, alors que j’ai envie de m’essayer à d’autres styles musicaux. L’exemple du morceau que j’ai fait pour cette compilation est très parlant. Mais je n’arrive pas à dissocier tout cela, car cette autre facette, c’est aussi moi.

Il n’y a pas de mauvaise musique. L’important c’est de trouver les musiques qui correspondent au bon moment de la journée et au bon contexte.

Flore

Quand tu sors un album, tu peux te permettre de ne pas coller au standard de compositions et de l’aspect « fonctionnel » de certains morceaux. Tu sais que les gens ne vont pas écouter un album en club, mais plutôt chez eux, ou ils vont l’écouter au casque en travaillant. Tu peux donc te permettre autre chose.

Ce projet sort aussi en vinyle et a été financé en un temps record sur KissKissBankBank, en moins de 24 heures. Comment as-tu vécu cette journée ?

C’était génial. J’avais l’impression de suivre une course hippique [rires]. J’actualisais la page toutes les trois minutes. C’est une expérience vraiment touchante je dois dire. Beaucoup de gens que je connais ont acheté le vinyle. Il y a même des personnes à qui j’ai envoyé l’album en promo et qui l’ont quand même acheté. Ça m’a fait beaucoup de bien, car comme on le sait tous, la période en ce moment n’est pas super funky. C’était un bel ascenseur émotionnel. Je regardais encore ce matin, on a dépassé les 200% d’objectif prévu. Quand on a monté ce projet, je ne me suis jamais douté qu’on atteindrait ce résultat, alors que l’album n’est même pas encore sorti. C’est fou.

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La campagne a débuté une semaine après le début du confinement en France pour lutter contre l’épidémie du Covid-19. Le milieu artistique et notamment celui de la musique est particulièrement touché. Tu penses que les gens sont plus sensibles et plus solidaires en moment, pour financer des projets comme celui de Rituals ?

Je pense que pour une partie des gens c’est le cas. Je pense aussi qu’il y a des gens qui sont plus loin de nous sur ce type de considérations. Mais une chose est sûre : cette période donne envie aux gens de trouver une forme d’implication. Que ce soit participer à ce projet, préparer des repas pour le personnel hospitalier ou aider ses voisins. Mais la veille du lancement de la campagne, j’ai eu au téléphone mon contact chez KissKissBankBank qui me disait qu’il y avait des projets où il n’y avait plus d’enchères. Il y a aussi une grosse part d’aléatoire.

De plus en plus de projets musicaux s’auto-financent de cette façon. Est-ce qu’on est en train d’assister à une obsolescence des anciens financements des projets artistiques quand on voit l’efficacité de ce nouveau process ?

Ça existe depuis un petit moment, mais certains peuvent être frileux sur ce choix. Nous-mêmes on a hésité à financer le projet de cette façon, car il y a toujours une peur que les gens ne suivent pas. Même si je vois que tout au long de l’année, j’ai un public qui me soutient, il est difficile de savoir jusqu’à quelle hauteur ils peuvent soutenir ce projet. La situation actuelle est, comme on le disait, délicate en plus. En revanche, je ne suis pas sûre que ce type de financement puisse fonctionner pour un artiste qui n’a pas encore construit une communauté autour de lui. Il y a d’autres facteurs également qui jouent : les gens sont plus prêts à financer un album vinyle qu’un EP digital. Pour mon cas, je pense qu’il y a des personnes qui ont acheté ce projet plus pour marquer le coup, car ils me suivent et me soutiennent depuis plusieurs années. La preuve, la plupart des personnes n’ont pas écouté le projet en entier avant de l’acheter. Je suis presque curieuse de savoir parmi les gens qui ont acheté ce vinyle, combien sont ceux qui ont une platine chez eux [rires].

J’ai l’impression que tout repose sur une certaine forme de confiance.

Flore

Comme tu le disais précédemment, cet album n’est pas forcément conçu pour le club. Y aura-t-il un EP de remixes afin de ravir les passionnés du dancefloor quand on pourra sortir de nouveau ?

Absolument. C’est prévu pour mi-juin. Pour l’instant je ne peux pas en dire plus, mais une chose est sûre, c’est qu’on est super fiers d’avoir réuni des artistes que l’on adore, surtout des scènes UK, grime et techno, qui ont répondu présents. Ça va être de la grosse balle ! [rires]

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