Sainte Victoire est sorti depuis une semaine. Clara Luciani nous avait marqué avec son EP « Monstre d’amour », mélancoliquement angoissant. Avec ce premier album, elle nous propose des titres introspectifs et féminins. Manifeste d’une existence qui désire, qui se questionne, qui souffre et qui se répare. Qui vit, finalement. Originaire de Marseille, elle fait son entrée dans la pop française à pieds joints, mue d’une plaie dont les tissus cicatriciels se reforment pour dessiner une matrice universelle. « On ne meurt pas d’amour ». Rencontre avec cette chanteuse gracieuse et explosive.

Manifesto XXI – Tu es marseillaise, pourquoi venir à Paris?

Clara Luciani : J’ai quitté le sud à 19 ans, dans l’idée de faire de la musique. Il n’y a pas vraiment de scène émergente là-bas, je ressentais le besoin de partir. Et je gardais en moi ce rêve d’aller à la capitale en conquérante, comme  dans le film Les demoiselles de Rochefort, lorsque Delphine chante « A Paris moi aussi je tenterai ma chance ». C’est l’idéal de faire de l’art à Paris.

Paris permet la création?

Oui, Paris est une ville hyper inspirante, qui bouge beaucoup, j’y ai rencontré plein de gens, et je n’aurais pas pu faire ce que je fais. Pour autant je reste très attaché au sud, qui me manque beaucoup quand j’y suis pas.

Comment tu procèdes quand tu composes tes chansons?

C’est assez différent selon les chansons, la plupart du temps je suis avec une guitare et un synthé et tout vient d’un coup, paroles et musique en même temps. Parce que je souhaite que ça reste brut, comme un premier jet, j’essaie de ne pas trop retoucher aux paroles.

J’ai l’impression que ce que je gagnerai en perfection je le perdrai en authenticité. En revanche, j’ai commencé à écrire dans le métro, avec mon iPhone et j’ânonnais des airs. J’ai souvent des mini- bouts de mélodies que je réécoute  lorsque je suis avec mon instrument.

D’ailleurs ta Fender, c’est la guitare emblématique de la scène shoegaze des années 80, comme celle de Robert Smith de The Cure.

A la base je voulais partir sur une Jaguar, parce que c’était toujours la guitare qui m’avait fait fantasmé, je la trouve hyper belle. Je me suis rendu compte que pour ce que je voulais faire en étant guitare/voix  il me fallait quelque chose avec une sonorité plus polyvalente, et avec la Fender Masterjazz tu peux un peu tout faire.

Tu t’es entourée de 4 mecs en concert..

J’ai commencé en guitare/voix, j’en ai vite fait le tour, je dis toujours que pour moi la musique c’est comme une bonne bouteille de vin, c’est encore meilleur quand c’est partagé en bonne compagnie. Je trouve que les sensations sont multipliées quand tu es avec des gens que tu aimes sur scène.

Je cherchais vraiment des espèces d’alter-ego, je crois avoir une vision presque réactionnaire de la musique : moins il y a des machines, au mieux je me porte. La musique c’est de la chair avant d’être un ordinateur. Dans la formation il y a Alban Claudin qui est claviériste et qui est là depuis le tout premier concert et ensuite les autres se sont greffés au fur et à mesure, Benjamin Porraz, qui nous a parlé d’Adrian Edeline, et qui lui nous a proposé Julian Belle.

Tu peux me donner tes inspirations sonores du moment? 

J’ai toujours eu deux familles musicales: du rock psyché et du rock garage mais aussi des chansons françaises. Par exemple, les deux albums que j’ai le plus écouté l’année dernière c’était The Weather de Pond, et le dernier album d’Albin de la Simone. C’est des trucs complètement différents mais les deux m’inspirent tout autant.

C’est un choix prononcé de prendre ton nom comme nom de scène, d’autant plus que dans ton dernier clip « la baie » tu filmes ton quotidien en tournée avec tes musiciens. Tu parviens à gérer la fine membrane entre personnage et identité?

A la base c’était quelque chose dont j’étais complètement incapable quand j’ai commencé à faire les chansons. Dans Monstre d’amour, c’était déjà des chansons tellement intimes, tellement exhibitionnistes, que j’avais besoin de me couvrir, de me protéger justement pour que les gens ne puissent pas voir qui j’étais. Donc j’ai mis des capes et des chapeaux, des gants, et j’ai essayé de me protéger comme ça, que les gens ne me voient pas nue.

Comme le carnaval à Venise?

Ouais exactement, puis tout à coup il y a eu un espèce d’effeuillage, et j’ai commencé à me regarder nue devant le miroir.  Avec Sainte Victoire il y a eu un véritable effeuillage jusqu’à devenir complètement transparente aux yeux des gens pour atteindre l’essentiel, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus authentique chez moi.

Dans bon nombre de tes morceaux tu racontes tes amours, ta vie et ses déboires, que tu diffuses au public. Te sens-tu dépossédée?

Je crois que c’est tellement des choses banales ce que je raconte, autrement dit des choses du quotidien que de toute façon c’est pas comme si c’était des expériences qui m’étaient propres. Quand un chagrin d’amour nous tombe dessus, on a l’impression que l’on est le premier et le dernier à crever d’amour. En réalité c’est arrivé des milliards de fois et ça arrivera après aussi. C’est très universel. Je crois que je raconte des choses très universelles, à travers mon regard, donc j’avais envie de partager ça.

Je ne me sens pas dépossédée, je peux enfin les partager justement. Je cherche à parler au public, et non pas garder ces expériences pour moi. Ce qu’il faut retenir c’est que mes chansons peuvent faire écho à d’autres vies que la mienne.

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© Chloe Ciccolo

Crédits : Manuel Obadia & Wills RVB

C’est intéressant ce que tu me dis car la question était de savoir si, en rendant public ton intimité tu te désincarnais ou bien au contraire tu nous incarnais. Moi je suis un mec, et j’ai découvert ta chanson « La Grenade ». Elle m’a permis de me substituer à la place de la femme dont tu parles.  100% des femmes se sont faites harceler au moins une fois dans la rue. J’ai pas de question précise  j’aimerais juste que tu me parles de ce titre…

Non mais c’est très beau ce que tu dis, parce que ma volonté était de mettre au centre de l’album ma féminité. J’avais envie que l’on entende qu’il y avait une femme derrière tout ça, et j’avais envie que tout soit un peu emprunt du fait d’expérimenter d’être une femme, avec un corps de femme, avec des sensations de femme.

J’ai eu envie de décrire tout ça,  car on a beau essayer d’être en marche vers une égalité homme-femme, je pense que l’on sera toujours un peu différents et je trouve ça intéressant d’ajouter quelque chose dans ce mouvement-là.

Finalement je crois que l’on trouve peu de musique qui prenne comme sujet le fait d’être femme. Annie Ernaux a placé la féminité au cœur de son oeuvre, que j’ai d’ailleurs beaucoup lue l’année dernière et qui m’a influencé dans cette volonté de parler du fait d’être une femme. Je sais pas si c’est très clair, pardon (rires).

Tu parlais des Fleurs du mal dans une interview précédente. Dans l’Art romantique, Baudelaire constate que l’art permet de transformer l’horrible en beauté et la douleur en « joie calme ». Plutôt que de parler de catharsis, lui parlait de spleen, entre horreur et extase. Toi, j’ai l’impression que tu parles de spleen, entre amour et désillusion.

Alors je trouve ça hyper intéressant que tu me parles de ça, car j’ai mentionné Baudelaire pour « La Baie ». Je l’ai adaptée en français car je parle un anglais déplorable, et du coup j’ai transposé une vision que j’avais d’un espèce de paradis perdu, très fantasmé, qui pourrait s’inspirer des peintures de Gauguin, des textes de Baudelaire… Mais je me rends compte qu’au-delà de ça il y a aussi quelque chose de baudelairien dans l’identité du disque dans la mesure où, lorsque tu parlais de spleen, il y a surtout dans les Fleurs du mal une oscillation constante entre spleen et idéal. D’ailleurs, c’est cette première section qui ouvre le recueil.

Cet album c’est un peu ça, je montre à la fois que je peux pleurer des torrents de larmes mais aussi que je peux rire aux éclats. Chez  Baudelaire, il nous dépeint à la fois des charognes et à la fois des amants qui s’aiment d’un amour merveilleux, dans des paysages exotiques, entourés de parfums sublimes et c’est ça aussi que j’aime autant, c’est cette contradiction, ce clair-obscur, que j’ai retransmis à ma façon dans mon disque.

Pour finir, as-tu des livres de chevet?

Actuellement je ne lis pas trop car je n’ai pas le temps, malheureusement, mais l’année dernière j’ai découvert un livre merveilleux, Karoo Steve Tesich, qui est incroyable. C’est une écriture tellement spéciale, tellement cynique, faut vraiment trop que tu lises ça. Et puis la Femme gelée d’Annie Ernaux, classique merveilleux.

Par Patwane Le M.

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