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Événement 0, le collectif qui danse avec le désordre

Événement 0, le collectif qui danse avec le désordre

Plateforme hybride, à la croisée du média dénicheur, de l’entité curatoriale et du collectif artistique, Événement 0 est l’espace créé par Talita Otović, Zoé Chauvet et Pauline Cormault pour fédérer des pratiques et encourager la création aux frontières des institutions de l’art contemporain.

Parti d’un projet de relai de vidéos d’art pendant le premier confinement, Événement 0 offre à de jeunes artistes un espace pour présenter leur travail, sans keywords ni limites. Les courts-métrages expérimentaux d’Andres Komatsu ou Florence Lafargue y côtoient la prose de Léna Hervé, les textes sous acide de Gata ou l’interview-portrait de Cherry B Diamond. Le collectif a sorti cet été sa première compilation, Les enfants du désordre. Référence au livre et album de Kae Tempest Let Them Eat Chaos, c’est l’histoire sonore d’une fête, de la débandade joyeusement naïve et chaotique des enfants qui défatalisent l’ennuyante attitude du no future… Forcément, on a voulu en savoir plus. Rencontre.

Événement 0
Pochette de la compilation d’Événement 0 Les enfants du désordre © Raphaël Massart et Romane Granger

Manifesto XXI – Bonjour Talita et Zoé. Pouvez-vous nous raconter quelle est la genèse d’Événement 0 ?

Zoé Chauvet : C’est un projet né pendant le premier confinement, mené par Talita Otović, Pauline Cormault et moi-même. Au début, c’était un simple site internet où on curatait des vidéos de jeunes artistes étudiant·es, pour pallier un manque de visibilité de projets vidéo d’art. On ne connaissait pas de plateforme de ce type. Au premier confinement, on avait du temps à tuer… On pouvait fédérer autour de quelque chose de régulier, donc on a publié une vidéo artistique par jour, sauf le week-end. Ensuite on a commencé à publier des manifestes. Des textes engagés de plusieurs formes, que ce soit de la prose ou de la poésie, des pièces de théâtre ou autre… Il y avait un besoin de lire des textes à teneur politique. Puis on s’est mises à faire des portraits, pas des interviews traditionnelles mais des conversations spontanées avec quelqu’un·e. On va chez la personne, on lui pose des questions intimes, on passe du temps avec iel et on le/la prend en photo.

Talita Otović : Maintenant on a aussi un onglet son, toujours dans le but de faire connaître des artistes expérimentaux·ales. Pour résumer, nous sommes un collectif de curatrices et une plateforme curatoriale pour artistes émergent·es, surtout étudiant·es. Nous permettons à des projets d’exister ailleurs que dans des médias où ils ne seraient jamais publiés.

Pour nous, le principal, c’est de mettre en confiance des gens par rapport à leurs pratiques artistiques.

Zoé Chauvet
Événement 0
Logo d’Événement 0 © Raphaël Massart

Vous parliez de discours politique : quels sont vos engagements, ce que vous aimez lire et écrire dans vos manifestes ?

Zoé : Forcément, la question de la minorité est super importante. C’est une urgence dans la curation, dans l’art, dans les médias. En étant libres, on peut se permettre d’être dans une sélection tournée vers celles et ceux qui n’ont pas de visibilité et qui ne sont pas forcément dans l’actu.

Talita : On essaie d’occuper des endroits de vie en lien avec nos combats, entre autres ceux qui concernent la situation des artistes actuellement. Pauline vit et travaille en squat. On ne revendique rien de précis, on est dans la spontanéité de notre quotidien : on est des meufs lesbiennes, on est des femmes, on traîne dans des squats, pour autant on n’a pas envie de se mettre des étiquettes, de s’enfermer dans des définitions. C’est hyper dur de résumer en un mantra les convictions intimes qu’on a l’impression de pratiquer spontanément : dire sans cesse « on est queer », « on est safe »… On ne s’est jamais mises de keywords.

Zoé : Je pense que pour nous, le principal, c’est de mettre en confiance des gens par rapport à leurs pratiques artistiques.

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Release de la compil d’Événement 0 Les enfants du désordre © Zoé Chauvet

Événement 0 est une entité hybride : vous définiriez-vous comme un média ?

Talita : Entre autres. On est plutôt une entité aux zones floues. On veut faire des choses réelles, comme des événements, et agir aussi dans les espaces numériques, en restant ouvertes. On veut être plutôt un réceptacle commun.

Vous avez sorti la compilation Les enfants du désordre cet été. Comment ce projet a-t-il émergé ?

Zoé : On a lancé un appel à projet en décembre. On a reçu environ cinquante ou soixante sons. On s’est réunies et on a tout écouté pour sélectionner les projets qui étaient le plus en lien avec l’univers qu’on voulait donner à la compil. On l’a pensée un peu comme une petite fête, avec une mise en ambiance, un pick time et un moment plus calme, une sorte d’after. Les sons sont là parce qu’on les aimait vraiment, sans forcément avoir la prétention d’être super pointues : on voulait surtout raconter une fête.

Talita : On voulait voir comment tous·tes ces « enfants du désordre » allaient s’articuler entre elleux.

L’école d’art, ça devient intéressant quand tu commences à t’en affranchir.

Talita Otović

Quelle histoire sous-tend Les enfants du désordre ? Pouvez-vous revenir sur le manifeste de la compil ?

Zoé : L’écriture, c’est vraiment le médium de Pauline. Elle a écrit ce manifeste très beau ainsi que d’autres disponibles sur le site. Les enfants du désordre est une référence à Kae Tempest et à son album Let Them Eat Chaos. Toutes ses thématiques de livres, de pièces de théâtre, d’albums, sont liées à la fête, à l’underground, au monde queer. J’ai lu ça dans l’un de ses ouvrages justement et je m’y suis reconnue, j’y ai reconnu mon entourage. Ce rapport à l’enfance, cette naïveté, cette pureté, une forme de gentillesse chaotique touchante.

Comme beaucoup de gens qui curatent, on se basait un peu sur Instagram. Puis on a juste posé nos téléphones et parlé aux gens en dehors d’un écran. C’est aussi comme ça que l’on peut rencontrer des parcours intéressants. 

Talita Otović

Vous sortez toutes des Arts Déco. Quelle a été votre expérience de l’école d’art ?

Talita : On a toutes des expériences différentes. Moi, ça m’a permis de me retrouver dans un cadre auquel je n’aurais jamais eu accès autrement. Je suis fille de parents immigrés, je ne connaissais pas le foisonnement de la vie culturelle parisienne, c’était un choc au début. Cela m’a éveillée à beaucoup de choses, ça m’a donné un esprit d’initiative. Avant les Arts Déco, j’avais fait du design, de la photo, plusieurs disciplines : d’avoir à disposition tout ce matériel dans une seule école a été formidable. Et puis ça a permis beaucoup de rencontres, comme avec Zoé et Pauline.

Après, c’est sûr qu’il y a des dynamiques de domination intrinsèques aux écoles d’art en général, des mecs qui ont des comportements aberrants avec les meufs et qui sont promus… Ce genre de choses.

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Événement 0
Release de la compil d’Événement 0 Les enfants du désordre © Zoé Chauvet

Zoé : Il faut prendre ce qu’il y a à y prendre. Ce sont des milieux à changer et à repenser mais il faut se sentir libre d’y créer son espace. Il peut y avoir un formatage, du paternalisme, mais si tu es bien dans tes pompes, tu peux bien t’en sortir.

Talita : L’école d’art, ça devient intéressant quand tu commences à t’en affranchir.

Zoé : Par exemple, Pauline, qui est quelqu’un qui fuit les cadres et ne veut pas appartenir à ce à quoi on lui demande d’appartenir, n’a pas forcément toujours bien vécu l’école.

Ce n’est jamais juste de la curation, c’est un rapport aux personnes que tu rencontres, comment elles t’expliquent leur pratique et la font vivre à travers leur présence.

Zoé Chauvet

Vous vous définissez aussi comme une plateforme curatoriale. Aujourd’hui, la pratique curatoriale est très basée sur la marchandisation de l’approbation, qui est au cœur des réseaux sociaux et d’Instagram en particulier. Une stratégie qui vise la non prise de risque et la quête permanente du cool. Sans vouloir orienter la question tout en l’ayant fait, comment se détacher de la dynamique de visibilité, de célébrité numérique, de consommation d’images, vers une curation réellement inclusive et exhaustive selon vous ?

Talita : Le problème d’Instagram, enfin, l’un de ses problèmes, c’est que c’est un algorithme qui met toujours en avant des choses que tu vas déjà connaître. Des profils qui correspondent à la politique du réseau, donc déjà dominants et faisant le jeu de la plateforme. On a fait ce constat quand on a voulu organiser notre première expo. Comme beaucoup de gens qui curatent, on se basait un peu sur Instagram. Puis on a juste posé nos téléphones et parlé aux gens en dehors d’un écran. C’est aussi comme ça que l’on peut rencontrer des parcours intéressants.

Zoé : Instagram est un peu pervers dans ses contradictions. Il y a ce côté algorithme qui biaise nos points de vue, mais en même temps, par ce moyen, tu peux atteindre beaucoup de personnes nouvelles, par exemple si tu lances un appel à projet. C’est ce qu’il s’est passé pour nous. On a pu fédérer grâce à Instagram un groupe d’artistes qui peut-être ne se seraient pas côtoyé·es autrement.

Quand on conçoit des expositions, on privilégie quand même la vie réelle. Au début, on restait un peu dans nos cercles à nous, forcément, mais on peut toujours élargir : ce n’est jamais juste de la curation, c’est un rapport aux personnes que tu rencontres, comment elles t’expliquent leur pratique et la font vivre à travers leur présence. À la release de la compil, on était entourées de gens que nous avions connus dans des squats, des personnes nous ayant contactées, des connaissances de soirée… uniquement des profils qui ont un rapport détaché aux institutions de l’art contemporain.

Votre compilation est une ode à la fête, peut-être à une liberté retrouvée. Comment comptez-vous préserver cet espace d’indépendance et de résistance dans cette année post-covid ?

Talita : On a toujours été un peu en marge et on a continué à faire la fête pendant les confinements. On ne s’est jamais arrêtées de faire ce qu’on faisait avant. On a fait une sorte de déni volontaire.

Zoé : On préfère ne pas trop réfléchir en termes de covid. Cette pandémie ne fait que mettre en avant des choses qui existaient déjà, comme les inégalités, les discriminations, les dérives sécuritaires. Il ne faut pas forcément faire exister les actus de ce type-là autour de soi, parfois il faut se protéger. Se protéger, même si cela peut sembler pernicieux, peut aussi vouloir dire créer un entre-soi choisi sans avoir toujours à rendre des comptes aux institutions, faire de la pédagogie, courir après les subventions, espérer rentrer un peu dans les rangs… C’est pour ça qu’on est venues vers vous, on n’a pas envie de courir après n’importe quel média pour avoir des relais. On veut dialoguer avec des personnes qui ont une façon cohérente et juste de mettre en valeur les artistes. On n’a pas envie d’exister dans des milieux qui ne nous correspondent pas. En fait, je pense qu’on fera toujours ce qu’on a envie de faire depuis qu’on a huit ans.


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