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Emii Alrai : « j’habite le personnage d’un voleur dans un corps colonisé »

Emii Alrai : « j’habite le personnage d’un voleur dans un corps colonisé »

Emii Alrai Portrait de l'artiste manifesto 21
Récemment sortie de résidence à TRIANGLE – Astérides (Marseille), Emii Alrai explore à travers la sculpture les récits inventés sur l’Histoire de l’ancien Moyen-Orient. L’artiste anglo-irakienne manipule ses « shitty materials » pour répondre à son besoin de se ré-approprier une mythologie mouvante et sensible. Ses installations mêlent des substances organiques, minérales et synthétiques comme autant de souvenirs recomposés. En transformant les reliques en répliques, elle s’empare d’un héritage dérobé : le sien.

Depuis l’obtention de son diplôme en Art et Muséologie (2018) à Leeds Arts University, Emii Alrai (née en 1993) enchaîne les expositions en Angleterre : An Ancient Quiver à la GLOAM Gallery (Sheffield), Tutelaries à VITRINE (Londres) et plus récemment The High Dam à The Tetley (Leeds). Ses récits hybrides, émancipés de l’Histoire coloniale, valorisent les héritages symboliques et culturels de l’Irak. Amulettes zoomorphes, vases en argile, flèches en acier et plantes séchées peuplent ses installations monumentales imprégnées de nostalgie. Pour Emii Alrai, la matière n’est ni passive, ni inerte, elle relève de la vie toute entière. Plâtre, carton, sable et polystyrène simulent les formes, les textures et les couleurs associées à l’ancien Moyen-Orient. S’ajoutent de longs processus de patination et d’oxydation pour donner à son œuvre un aspect abîmé, en ruine. La jeune artiste dépasse les relations faussement opposées entre nature et culture, sujet et objet ou vrai et faux, en se ré-appropriant des artefacts  déracinés, enfermés dans les musées occidentaux. Sa posture, à rebours du discours scientifique, ouvre la porte à un imaginaire où les temps sont malléables. Emii Alrai fabrique une vision positive et spirituelle du passé où s’enchevêtrent traditions, contemporanéité et aspirations. En avril dernier, elle nous a accueilli dans son atelier à la Friche Belle de Mai pour percer les mystères qui entourent sa réflexion.

Plus jeune, les aventures d’Indiana Jones me captivaient. J’aimais les objets, les collectionner, un peu comme des trésors.

Emii Alrai
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The High Dam (détails), The Tetley, Leeds, 6 février – 10 mai 2020, © Jules Lister

Manifesto XXI – Pour commencer, peux-tu me parler  de ton parcours ? Comment as-tu rencontré l’art ? 

Lorsque j’étais enfant c’était plutôt un loisir, je dessinais et peignais beaucoup. L’art n’a jamais été une voie professionnelle dans laquelle je voulais m’engager. J’ai donc suivi un double cursus Anglais et sociologie après le lycée mais je ne m’y sentais pas à ma place. Du coup j’ai switché de la sociologie à l’art. Pour moi, être artiste, c’était peindre. Je n’y connaissais vraiment pas grand chose ! Lors d’un stage dans un atelier de scénographie à Paris, j’ai eu le déclic : j’ai eu envie de réaliser des constructions, des scénographies et, forcément, ça a eu un fort impact sur ma pratique. Après trois années à Art Leeds University (Angleterre), j’ai fait un échange aux Beaux-Arts de Marseille (2014-2015). Progressivement, ma production s’est éloignée de la peinture pour prendre une forme plus sculpturale, proche de ce que je fais aujourd’hui.

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An Ancient Quiver, GLOAM Gallery, Sheffield, 3 mars – 30 avril 2018, © James Clarkson

À l’école, on nous enseignait l’Histoire de l’Égypte ancienne. À la télévision, c’était des images de la guerre en Irak. Entre les deux, il n’y avait rien.

Emii Alrai

Que ce soit dans des installations ou des sculptures, ton travail valorise les artefacts antiques issus de fouilles archéologiques et leur mise en exposition dans les musées. D’où te vient cet attrait pour les objets ?

En 2016, je me suis rendue au British Museum pour la première fois. Ça a été un choc. Je n’avais jamais eu accès aux objets de l’ancien Moyen-Orient et à l’Histoire de mes ancêtres. Plus jeune, les aventures d’Indiana Jones me captivaient. J’aimais les objets, les collectionner, un peu comme des trésors. À mes yeux, ils ont une grande valeur symbolique. Plus tard, pendant un stage à la Royal Armouries et Leeds Museums and Galleries en 2016, j’ai passé beaucoup de temps dans les réserves à chercher ces objets endormis, jamais montrés. Je les étudie, je les touche, je les vois. Leur histoire est-elle confisquée ? Que se passe-t-il ? Sont-ils morts dans cet espace ? À partir de ces questions, je veux rétablir une histoire, la réécrire, parce que je suis toujours un peu perdue par rapport à mon identité… mes identités ?

À ce sujet, comment articules-tu ces multiples récits dans tes créations, entre ton histoire personnelle et l’Histoire ?

Ma famille est irakienne mais je suis née à Blackpool et j’ai grandi à Édimbourg. Je n’ai jamais cru qu’on avait une Histoire propre, nous, les personnes issues de la diaspora. À l’école, on nous enseignait l’Histoire de l’Égypte ancienne. À la télévision, c’était des images de la guerre en Irak. Entre les deux, il n’y avait rien. Je crois que, comme moi, les personnes qui sont dans un espace de diaspora essaient de tisser des liens avec un héritage invisible. Je puise dans des poésies et des contes de l’ancien Moyen-Orient. J’y mêle les récits que mes parents m’ont transmis : leurs souvenirs, leurs expériences. Je ne suis jamais allée là-bas, alors je m’invente toute une mythologie autour du pays, des objets et d’un bestiaire magique. Dans ma tête, c’est comme une géographie imaginaire, avec une chair, une consistance. 

J’aime jouer sur le vrai et le faux, sur des zones grises de la mémoire, puisque je suis moi-même dans l’incertitude.

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Emii Alrai An ancient Quiver Manifesto 21
An Ancient Quiver (détail), GLOAM Gallery, Sheffield, 3 mars – 30 avril 2018, © James Clarkson

Qu’est-ce qui inspire ces « géographies imaginaires” d’après toi ?

En 2018, pour ma première exposition An Ancient Quiver (Un ancien carquois) à la GLOAM Gallery de Sheffield, j’avais recouvert les murs avec un carton patiné, de la colle, du plâtre et du sable. Je m’amusais avec ces aspects et ces couleurs qui, dans l’imaginaire collectif, sont faussement associés au Moyen-Orient : je crois que  c’est à cause des médias, des livres sur l’Égypte ancienne mais aussi des jeux vidéos comme Call of Duty ou Tomb Raider. D’un coup, on marche sur cette géographie irréelle, presque virtuelle.

Les questions de l’héritage et de la transmission ont une place centrale dans ton discours. Quelle importance accordes-tu à la véracité historique ?

Les histoires des objets ont été réécrites, synthétisées et hiérarchisées par des scientifiques blanc·hes. Selon moi, la question de la véracité historique et émotionnelle devient un problème. Quelle serait la bonne histoire ? Qui parle ? À qui s’adresse-t-on ? J’aime jouer sur le vrai et le faux, sur des zones grises de la mémoire, puisque je suis moi-même dans l’incertitude. Dans mes œuvres, je me positionne sur une ambivalence entre le vrai et le faux. Je rétablis mon propre héritage en me basant sur la construction des fantasmes occidentaux sur l’histoire et la géographie du Moyen Orient.

Je questionne les armatures, les vitrines, les systèmes de soclage, que je trouve hyper violents. Pour moi, c’est comme une chasse, ça blesse les objets.

Emii Alrai
Tutelaries, VITRINE, Bermondsey Square, Londres, 9 juillet – 15 septembre 2019, © Jonathan Bassett

Comment essaies-tu de résoudre ce problème d’appropriation en t’émancipant des versions colonialistes de l’Histoire ?

C’est fou, parfois, je me sens comme une voleuse. Même si ce n’est pas le cas, j’ai l’impression d’être une colonialiste car j’utilise ces objets volés ou prélevés de façon glauque. Je me les réapproprie et je me demande souvent si j’ai le droit. Quelle est ma part de légitimité ? J’habite le personnage d’un voleur dans un corps colonisé. C’est pour cette raison que je ne m’appuie pas sur l’Histoire contemporaine de l’Irak : je ne vis pas la guerre. Je raconte une histoire douloureuse sans l’avoir vécue mais c’est la seule chose qui m’appartienne. Avec mes œuvres, je parle d’une vérité passée que j’ignore et des souvenirs qui ne sont pas les miens. Je crée une sorte de boucle puisqu’ensuite je les réinjecte dans l’espace institutionnel. 

Emii Alrai The high dam détail manifesto 21
The High Dam (détails), The Tetley, Leeds, 6 février – 10 mai 2020, © Jules Lister

Pour toi, serait-ce une façon de revaloriser l’histoire de ces objets ?

Selon moi, ces objets perdent leur valeur dans les musées, ils sont comme désintégrés par les scénographies car ils deviennent inaccessibles. Je veux les reconnecter à un environnement, une géographie. Je questionne les armatures, les vitrines, les systèmes de soclage, que je trouve hyper violents. Pour moi, c’est comme une chasse, ça blesse les objets.  J’ai réfléchi à de nouvelles formes, comme la flèche par exemple. Je triture les codes de monstration que l’on retrouve dans les musées mais en créant de nouvelles connexions, plus sensibles.

 Je rétablis un héritage par rapport aux paroles confisquées mais j’espère dépasser la question du matrimoine. C’est un sujet que j’investis et revisite car je me sens plurielle à plein d’égards.

Emii Alrai

Il est clair que tu puises dans tes connaissances affectives. Que signifient pour toi les valeurs du féminisme et plus largement du matrimoine ?

Il y a deux choses : le fait que je sois une femme et le fait que mes parents soient issu·es de l’immigration. Les œuvres sculpturales en grand format sont souvent associées à un art “de mec” car c’est un travail physique. Aussi, les histoires que je raconte sont issues d’une transmission orale, de femmes à femmes et intimement liées à mes ressentis. Je rétablis un héritage par rapport aux paroles confisquées mais j’espère dépasser la question du matrimoine. C’est un sujet que j’investis et revisite car je me sens plurielle à plein d’égards. Je préfère relier ça aux paysages. Je parle du genre surtout par rapport aux matériaux dont je me sers.

Alors la ruine est-elle vivante ? Je pense que oui, les fleurs, les plantes, sont des ruines vivantes à mes yeux. 

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Emii Alrai The high dame détails manifesto 21
The High Dam (détails), The Tetley, Leeds, 6 février – 10 mai 2020, © Jules Lister

D’ailleurs, j’ai remarqué que le mot sanskrit mater signifiait “mère”, un homonyme de l’anglais matter, la “matière”. Comment décrirais-tu les matériaux que tu emploies ? 

Récemment j’ai découvert de nouveaux matériaux qui ont des qualités purificatrices, mais périssables, comme le savon d’Alep et le savon de Marseille. Je veux inventer un processus pour donner à cette matière organique un aspect faussement minéral. Sinon, j’affectionne le plâtre, car c’est de la poussière de pierre, mais, mélangé à de l’eau, ça redevient une pierre. Si je réalise une couche de plâtre mélangée à du sable sur une surface de polystyrène, ça devient un rocher. Cela est possible grâce à l’idée que les gens ont du minéral. Je redonne corps à des objets,  à l’idée qu’on s’en fait, en utilisant mes shitty materials, comme le polystyrène ou l’argile crue. Ils sont détruits dans la façon dont ils sont créés. Je les rapatrie, je me les réapproprie et je leur offre un nouveau contexte d’existence.

Sur le mur de ton atelier, on peut lire “every landscape is a constellation of ruins” (chaque paysage est une constellation de ruines). Qu’est-ce que ça signifie pour toi ?

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J’adore me promener dans la nature, fouiller dans la terre, prélever, me servir, toucher. C’est comme un travail d’archéologue mais en évitant l’aspect scientifique du métier. Je me demande toujours qui ont été les premier·ères à avoir colonisé un paysage. Comment les espaces naturels sont-ils pillés ? Pour moi, ce sont initialement des paysages naturels, purs, chargés spirituellement. J’essaie d’inventer mes propres rituels en m’appuyant sur des symboles. Me dire que certaines plantes étaient là et utilisées par les anciennes civilisations, ça me fascine. Alors la ruine est-elle vivante ? Je pense que oui, les fleurs, les plantes, sont des ruines vivantes à mes yeux. 

J’entrecroise l’idée de fragments déterrés et dispersés à la notion de diaspora. Mon identité a été amputée, ma communauté et moi-même sommes fragmentées.

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Emii Alrai House of teeming castle manifesto 21
House of Teeming Cattle (détails), Two Queens Leicester, 28 mars – 18 mai 2019, © Jules Lister

Tes œuvres nous envahissent par un étrange sentiment de nostalgie. Est-ce lié à la façon dont tu construis tes identités ? Quelle place accordes-tu à la ruine justement, et à la mort ?

Dans les musées, on ne sait pas si les objets sont morts car ils sont déconnectés de leurs propres histoires, comme gelés dans le temps. Je pense que lorsqu’ils sont extraits de la terre lors des fouilles, leur vie s’arrête car ils deviennent une matière scientifique. Pourtant, ce sont des déchets du passé. J’entrecroise l’idée de fragments déterrés et dispersés à la notion de diaspora. Mon identité a été amputée, ma communauté et moi-même sommes fragmentées. En grandissant, j’ai compris que je cherchais à oublier et construire de nouvelles traditions : tout cela parle en fait de perte. C’est un peu comme avoir une demi-vie. Que reste-t-il de mon architecture personnelle ? Comment redéfinir mon corps et me construire sans paysages ? 

Alors paradoxalement le champ lexical du déchet ou de la pourriture est une façon pour toi de relier l’art à la vie ? 

Oui. Dans le champ lexical du paysage, beaucoup de mots sont aussi associés à la mort : putréfaction ou calcification, par exemple. Ils sont employés pour décrire une personne morte et pour le changement d’état d’un paysage, la manière dont il repousse. J’essaye de donner forme à ce paradoxe grâce au plâtre, à la terre et au sable. Pourtant, tout est faux comme pour un décor de théâtre.

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The High Dam (détails), The Tetley, Leeds, 6 février – 10 mai 2020, © Jules Lister

Penses-tu que ta résidence à TRIANGLE — Astérides et ton séjour à Marseille ont eu un impact sur ton travail ? Comment tes recherches ont-elles avancé ?

À cause de la pandémie et du Brexit, c’est difficile de travailler avec des grands formats. Je ne peux pas les déplacer d’un pays à un autre alors j’ai été confrontée à un nouveau problème : comment faire de la sculpture sans faire de la sculpture ? Je veux casser certains codes de ma pratique sculpturale et l’ouvrir à un champ plus large, avec des photographies, des vidéos et de l’écriture. Mes recherches préparatoires feront partie intégrante de ma pratique. Grâce à cette résidence, j’ai réalisé que je pouvais aller encore plus loin dans mon processus de création.

Quels sont tes projets pour la suite ?

Mon projet de vidéo en collaboration avec la curatrice Flora Fettah et TRIANGLE a reçu le soutien de Fluxus Art Project et sera diffusé en ligne sur la plateforme BRUISE. Je façonne une sorte d’archéologie de la mémoire avec des photographies argentiques prises dans les réserves du Musée d’Histoire de Marseille. Le 17 mai, j’inaugure mon exposition personnelle Passing of the Lilies au Jerwood Space, à Londres. L’installation questionne la façon dont sont exposés les artefacts archéologiques dans les architectures des grands musées : des constructions anciennes dérobées composent les façades de The Victoria & Albert Museum, à Londres ou de The Pergamon Museum à Berlin. Ces façades sont mortes car elles sont volées, pierre par pierre, déplacées et intégrées dans une ossature occidentale. J’explore la transformation de ces monuments amputés de leurs histoires : deviennent-ils cimetières ?


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Pour découvrir la vidéo d’Emii Alrai réalisée durant sa résidence, rendez-vous ce weekend sur BRUISE, plateforme éditoriale de Triangle-Astérides.

Image en une : portrait d’Emii Alrai dans son atelier à La Friche Belle de mai, © @august.photographies, Triangle Astérides

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