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Carolee Schneemann. Hommage à une figure pionnière de l’art féministe

Carolee Schneemann, artiste américaine pionnière de la performance et du Body-Art dans les années 1960, est décédée à l’âge de 79 ans le 6 mars dernier. Rendre hommage à ses 60 ans de carrière, récompensés du Lion d’or à la Biennale de Venise de 2017, c’est raconter une histoire d’émancipation du corps féminin.

Née en Pennsylvanie en 1939, Carolee Schneemann étudie la peinture au Bard College de New York, dont elle est exclue pour immoralité après avoir réalisé des autoportraits nus, les jambes écartées. Ses premières peintures sont très influencées par l’expressionnisme abstrait, courant dominant alors le monde de l’art new-yorkais. Elle se rapproche ensuite du milieu artistique expérimental dès le début les années 1960, se liant notamment avec Allan Kaprow, inventeur du happening, et intégrant le collectif Judson Dance Theatre. C’est en mêlant toutes ces influences que Carolee Schneemann va créer une œuvre riche et singulière.

Up To And Including Her Limits, 1973-76, © www.caroleeschneemann.com

Une féministe à la croisée de la peinture et de la performance

Carolee Schneemann s’est appropriée l’expression picturale de l’expressionnisme abstrait pour la réinventer et la transposer dans la performance, comme en témoigne l’œuvre Up to and Including Her Limits (1973-1976), dans laquelle les mouvements de son corps nu accroché à un harnais déterminent les dessins qu’elle réalise. Inspirée par l’action painting de Jackson Pollock, elle transpose cette technique dans une performance féministe et s’érige ainsi contre l’hégémonie masculine et l’image stéréotypée de la femme et de son corps qui en découle. En effet, ayant fait l’expérience de la condescendance réservée aux femmes dans le milieu de l’art, largement dominé par des figures masculines d’artistes démiurgiques, elle refusera toujours de se soumettre à cette domination, revendiquant son indépendance et son engagement tout au long de sa carrière.

Artiste pluridisciplinaire et féministe, Carolee Schneemann témoigne au travers de son art de l’appropriation par les femmes de la représentation de leur sexualité et leur corps, en s’affranchissant des normes sexuelles masculines et hétéro-normées. Si son œuvre a beaucoup choqué, la provocation avait pour vocation de porter un discours de déconstruction et de remise en question des normes sociales et tabous de l’époque. Focus sur trois œuvres essentielles, porteuses d’une véritable force d’interrogation, et devenues aujourd’hui des jalons essentiels de l’histoire de l’art.

Eye Body, 1963 (photographiée par Erro), © P.P.O.W Gallery, New York

Eye Body: 36 Transformative Actions for Camera, 1963

Pour ce happening, Carolee Schneemann pose nue le corps couvert de divers matériaux (craie, graisse, serpents…) dans son atelier, qu’elle avait préalablement transformé en installation (composée de miroirs, parapluies mouvants, peintures). Erró la photographie dans diverses « actions pour l’appareil photo », mêlant son corps à l’environnement de son atelier. Se positionnant comme « à la fois l’artiste, le fabricant de l’image et l’image », Carolee Schneemann réalise une œuvre sensuelle et teintée d’ironie faisant du corps un véritable médium, qui oscille dès lors entre les statuts d’objet et de sujet de l’art.  Cette dimension est essentielle dans l’art de Carolee Schneemann, et Meat Joy, performance à mi-chemin entre danse et théâtre, en est un des plus beaux exemples.

Meat Joy, 1964, © www.caroleeschneemann.com

Meat Joy, 1964

Certainement son œuvre la plus célèbre, Meat Joy, réalisée avec la troupe du Judson Dance Theatre à Paris puis à New-York, est un véritable hymne au corps dans tous ses états. Sur scène, huit performeur.euse.s interagissent de manière improvisée à l’aide de divers matériaux – peinture, papier, plastique et morceaux de viande et poisson crus. Carolee Schneemann disait de cette pièce qu’elle « représente le caractère d’un rite érotique : excessif, complaisant, célébrant la chair comme un matériau (…). Son mouvement joue sur les décalages extatiques et passe de la tendresse à la sauvagerie, de la précision à l’abandon, qualités qui pourraient à chaque instant se transformer en sensualité, comique, joie, répulsion. » Cette œuvre est une véritable expérience rituelle et cathartique de déconstruction des normes sociales liées à la sexualité, redéfinissant ainsi notre propre compréhension du corps.

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Interior Scroll, 1975, © Carolina Nitsch Contemporary Art, New York

Interior Scroll, 1975

Dans Interior Scroll, Carolee Schneemann est sur scène vêtue d’un simple tablier. Elle prend des poses stéréotypées de mannequin tout en lisant des passages de son livre Cézanne : She Was A Great Painter, avant de se dévêtir et d’extraire de son vagin un rouleau de texte. Elle lit ensuite des passages du texte, dénonçant la misogynie ambiante du monde de l’art de l’époque par le récit d’une interaction avec un réalisateur. Son expérience personnelle devient alors politique, et Interior Scroll un véritable manifeste féministe contre l’oppression patriarcale.

Eye Body, 1963 (photographiée par Erró), © MoMA

Également réalisatrice de films avant-gardistes (notamment Fuses, contenant des scènes de sexe explicites avec son compagnon), son engagement contre les tabous liés à la sensualité et la sexualité féminines n’a jamais faibli. Elle a également réalisé des œuvres traitant des menstruations (Fresh Blood : A Dream Morphology) et un hommage à Ana Mendieta, autre artiste pionnière de l’art féministe, un an après sa mort tragique et mystérieuse (Hand/Heart for Ana Mendieta). L’œuvre de Carolee Schneemann est essentielle dans la compréhension de l’histoire de la performance et de l’art féministe, et a influencé les plus grands noms de l’art féministe actuel, comme Marina Abramovic ou Cindy Sherman.

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