Fac occupée à Bordeaux. La difficile lutte pour l’université libre

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© Bérénice Cloteaux-Foucault

Les bâtiments de l’université de sociologie et psychologie, située place de la Victoire à Bordeaux, prennent une toute autre allure avec la grande banderole « Pas de flics dans nos facs/Tout bloquer devient viral », leurs grandes portes barricadées. Derrière ces portes, une énergie particulière s’est installée.

Loin de l’image de casseurs et des dégradations supposées de la fac « Il y a une espèce de temps à part du monde ici » dit Emile*, jeune bordelais participant à la mobilisation. Malgré une expulsion violente ayant blessé quelques étudiants au début de la mobilisation, et malgré le silence symbolique (ou l’ignorance) des médias traditionnels sur leurs revendications, le blocage tient bon depuis plus d’une quinzaine de jours.

Bordeaux 2 : l’université libre

On rentre facilement dans la fac occupée. Derrière la porte, quelques personnes filtrent, échangent quelques salutations. Le hall majestueux possède désormais des canapés, des tables de fortunes et beaucoup d’écriteaux. Autour de ceux-ci, une vingtaine, une trentaine de personnes, parfois plus selon les temps forts, sont assis, discutent, débattent. Beaucoup de jeunes, mais tous les âges sont représentés. Et cela même quand il n’y a pas d’activités. Car les occupants ne restent pas assis sans rien faire. Un programme s’est mis en place, celui de l’université libre. Assemblée générale quotidienne pour débattre de l’organisation de la mobilisation, mais aussi conférences multiples, discussions féministes, projections de films sur les luttes, performances. Bordeaux 2 accueille même le Festival du Film ethnographique. C’est un véritable écosystème de savoirs qui se développe.

Pour les occupants, « il se joue vraiment quelque chose de plus que dans le mouvement contre la loi Vidal ici ». Cata*, jeune étudiant-e, l’explicite « On a monté une occupation active. C’est un épicentre d’où partent différentes luttes. N’importe qui peut entrer, peut faire des confs, transmettre du savoir à n’importe qui ». Le but n’est pas de stopper toute activité universitaire. « On n’a pas essayé d’empêcher les cours qui sont délocalisés ailleurs » ajoute Emile*. Les chercheurs peuvent toujours aller chercher leurs documents, l’accès n’est pas interdit aux professeurs. Tout cela se déroule en auto-gestion, sans leadership apparent, de manière globalement horizontale.

On a tous le même rôle, il n’y a pas de rôle spécifique. Tout est voté, tout est discuté. On est un tout.

De la loi Vidal à la lutte contre l’exclusion en général

Loin d’être nébuleuses, les revendications sont claires, bien que larges. La loi Vidal en est le point de départ. Qu’est-ce que cette loi ? Étendue de la sélection dans toutes les filières, mise en place de Parcoursup au lieu d’APB, baisse des capacités d’accueil, accentuation d’une logique de méritocratie éculée, etc. La loi Vidal promet un élitisme qui ne se cache plus dans l’enseignement supérieur, amorçant un tournant assumé vers la sélection plutôt que l’augmentation des budgets.

Les revendications s’articulent aussi aux réformes parallèles : celle de la licence, qui à terme évincerait beaucoup plus d’étudiants, celle du bac, qui instaurerait de plus grandes inégalités en accordant plus d’autonomie et de marge de manœuvre aux lycées, ou encore celle de l’autonomie financières des universités. Un point commun : le creusement des inégalités. Emile* commence la liste des détails des raisons de la mobilisation : « Contre la réforme du bac, la réforme de la licence, toutes les diminutions de capacité d’accueil, pour la nécessaire titularisation de tous les personnels précaires… Et localement un changement dans la prise de décision de la fac. Il y a plein d’instances consultatives, mais le conseil d’administration est la seule vraiment décisionnaire. Elle a 36 membres : 18 représentants de profs, 8 personnalités extérieures, des représentants du personnel… Et sur les 36 membres tu n’as que 6 élus étudiants. » C’est une lutte contre l’exclusion en général, une volonté d’une « université libre », à l’image de celle qu’ils tentent de construire dans la fac occupée chaque jour.

Pour un des occupants, dit « Prozac », la force du mouvement c’est que « ce n’est pas qu’un truc universitaire ». Le mouvement est loin d’être réservé aux étudiants, car la lutte va plus loin que contre la simple réforme de l’éducation, elle cherche à créer une vision de la société différente. En témoigne le parcours de « Prozac », qui se définit comme un ancien travailleur du prolétariat :

J’ai décidé de quitter mon activité salariale. Ça me dérangeait d’être sur deux fronts, de travailler pour ceux contre qui je luttais.

Emile* ajoute « Ici il y a un consensus sur le fait qu’il faille faire un pas vers les travailleurs. Ceux de l’usine Ford et les postiers sont venus à notre dernière AG inter-luttes ». Le terme n’est pas employé, peut-être trop connoté, mais on sent bien l’idée de convergence des luttes.

Au sein du mouvement, un jeu politique complexe

La cohérence interne demeure cependant compliquée. Un groupe constitué de multiples mouvances tient le blocage : entre les mouvements traditionnels, des maoïstes, des trotskistes, situationnistes, zadistes, appellistes, on retrouve des partis tels que le NPA ou la France Insoumise, des syndicats étudiants tels que Solidaires Etudiant.e.s, des organisations comme OSBIV, mais aussi une multitude de gens non encartés, plus difficiles à mettre dans des cases. Les stratégies d’occupation et les points de vue y sont multiples et se confrontent, dans une arène aux contours flous. Entre ceux qui privilégient les AG plutôt que les avancées informelles, peu ou pas décidées collectivement, ceux qui les voient comme un « fantasme plutôt spectaculaire » et préfèrent le fonctionnement non-organisé, ceux qui privilégient un mouvement axé sur la sensibilisation et l’ouverture du reste du monde à la cause, ceux qui sont partisans d’actions coups de poing sans discussion dans une optique de démonstration…

Difficile de s’entendre, et surtout de se faire entendre, notamment pour ceux qui sont marginalisés au sein du mouvement. Face à une majorité de spécialistes de l’action directe dans le moment, anti-organisation, fonctionnant plutôt sur le mode informel et affinitaire, pas de dialogue possible avec les autres groupes. Pour Léonie*, autre étudiante participant à l’occupation, les assemblées générales sont aussi le théâtre de moments peu démocratiques, entre les modes de vote orientés, les façons cavalières de prendre la parole, les moqueries et les intimidations. « Il y en a qui sont vraiment dans un virilisme bourrin » ajoute-t-elle.

Le sexisme et la manque d’inclusivité en filigrane

Derrière ces divergences politiques, un autre problème pointe en effet : un sexisme, un manque d’inclusivité cachés derrière la grande lutte. « C’est vrai que dans le quotidien, ce n’est pas souvent les meufs qui font la sécurité, il y a peu de mecs cis qui prennent l’initiative de faire à manger » admet Emile*. Cata* et Naya*, non-binaires, le soulignent aussi « C’est vrai que les mecs parlent plus, se considèrent moins comme des merdes s’ils se plantent, vont couper les gens. Il y a aussi des nanas qui adoptent ces caractéristiques virilistes. Ce sont des soucis éducationnels. Même parmi les gens sensibilisés, ça n’empêche pas d’avoir des attitudes problématiques dans des contextes où c’est valorisé. C’est plus vicieux à détecter ». En dehors de cela,  Léonie* constate : « Dans les comportements et les attitudes très agressives, couper la parole, humilier les gens, faire de l’intimidation, utiliser la force physique de fait, ça favorise les comportements virilistes. Or ce n’est pas ce vers quoi il faut tendre, on peut faire les choses différemment, et c’est là qu’il y a divergence. Pour moi ça fait vraiment une différence d’ambiance ». Elle ajoute qu’une de ses amies féministes, très enthousiaste à l’origine dans la mobilisation, a fini par quitter l’université occupée suite à un sexisme verbalement agressif.

Ces deux problèmes, l’un politique et l’autre de forme, sont en réalité très liés. Léonie* l’explique :

Le fait qu’il y ait une direction générale informelle aggrave le problème d’inclusivité, parce qu’il n’y a aucune place pour des revendications autres que celles qu’ils ont.

Les mouvances majoritaires, malgré l’apparente gestion horizontale, « ne prennent pas en compte les oppressions spécifiques » selon elle. Une gestion en totale opposition avec les beaux idéaux de combat contre l’exclusion décrits sur le papier. Malheureusement, face à la critique, peu de réflexions émergent, et l’agressivité est au rendez-vous. « C’est pratique, c’est toujours l’urgence pour eux. Il n’y a jamais de bon moment pour se poser. » On touche au final à un paradoxe gênant de cette mobilisation qui souhaite construire une université libre, mais semble reproduire dans sa lutte, les schémas traditionalistes de la société dénoncée.

*Les prénoms ont été modifiés

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