EXCLU – Dalla$ « Chanter, c’est une bonne excuse pour crier »

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© Samia Lamri

Voix proche du reggae, prods d’une noirceur inquiétante et énergie live d’un jeune lion cannibale : Dalla$ est un artiste hybride. À l’image du collectif bordelais We Are Vicious dont il fait partie, le rappeur est inclassable. Son dernier EP en date, Haine LowCost, est une déferlante de violence proche de l’exorcisme. Aucune comparaison n’est possible avec les rappeurs contemporains. Les prods sont des expérimentations plus osées à chaque son, qu’il kick sans peur, à l’instinct. Le flow serpente, bascule dans le chant, parfois dans le cri, toujours surprenant, sur des lyrics loin du fantasme bling bling, proches du stream of consciousness. L’atmosphère est sombre, ça sent l’exutoire, la débauche et le pastis.

Il nous avait déjà offert l’exclusivité angoissante du clip de « La Chose » en septembre dernier. C’est l’effroi transgenre de « Débris » que nous explorons aujourd’hui. Une simplicité qui n’en est pas moins obscure : face caméra, deux Dalla$. L’un vêtu de blanc, l’autre les lèvres et les yeux noirs. Le premier s’effrite dans la folie à mesure que le deuxième prend le dessus, à coups de sourires sardoniques sur le lent beat anxiogène. La perte de contrôle est progressive et totale. C’est jouissif.

Découvrez son dernier clip en exclusivité : 

Tu fais un rap très inhabituel. Quelle part tu as la dedans, comment tu le qualifierais ?

J’avoue que mon rap est assez inqualifiable. Au niveau de la voix, j’ai des influences très reggae, ragga, très certainement. Au niveau de la prod, c’est les influences de ceux qui les font. Denis de Daisy Mortem, avec son côté Marilyn Manson, Didi de Pakun Jaran avec son côté electro breakcore techno, Pierre avec un côté beaucoup plus blues/rock’n’roll même s’il tend vers des trucs un peu plus déstructurés. C’est hybride. C’est comme le délire de l’araignée, il y a une toile qui se tisse. La part que j’ai dedans c’est au niveau de la voix. Je prends les instrus comme elles viennent, et les mecs savent qu’ils peuvent m’envoyer des objets tirés par les cheveux. J’en connais qui jamais n’auraient kické ce genre de prods. J’aime bien le côté un peu défi. Avec Denis on s’est toujours boostés, des fois il me dit « Cette prod-là jamais tu vas réussir à la kicker ». On change la voix, on met des effets, ça pousse à faire des trucs que j’aurais jamais pensé faire en kickant des prods à 90BPM.

Ce n’est pas du tout un projet solitaire.

C’est ce que je me tue à dire. Dalla$ c’est devenu un groupe. Je suis assez fier de ça. Tout seul, ça ne m’intéresse pas de faire de la musique. Il y en a qui le font très bien et je respecte. Mais j’aime bien l’effervescence et le côté convivial de faire les choses à plusieurs.

Ça se voit d’ailleurs beaucoup dans le live.

Silvio [back] il a aussi un truc sur scène qui me booste, qui me donne envie de faire des choses encore plus folles. Il a une énergie et on se la renvoie. Ça s’est fait assez naturellement, je suis allé les chercher.

En parlant de live, on m’a raconté qu’une fois tu étais tellement chaud que tu as ouvert l’arcade d’un spectateur. D’où vient cette énergie ?

Je pense que c’est naturel. J’ai toujours été nerveux et excité. Petit, j’étais assez tranquille. J’ai fait ma crise d’adolescence à 18 ans. On commence à faire les branleurs. Puis en te confrontant au monde professionnel, en sortant du système scolaire tu te dis « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir foutre de ma vie ? ». Cette énergie vient de beaucoup de choses à canaliser. Au début j’étais mangé par le trac et la timidité, malgré mon côté nerveux. J’ai commencé doucement et maintenant je lâche les chevaux. Cette énergie elle vient aussi d’un sentiment où tu te dis dans la société « Putain je peux rien faire pour ça », tu vois des choses qui se passe sous tes yeux ou à 4000 bornes.

Pour toi, il faut que les choses soient sans détours.

Oui je pense, pas de détours. Après, il faut que j’apprenne. Des fois, je suis un peu trop direct et véner. Il faudrait juste que dans la forme, ça soit aussi sec, tranché et assumé mais peut-être un peu moins véner. Mais quand ça te touche vraiment… Une anecdote toute bête. On a fait un concert à Nantes avec Denis il y a quelques années et on rencontre un mec. Il voit notre live, et après il nous parle de PNL pendant une heure en disant que c’est les dieux du rap français, qu’ils l’ont révolutionné. Je lui ai dit que je n’était pas d’accord. Le gars ne voulait pas écouter donc on s’est échappé, parce que je ne voulais pas m’embrouiller. Je dis ça parce que la musique de Dalla$, gavé de gens m’ont dit que c’était de la merde, des proches aussi. Un de mes super potes m’a dit « Mais « Salem Village », qu’est-ce que c’est ? Vous n’allez jamais rien faire avec ça ». Et maintenant tout le monde pogote sur ce son, on saute dans la foule et on casse des arcades. Donc j’assume de dire que certains trucs c’est de la merde au même titre qu’on dit que ma musique c’est de la merde.

Tu évoques une certaine hypersensibilité, qui a l’air de s’exprimer par la rage chez toi. Je pense à des sons comme « La Foudre » ou « Salopard ».

Peut-être oui. Au lieu de faire des sons de lover, je fais des sons de rageux. Je n’y ai jamais trop réfléchi. Le fait de chanter, c’est une bonne excuse pour crier. Ce n’est pas nouveau de chanter en criant, d’avoir de la rage. C’est hyper paradoxal parce qu’une des musiques que j’écoute le plus c’est le reggae et ils disent des choses parfois très dures, de façon très douce. Dans l’album Parasite, il y a des morceaux beaucoup moins rageux, plus harmonieux, plus mélodiques, mais toujours aussi tranchants dans ce que j’ai envie de dire. La rage, c’est aussi ce que j’ai su faire dès le début. Je suis aussi fasciné par tout ce mouvement ragga, ce truc de toasting de grosse voix. Les anglais font ça très bien aussi avec la grime. Ça aussi ça m’influence. C’était naturel, spontané.

Tu me parles de pas mal d’influences différentes, mais comment tu en es arrivé au rap ?

Par hasard, en fait. Génération 90 aussi après. J’ai grandi à une époque où le rap était à son « âge d’or ». Alors que pas du tout, je pense qu’il n’est pas encore arrivé, parce qu’ils n’ont fait que suivre les courants US. Il y en qui l’ont bien fait. Furax, c’est celui que je respecte le plus, qui m’a le plus cassé le crâne. Il y a un juste milieu dans l’écriture et dans la façon de poser, il a quand même révolutionné quelque chose.

Je me souviens que ma mère avait un skeud de Télérama où il y avait IAM, c’est peut-être ça le premier son de rap que j’ai écouté. Après je n’en écoutais pas tant que ça. Au collège, j’ai découvert le rap avec L’Ecole du micro d’argent, un des albums que j’ai le plus torché. Que je kiffe toujours, même si je suis déçu de la tournure artistique du groupe aujourd’hui. Après le lycée, c’est en faisant et en rencontrant des gens qui écoutaient du rap, que je suis allé digger.

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© Jacques Pouyaud

Je suis un fervent défenseur du hasard. Rien n’est prédestiné. Tu as le choix. Il t’arrive des choses, et soit tu fais le choix d’y rentrer, soit celui d’en sortir, d’être spectateur. Comme cette compil, c’est ma mère qui la passe, elle écoutait aussi beaucoup de chansons françaises genre Barbara, Brel, Bobby Lapointe. Le reggae aussi avait une part très importante parce que j’avais piqué un album chez ma mère encore, Burning des Wailers. Je l’ai saigné comme jamais. Quand j’ai fait mon mémoire, j’ai fini par apprendre que cette façon de toaster la voix ça vient des Jamaïcains, et ça tu le dis à un rappeur de 20 ans, il te fait un doigt, il te rit au nez, et il met son vocoder. Je trouve ça intéressant de savoir d’où viennent les courants musicaux, comment ils ont migré. En grandissant et en diggant par moi-même, en allant voir des concerts, j’ai découvert aussi le rock’n’roll, le blues. Là le dernier artiste de blues sur lequel je suis en train de beuguer c’est Abner Jay. Ces musiques-là où il y a des tripes et des voix… J’ai toujours été plus attiré par ce genre de musique que les musiques électroniques pures. Il y a des trucs que je kiffe mais j’aime bien quand il y a de la voix, du spleen.

Tu as des thèmes de prédilection dans l’écriture ?

Il y a le thème de la mort qui revient assez souvent, celui de l’enfance, le côté nostalgique d’une enfance révolue. J’ai l’impression que dès que la préadolescence arrive, tu es une autre personne. Je trouve que l’enfance passe trop vite. Le thème de l’espace aussi, le fait de voir autre chose que la Terre, de penser à autre chose.

L’unité de ton travail, c’est que c’est assez sombre.

Je pense que ça renvoie à des peurs, à certaines angoisses. Sans tomber dans le cliché de dire qu’écrire c’est une thérapie, forcément quand tu as des choses qui te font peur ou te fascinent, tu ressens le besoin d’en parler. J’étais éduqué dans un milieu complètement en dehors de la religion, j’ai jamais pensé à la vie ailleurs, je suis très terre à terre. Une fois que tu es mort, ta chair est pourrie, tu te fais bouffer par les asticots et tes os deviennent poussière, terminé bonsoir. Forcément, je ressens le besoin d’en parler. D’où le côté dark. Après je ne me verrais pas chanter des trucs où tout va bien, tout le monde est beau. C’est hyper dur de faire une chanson d’amour, ou sur le bien-être, sinon tu tombes dans la facilité de « Je suis ienb je suis avec des putes ». Ça ne m’intéresse pas, c’est pas ce que je vis, ni ce que j’ai envie de vivre.

Il y a aussi un côté magie noire, surnaturel, aussi dans tes textes.

C’est hyper intéressant. La magie noire, c’est un peu une réponse à tout ce qu’on ne connait pas, à cet infiniment grand de l’univers, qui moi m’a toujours fasciné. Si j’avais eu les compétences intellectuelles, si les maths m’avaient plus intéressé et si les conseillers d’orientation étaient un peu moins des branleurs et m’avaient aiguillé sur certaines choses, c’est un truc qui m’aurait vachement intéressé, l’astrophysique, la physique. L’univers, l’espace, la lune, c’est un truc de ouf. Je me dis qu’il doit y avoir un certain fluide, avec la question des atomes, des molécules. Il y a une énergie. Peut-être qu’un jour on arrivera à la contrôler. Enfin là, je pars un peu loin. Il y a plein de trucs qu’on ne connait pas.

Un autre thème qui me parait intéressant, c’est la folie que tu dégages en live ou dans tes clips.

La folie, mais pas tant que ça. Je n’ai jamais été très casse-cou. J’en connais des gars beaucoup plus fous que moi. La folie, quand elle est maîtrisée, elle ne peut être que positive. Avec la folie, tu peux marquer les esprits et interpeller l’auditeur. Même s’il aime ou il n’aime pas, il va se dire que tu es fou, donc tu as gagné quelque chose.

Tant que la folie ne te met pas en danger, elle est bien à exploiter, que ça soit verbal ou physique. Il faut lui donner un sens, sinon elle ne sert pas à grand chose. Est-ce que se maquiller mettre du rouge à lèvres quand tu es un garçon c’est ça, être fou ? Je n’en suis pas persuadé. Je le prends plus comme un trait de caractère à exploiter dans le côté comédien. J’en joue un peu. C’est le côté un peu zébulon. À mes dépens parfois, quand je n’arrive plus à la maîtriser. Soit tu arrêtes d’être fou et tu te fais chier, soit tu la laisses gagner et une fois qu’elle a atteint une certaine limite et un juste milieu, elle est hyper exploitable, faut pas la laisser te submerger.

Sur le côté acting, tu es vraiment pas mal dans le déguisement, la comédie.

Grave. Quand on se met dans Dalla$, on lâche les chevaux. Heureusement qu’on se marre, parce que sinon on se ferait chier. On prend les choses au sérieux mais avec une certaine auto-dérision. Et quand tu fais ça, le potentiel d’acting est hyper grand.

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© Samia Lamri

On sent que c’est beaucoup de second degré, en effet.

Là, j’ai rencontré un mec qui me disait « Oui il faut sortir un clip tous les tant de mois » mais moi ça ne m’intéresse pas. Si c’est pour sortir des clips qui sont pareils, trois morceaux en trois semaines mal faits. Autant prendre mon temps et sortir des tueries que tu pourrais écouter dans 10 ans que sortir des trucs dans la précipitions. Tout ce rap juvénile de merde… Je regarde ce qui sort, je clique, j’écoute 10 secondes et c’est bon, j’en peux plus. Les mecs ils font 12 millions de vue avec un propos… C’est tellement pauvre ce qu’on nous propose à la radio, dans les gros médias de rap, de musique alternative. Ça me rend triste. Donc à part dire que c’est de la merde, je fais mon son.

Tu es effectivement hors des normes.

Oui, et on s’en branle des normes. Mes influences sont très diverses et pas du tout rap donc forcément dès le début on n’est pas là-dedans. Là, j’ai acheté l’album Le Buffet des anciens élèves, un album à trente euros parce que les mecs, ils avaient 15 ans d’avance. Même encore les mecs qui font du rap maintenant, ils ne comprennent pas le délire. Plus personne le fait, des instrus pareilles au niveau du rap français. C’est une fierté aussi d’être dans ce mouvement-là, on a toujours revendiqué d’être un peu décalés, hybrides. C’est pas pour y rentrer maintenant, on y est jamais rentrés, on y rentrera jamais. Si c’est pour faire 5 millions de vues, aller sur Skyrock et que trois ans après plus personne ne se souvienne de toi, je préfère galérer, faire de la musique pendant 10 ans, être signé chez Born Bad Records, faire des tournées, avoir mon intermittence et faire la musique que j’aime.

L’âge d’or du rap hybride et décomplexé, il y a des pistes mais il y est pas encore. Ça a pas beaucoup changé, les thèmes du rap, ça fait 15 ans que c’est les mêmes : kalachnikov, prostituées, homophobie. Mais ça va s’essouffler. Enfin j’espère. Je pense que Skyrock est fautive là-dedans aussi parce qu’elle a mis l’accent sur de la musique trop commerciale. C’est très dur ce que je dis, mais c’est la vérité. Qu’est-ce que tu veux faire face à la masse ?

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