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Drop the mic : arts urbains et féminisme dans la Tunisie post-révolutionnaire

Drop the mic : arts urbains et féminisme dans la Tunisie post-révolutionnaire

Dans la tempête des révoltes sociales en Tunisie, des voix singulières s’élèvent et nous révèlent un autre visage du pays. Celui d’une jeunesse qui, malgré l’épuisement, trouve encore la force de s’indigner, de croire et de batailler. Focus sur des artistes féminines qui tentent de se faire entendre dans la scène des arts urbains et dans la société, en espérant que leurs revendications trouvent un écho futur.

Difficile de le réaliser, mais cela fait déjà dix ans que la détresse d’un vendeur de rue a
embrasé la Tunisie et provoqué la chute de la dictature, entrainant de nombreux pays arabes dans ce mouvement révolutionnaire. Les récentes manifestations du mois de janvier et février 2021 soulignent l’urgence de la situation. C’est une jeunesse désenchantée qui crie sa colère face à l’inaction des autorités politiques et à la répression de l’appareil sécuritaire. Si le processus démocratique semble aujourd’hui bien engagé et que la révolution a impulsé un nouveau souffle, le pays est enlisé dans une crise économique et sociale préoccupante. Dans ce contexte, peu de perspectives se dessinent pour les jeunes ; en particulier dans le domaine culturel. Pour cette génération qui a grandi avec la révolution et qui se distancie des formes classiques de participation politique, l’art devient un moyen de protester et de résister. C’est ce que reflète l’émergence d’artistes femmes dans le milieu des arts urbains en Tunisie. Je suis allée à leur rencontre pour mon mémoire de recherche en 2020, voici quels sont leurs combats et espoirs.

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Projet collaboratif réalisé par les graffeuses Ouma et Mylow en face des Beaux-Arts de Sfax, février 2020.
© Anouk Durocher Hallien

Ouverture des espaces d’expression et de création

Pour avoir un aperçu de l’état actuel du secteur culturel tunisien, il faut revenir sur le contexte politique. Le 14 janvier 2011, Ben Ali quitte le pouvoir et s’exile à l’étranger, à la suite de manifestations d’une ampleur sans précédent. Son départ marque la chute du régime et met fin à deux décennies d’autoritarisme. S’ouvre alors une période de transition politique caractérisée par une forte instabilité. Les différents gouvernements se succèdent sans parvenir à apporter de réponses concrètes aux problèmes socio-économiques que traverse le pays, fragilisé par l’économie informelle, le clientélisme et la corruption. La récente élection, en 2019, de Kais Saied, juriste indépendant et ultraconservateur, ne semble malheureusement pas consacrer de véritables améliorations. Ainsi, la majorité des jeunes tunisien·ne·s sont dans une situation précaire qui s’éternise et les échappatoires culturelles sont quasi inexistantes.

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Calligraphie près du siège du collectif Debo, centre-ville de Tunis, janvier 2020.
© Anouk Durocher Hallien

Pourtant, la période révolutionnaire a constitué un réel tournant pour le secteur artistique. S’il existait un ministère de la culture depuis les années 1960, l’art était largement réprimé et ce jusqu’au soulèvement populaire. Kerim Bouzouita, docteur en philosophie et auteur d’une thèse sur la musique underground tunisienne, qualifie la production artistique sous l’ancien régime de censure esthétique et économique (1). En effet, durant la période Ben Ali, l’offre culturelle destinée aux jeunes ne se résumait qu’à des centres culturels peu actifs. Les artistes étaient sous tutelle ministérielle et devaient correspondre au projet sociétal sous peine d’interdiction. De façon souterraine et marginale, quelques artistes dissident·e·s parvenaient à diffuser leur création et à acquérir une certaine popularité. Dans ce cadre répressif, les relations entre acteur·rice·s de la culture et autorités politiques oscillaient entre coopération forcée et contestation. 

Le changement de régime et l’ouverture de l’espace public ont donc permis à plusieurs sphères artistiques de voir le jour. C’est le cas des arts urbains, qui puisent leur origine dans la culture hip-hop, afro-américaine et née dans les années 70 dans les quartiers populaires du Bronx. Par son contexte social d’émergence et les valeurs qu’il revendique, ce style artistique est devenu un symbole d’engagement et de résistance. Ce mouvement pluridisciplinaire est apparu en Tunisie trente ans plus tard dans un contexte d’oppression et de contrôle étatique. Par conséquent, il se développe surtout après 2011 quand la parole et l’espace public se libèrent. Les fresques et graffitis du pont de l’avenue Bourguiba, galerie à ciel ouvert, et les titres comme Rayes le Bled d’El General témoignent de cet embrasement culturel post-révolutionnaire. Il faut néanmoins rappeler que ces changements s’inscrivent dans un temps long. Pour Kerim Bouzouita, « la révolte tunisienne est un processus issu d’une tradition de dissidence patiemment cultivée dans le jardin de la révolte » (2). 

Ouméma Bouassida, Sfax, février 2020. © Anouk Durocher Hallien

Le rap est un genre musical caractérisé par ses rimes et sa diction scandée dont l’étymologie provient de l’acronyme rhythm and poetry. Il a joué un rôle particulièrement important au moment de la révolution car il exprimait la frustration sociale des jeunes. Il a également permis d’interroger la fonction du derija – dialecte tunisien – comme langage populaire et poétique ; et de se réapproprier l’espace public, longtemps contrôlé par les forces de l’ordre. Il faut toutefois souligner que certains médias étrangers ont accordé un caractère excessivement engagé au rap. De jeunes rappeurs tels que Wled Bled ou Balti ont été considérés comme les voix de la révolution alors qu’ils étaient majoritairement apolitiques.

Quoi qu’il en soit, cette période a permis l’ouverture de nouveaux espaces d’expression et la constitution de plusieurs collectifs, tels que Debo et Zomra. Il s’agit aujourd’hui d’une communauté artistique resserrée fréquentant les mêmes évènements et les mêmes lieux dans le centre-ville de la capitale et dans les principales villes du pays. 

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Émergence d’artistes féminines urbaines

C’est dans ce contexte que des artistes féminines explorent, depuis peu et dans l’ombre, le champ des possibles qu’offrent le breakdance, le slam, le rap, le graffiti et le DJing. La libération de la parole fait entendre des voix jusqu’alors inaudibles dans un univers encore très masculin. Selon l’anthropologue des pratiques musicales Alice Aterianus-Owanga, les rapports de genre au sein du hip-hop sont basés sur la force, la notoriété et l’honneur (3), bien que cette caractéristique ne soit pas propre à ce secteur musical. Pour avoir une idée plus précise, on compte dans les arts urbains en Tunisie environ cent à cent cinquante artistes masculins contre une trentaine d’artistes femmes, toutes disciplines confondues. Cependant, on ne peut pas parler d’une scène artistique féminine stricto sensu tant il s’agit à l’heure actuelle d’une esquisse ; mais, plus que les productions artistiques, c’est ce que cela dit de la jeunesse et du féminisme qui doit retenir notre attention. C’est d’ailleurs ce que s’attache à retranscrire le documentaire Les fleurs du bitume, captant les premiers pas de trois artistes issues de ce milieu. 

Portrait de la slameuse Lilia Ben Romdhane devant les graffitis du pont Habib Bourguiba, centre-ville de Tunis, janvier 2020. © Anouk Durocher Hallien

En parlant de l’émergence d’artistes femmes, il faut mentionner les productions musicales de Missy Ness et Popytirz, celles de Lilia Ben Romdhane et de Shams Radhouani Abdi en slam, ou celles d’Ouma et Mylow en graffiti. Les exemples ne sont pas très nombreux, mais ils existent bel et bien et témoignent d’une réelle volonté de bousculer les codes et les conventions sociales. Par le médium artistique, ces artistes se réapproprient l’espace public – les cafés, les clubs, les rues –, emploient le dialecte tunisien souvent associé à la masculinité et brisent certains tabous. Sur le voile, par exemple. À ce propos, Lilia pense que « pour la société, si tu couvres ta tête, tu couvres aussi tes capacités donc tu n’as pas de vision artistique. Tu n’es pas libre de tes pensées ».

Popytirz – Medina Marauders (آه يا ليل آه يا عين)

Pas leur genre, ces artistes féminines sont confrontées à des problématiques communes, comme l’accès plus difficile à des activités culturelles et à des études supérieures artistiques. La rappeuse Roua explique que « lorsque les garçons se réunissaient la nuit pour faire des freestyles, mes parents n’acceptaient pas que je les rejoigne ». Leur insertion au sein des collectifs déjà existants n’était souvent pas évidente et une majorité d’entre elles témoignent avoir été victimes de harcèlement, de chantage affectif ou d’agression au fil de leurs parcours. Les artistes femmes ne bénéficient pas non plus des mêmes moyens en termes de production, de collaboration et de visibilisation artistique.

En réponse à ces discriminations, certaines ont imaginé des espaces de création non mixtes pour tenter d’outrepasser ces difficultés. Ces initiatives sont plus éloignées de la scène urbaine et se rapprochent davantage des milieux militants. On peut citer le festival d’art féministe Chouftouhonna, le projet Shift ou le collectif d’écriture Chaml. Créer un crew, improviser un home studio, enregistrer des titres et sortir des clips est leur manière de prendre le micro qu’on ne leur tend pas, de dire à voix haute des messages que l’on n’entend pas. C’est ce qu’exprime Bochra Triki, ancienne responsable de Chouftouhonna, à propos de la réalisation d’une fresque dans le centre-ville de Tunis : « Il y avait une dizaine de filles qui peignaient sur un grand échafaudage avec Princess Nokia à fond et les mecs n’en revenaient pas. Politiquement, c’était important d’inverser les rôles, que ce soit les femmes qui agissent et les mecs qui regardent. » 

Graffitis du centre-ville de Tunis, janvier 2020. © Anouk Durocher Hallien

Toutefois, si elles sont confrontées à des réalités comparables, leurs points de vue restent particuliers et distincts. En ce sens, il est intéressant de constater qu’au sujet du féminisme, ces artistes ne parlent pas d’une seule voix. Leurs idées se croisent, se rejoignent et se contredisent. C’est justement ce qui fait leur force et leur richesse. 

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Festival d’art féministe de Chouftouhonna 

Par ailleurs, certains problèmes, tels que le manque de moyens, sont des enjeux qui touchent l’ensemble des artistes en Tunisie. Aucun statut officiel d’artiste n’existe en dehors de l’attribution très sélective de cartes professionnelles. Les institutions culturelles sont peu nombreuses et les budgets alloués ne sont pas élevés, à l’exception de quelques fondations étrangères. De plus, les projets à l’étranger sont souvent compromis par la politique restrictive d’obtention des visas, y compris pour des courtes durées. Les conditions de création sont donc compliquées et basées sur le système D. La graffeuse Ouma nous raconte : « Pour faire les retouches de nos graffitis, on utilise parfois des matériaux électroménagers ou de la peinture de moto. » 

Graffiti DJ DJ Street Art Festival with Mylow, 2C2C Tunisia

L’impossibilité de se projeter cristallise la frustration d’une partie de la jeunesse tunisienne qui désire simplement peindre, faire rythmer les mots, valser au gré de ses idées et de ses envies. L’élan qu’a connu le hip-hop tunisien aux heures révolutionnaires retombe depuis quelques années, bien que certain·e·s artistes s’ancrent durablement dans le paysage musical. Si ce mouvement artistique n’a plus la même ferveur qu’à ses débuts, il incarne néanmoins une philosophie de vie et insuffle des repères et un mode de socialisation à de nombreux·ses jeunes. La présence d’artistes femmes dans ce domaine, bien que récente et incertaine, souligne que, quelque part, les lignes bougent. En espérant que leurs paroles et leurs aspirations trouvent son ancrage dans une société qui reste largement fragilisée.   


Image à la Une : © Anouk Durocher Hallien

Pour poursuivre la réflexion sur la scène techno tunisienne, vous pouvez découvrir le travail de l’artiste Deena Abdelwahed.

(1) BOUZOUITA Kerim, « Underground et mainstream : anthropologie des dominations et des résistances musicales », Thèse de doctorat, Université Paris 8, 2013.

(2) Ibid.

(3) ATERIANUS OWANGA Alice, « L’émergence n’aime pas les femmes ! Hétérosexisme, rumeurs et imaginaires du pouvoir dans le rap gabonais », Politique africaine, No. 126, 2012, pp. 49-68.

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