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Plongée dans l’art interactif du collectif Ascidiacea
Ascidiacea - Audiokinesie manifesto21

Le week-end du 20 au 21 avril, l’Institut National de l’Audiovisuel célèbre les musiques électroniques lors de son premier festival INASound. Parrainé par Jean-Michel Jarre, le festival développe une approche plurielle, et souhaite aussi valoriser les arts numériques qui se sont développés avec les différents courants électro. Alors la programmation a donné une carte blanche au collectif Ascidiacea.

Installations, projections graphiques, scénographie, ambiances sonores : aucune création d’Ascidiacea ne se ressemble. Fondé en 2015, ce groupe de 9 chercheurs imagine des expériences enchanteresses adaptées à chaque lieu dont le collectif est invité à s’emparer. La recherche est au centre de l’activité de ce groupe de 9 membres aux formations aussi diverses que complémentaires : sciences humaines, design sonore, graphique ou algorithmique ; le spectre est large et semble expliquer la finesse des dispositifs imaginés.

Ils ont notamment collaboré avec la Gaîté Lyrique, le très réputé festival Positive Education, pour Nuit Blanche 2018 ils ont imaginé Sonöns pour le Musée National des Arts Asiatiques Guimet. Pour INASound ils auront pris possession de l’Acousminium, scène située dans la salon d’honneur du Palais Brongniart qui accueillera un dispositif de sonorisation immersif à 360° spécialement développé par l’INA GRM. Le plafond sera orné de projections vidéos originales imaginées par le collectif. Une nouvelle promesse d’expérience esthétique unique, et pour mieux apprécier ce qui nous attend sur cette prochaine création, nous avons posé quelques questions à ces artisans de la féerie numérique.

Manifesto XXI – D’où viennent le nom du collectif et le logo ?

Ascidiacea : C’est un totem, un symbole que nous partageons entre nous, qui décrit en premier lieu un organisme marin, à la vie collective et hybride, dont les structures du vivant étaient auparavant associées, selon les contextes d’observation, au règne animal ou au règne végétal.

Ce nom nous rappelle que nos qualités premières sont issues d’un contact concret et direct avec les gens, avec les choses, que c’est à partir de ce contact, de ce contexte sensible que nos imaginaires se déploient : c’est le principe d’adaptation et de transformation ancrée.

Il nous rappelle également que nos identités ne sont pas figées, ni à l’intérieur du collectif, ni depuis une perspective extérieure, chacun est libre et encouragé à reconstruire ses champs de compétences et à modifier ses positions artistiques ou techniques au cœur de chaque projet : c’est le garant de notre cohésion et de notre solidarité collective. Concernant le logo, créé au tout début de l’activité du groupe par la graphiste Louise Vendel, il a toujours produit un effet étonnant sur nous. Il fut à la fois tout de suite accepté, et il est resté longtemps un peu flou, superficiel peut-être même pour nous. Depuis trois ans, il gagne en profondeur, il nous surprend, il nous révèle des sens cachés, à moins qu’il s’instaure comme un guide inconscient…

Dans tous les cas, ce logo est un bien commun très puissant entre nous, il nous rend fier.e.s et il a un véritable pouvoir d’inspiration sur la vie du groupe.

Vous venez de formations de sciences sociales ou de recherche sur le son, comment travaillez-vous ensemble dans les faits ? Comment se concrétisent les idées à 9 ?

Au sein du groupe, chacun est régulièrement à l’initiative de nouveaux projets, chacun est également le plus souvent partie prenante pour toute création. Chaque personne y impulse, dans cette situation, une forme d’idée, de couleur, de tonalité fondamentale. Un projet complet, entendons qui correspond à un axe de développement artistique, et donc qui repose autant sur une forme de narration qu’un système technique, met environ 5 à 6 mois à mûrir dans l’esprit du groupe avant de mener à des premiers essais, expérimentations ou dialogues publics. La concrétisation des idées n’arrive donc qu’au terme d’un long parcours, jamais linéaire, qui fait d’une idée première le prétexte à revoir nos dynamiques internes et l’occasion de découvrir de nouveaux champs d’exploration technologiques ou culturelles… Cette attitude, si elle n’est pas réservée aux académiciens, n’est sans doute pas étrangère à la formation qu’une partie du collectif a mené et qui aujourd’hui nous donne une identité hybride.

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Notre communauté créative s’alimente donc d’une importante dose d’échanges oraux et documentaires, elle est aussi très poreuse à l’histoire des techniques et des imaginaires que chaque idée « neuve » transporte avec elle. Nous étudions aussi intensément, et tous y apportent leur perspective propre, les contextes tant culturels que technologiques qui nous ont amenés à certaines conceptions artistiques et ceux qui s’apprêtent à les découvrir. Pour faire liaison entre les époques et les mondes, sans trop alors devoir se cacher derrière le voile de l’innovation.

Que pouvez-vous nous dire sur l’installation d’INASound ? Est-ce que l’histoire du bâtiment vous a influencés ?

Pour l’INASound Festival, nous souhaitions proposer au GRM et aux artistes invités de l’Acousmonium une collaboration rapprochée entre nous tous, mais également avec le public.

Le GRM comme institution et les artistes invités durant le festival sont pour nous des références en matière de création musicale et d’inventivité esthétique.

C’est une occasion spéciale pour nous de proposer un accompagnement visuel à ces artistes et au public, dans la mesure du respect que nous leur portons et de l’enthousiasme que ces rencontres suscitent en nous tou.te.s. Nous voulions alors partir de nos plus récents développements techniques et des nouvelles interrogations sur l’esthétique du dialogue entre image fixe et animée que nous travaillons depuis plusieurs semaines et leur donner un cadre, un contexte plus poussé et expressif, adapté à chaque musicien. Nous proposerons donc différentes sessions visuelles live, exécutées en dialogue avec les artistes de l’Acousmonium, à l’image des représentations mentales que nous nous faisons de leurs univers musicaux et de nos pratiques allant du glitch art au psychédélisme, avec une emphase particulière autour d’archives visuelles, le tout dans une scénographie associant lumières et images en mouvement. On est très impatients !

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On retrouve souvent l’adjectif « pyschédélique » adossé à vos créations. Est-ce que vous vous retrouvez dans ce mot ?

Ici aussi on va devoir un peu développer, parce que la question touche à un questionnement incessant qui nous traverse depuis près de deux ans : qu’est-ce que le psychédélisme ? Une esthétique ou une situation – critique ? Un répertoire ou une méthode ? En premier lieu, la notion de psychédélisme émerge au milieu des années 1960 pour désigner un ensemble d’œuvres aux formes singulières et vives, qui échappent aux terminologies ou aux catégories tant des beaux-arts que des arts dits « bruts ».

Le psychédélisme est historiquement issu du mouvement des contre-cultures hippies du sud-ouest américain. Mais il est important de noter que le psychédélisme est un symbole contre-culturel issu des classes supérieures américaines, pas nécessaires des élites politiques mais plutôt des élites culturelles et intellectuelles et que son aura se situe à cheval entre les domaines des arts et ceux des sciences. L’esthétique du mouvement psyché est bien connue et fut tellement médiatisée qu’il ne sert à rien de la rappeler aux gens. Nous nous en distinguons en partie. Ces répertoires ne nous correspondent pas véritablement, nous n’y avons pas d’attache importante.

Cependant, nous voyons le psychédélisme comme une invitation à l’expérimentation.

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Ascidiacea, Panta Rhei.

Ce qui à nos yeux est psychédélique dans nos créations, ce ne sont pas tant les formes que prennent les matières visibles ou audibles, mais bien plutôt l’état généré par la reconfiguration sensitive des modes de communication entre des personnes et des automates electro-mécaniques, des ordinateurs. C’est véritablement dans ces situations d’échange – encore très ludiques-, que la notion de psychédélisme prend tout son sens, car il s’agit là d’une expérience tangible, intime et qui oblique le sens des réalités : aller au-devant d’une communication étrange et imparfaite, imposée par les organismes artificiels et automatiques, et s’interroger intimement sur les effets physiques et subjectifs de ce dialogue.

Nos actions veulent participer à diffuser les moyens pour passer du babillage actuel dans lequel les industries – et souvent l’école – maintiennent le public face aux technologies numériques à une prose populaire, et ses infinis métissages locaux, vers laquelle nous souhaitons nous acheminer nous-même, et la société avec. Le psychédélisme serait donc la méthode d’action artistique concrète et réfléchie qui, face au monde digital, devrait nous permettre de développer socialement ces langages et, en premier lieu, déconstruire les usages conditionnés par lesquels se construisent nos sensibilités numériques actuelles.

/ INASound Festival, les 20 et 21 avril /

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